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A Tunis, un Forum social mondial « liquide »

Par Christophe Ventura  |  30 mars 2015     →    Version imprimable de cet article Imprimer

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La pluie et les nuits venteuses de Tunis ne sont pas venues à bout de la 13e édition du Forum social mondial (FSM) qui s’est déroulée du 24 au 28 mars 2015. C’était la deuxième fois consécutive – après 2013 – que l’événement altermondialiste se déroulait en Tunisie. A l’époque, il s’était nourri de l’effervescence politique et sociale qui gagnait tout le pays après la chute du régime de M. Zine El-Abidine Ben Ali intervenue le 14 janvier 2011 [1]. Depuis, la Tunisie a changé. Cette fois-ci, le FSM a jeté l’ancre dans un pays endeuillé par les attentats djihadistes du musée du Bardo et mis à mal par les multiples crises – économique, sociale, politique et géopolitique – qu’il affronte.

Depuis les événements de 2011, aucun gouvernement n’a amélioré le sort du pays. Pis, pauvreté et insécurités de tous ordres n’y ont fait qu’augmenter. Les anciens partis sont mis en accusation, mais aussi ceux, religieux, qui promettaient le changement. Ainsi, une fois au pouvoir, Ennahda a appliqué un programme tout à fait conforme aux exigences néolibérales en matière économique et sociale, et il a réussi à alimenter rancœur et frustration au sein des secteurs de la société mobilisés par l’islam politique. Cette évolution contribue à l’émergence de courants salafistes toujours plus radicalisés en Tunisie comme ailleurs dans une région désormais «  entré[e] dans une longue période de fermentation au cours de laquelle la contre-révolution aura peut-être autant de difficultés à se consolider que la révolution elle-même » comme le signale le journaliste britannique Patrick Cockburn dans un essai éclairant consacré au djihadisme, à l’Etat islamique et à la situation du Moyen-Orient [2].

Dans ce contexte, le bilan quantitatif du FSM est positif. Le choc du Bardo ne semble pas avoir affecté – ou peu – la participation à l’événement. C’est une victoire en soi. Être présent après les dramatiques évènements constituait un acte de solidarité politique et un test pour la crédibilité collective du FSM et du mouvement altermondialiste. Il est malaisé d’annoncer des chiffres vérifiables quant à la participation finale, mais celui de 50 000 personnes provenant de 125 pays circule et est largement repris. On peut toutefois noter que les délégations étrangères d’Europe, d’Asie, des Amériques et d’Afrique subsaharienne semblaient moins nombreuses qu’à l’accoutumée.

Plus de 5 000 organisations (dont la moitié venues du Maghreb/Machrek) étaient représentées. Il est impossible de rendre compte de la diversité et de la qualité des 1 500 activités qui ont été organisées pendant ces journées de la « Dignité et [des] droits ». A coup sûr, ce FSM aura permis à de nombreuses coalitions d’organisations de préparer des événements déterminants comme la Conférence des parties de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP 21) qui se tiendra à Paris du 30 novembre au 11 décembre. Il aura également permis de découvrir de nombreuses luttes sociales et écologiques – comme celle contre les gaz de schiste en Algérie –, d’accueillir de multiples rencontres consacrées à la situation au Proche-Orient ou en Europe après la victoire de Syriza en Grèce et la montée en puissance de Podemos en Espagne, à la question des migrations imposées par la mondialisation, etc.

Au fond, le FSM peut s’apparenter à une sorte de Fête de L’Humanité internationale ouverte à toutes et à tous, et comme un point de ralliement ponctuel pour des coalitions stabilisées (notamment d’ONG) qui travaillent régulièrement ensemble – avec des ressources ad hoc – depuis une quinzaine d’années pour avancer sur des agendas internationaux communs. Il offre un espace et une culture d’organisations propices à ces objectifs. Il emprunte à la tradition de la « Foire » médiévale. Ici, les participants seraient les acteurs de la « société civile » et les producteurs intellectuels critiques. Dans cette perspective, le FSM ouvre un espace favorable au développement de liens, d’échanges et de transactions entre des mondes éloignés mais connectés, en recherche de complémentarités et de construction de relations profitables durables. De ce point de vue, il s’agit donc d’un espace utile. Utile, il l’est également parce qu’il est le seul disponible au niveau international.

Pour autant, le FSM ne constitue pas un pouvoir de la « société civile », et il évolue désormais dans des conditions historiques distinctes de celles qui ont présidé à sa création. Initialement conçu en 2001 pour être une réponse des peuples au Forum économique mondial de Davos dans une période alors caractérisée par la montée en puissance des luttes sociales et politiques en Amérique latine – dynamique qui allait significativement contribuer à l’émergence du cycle des gouvernements progressistes dans la région –, il est désormais un « moment » dans la vie d’un mouvement de mouvements hyper-diversifié dominé par des ONG aux ressources stabilisées. De surcroît, le FSM évolue dans une période moins favorable à la gauche dans le monde.

De ce point de vue, il n’offre pas de clés pour résoudre une question plus globale posée à la nébuleuse d’organisations et de mouvements qui y participent : quelle est la stratégie et quels sont les acteurs et leviers pour transformer le système économique et politique international ? Le processus du FSM ne doit pas être pris pour ce qu’il n’est pas. Il s’agit d’un sujet politico-social « liquide » [3], pas solide. Il constitue ce moment où un « tout diversifié » conflue avant de se redéployer au travers des flux.

Comme l’a pointé avec justesse l’une des principales animatrices italiennes du FSM intervenue lors d’un séminaire co-organisé par Mémoire des luttes [4], la nature du FSM et des mouvements qui le composent induit une fragilité pour le moment indépassable : « Quelle est notre fonction à nous, mouvements sociaux ? » s’est-elle interrogée. « C’est de produire de la participation sociale ». Et de rajouter : « Mais aujourd’hui, au FSM ou dans nos pays, le fait qu’il n’y ait pas de traduction politique de nos idées et de nos propositions aboutit à une nouvelle situation : nous produisons de la frustration ! ».

C’est là le point limite du FSM en tant que produit de la réalité matérielle des mouvements de lutte contre la mondialisation néolibérale [5].

 

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Notes

[1] Lire Christophe Ventura, « Un Forum social mondial au cœur des convulsions tunisiennes », Mémoire des luttes, avril 2013.

[2] Patrick Cockburn, Le Retour des djihadistes. Aux racines de l’Etat islamique, Equateurs, Paris, 2014.

[3] Le concept de « vie liquide » a été théorisé par le sociologue et philosophe Zygmunt Bauman. Ce dernier reste mal connu en France où quelques uns de ses ouvrages ont été, malgré tout, traduits. On citera, entre autres : Le coût humain de la mondialisation (Hachette, Paris, 1999), La vie en miettes (Hachette, Paris, 2003), La Vie liquide (Rouergue, Chambon, 2006), et La Décadence des intellectuels. Des législateurs aux interprètes (Actes Sud, Arles, 2007). Sur sa pensée, lire Ignacio Ramonet, « Vers un automne chaud en Espagne ? ».

[4] « Comment appréhender la question du pouvoir politique ? Gauche et mouvements sociaux internationaux à l’épreuve de la crise systémique du capitalisme : quelles faiblesses ? Quels points d’appuis ? Quel projet ? ». Séminaire co-organisé le 26 mars avec le réseau européen Transform, la Fondation Rosa Luxemburg, Transform Italia, Espaces Marx et l’Institut Nikos Poulantzas.

[5] La prochaine édition, en 2017, pourrait se tenir au Québec ou en Grèce. Ce point sera discuté lors des prochaines réunions du Conseil international du FSM.





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