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Commentaire N° 386, le 1er octobre 2014

Afghanistan : histoire d’une ingérence sans fin

par Immanuel Wallerstein

Par Immanuel Wallerstein  |  3 novembre 2014     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Il est difficile de dire quand tout a commencé. L’histoire moderne débute au 19e siècle, époque où la Russie et la Grande-Bretagne, dans le cadre d’une rivalité coloniale appelée le « Grand jeu », se livrent une lutte d’influence pour le contrôle de l’Afghanistan. Aux termes d’affrontements directs ou par l’entremise de groupes afghans, les Britanniques sont certains d’avoir pris l’avantage. Mais ils se bercent de douces illusions : j’estime pour ma part qu’il est alors impossible de départager les deux adversaires.

Dans les années 1960, le monarque au pouvoir en Afghanistan cherche à instituer une nouvelle constitution visant à « démocratiser » le régime. Malgré son échec, il permet l’émergence de partis de droite et de gauche. Son successeur, Mohammed Daoud, est renversé en 1978 par le Parti démocratique du peuple de l’Afghanistan (PDPA), une formation communiste qui instaure un gouvernement entièrement laïc garantissant l’égalité entre hommes et femmes. Cet épisode marque la reprise des hostilités entre les puissances extérieures pour le contrôle du pays : l’Union soviétique soutient le PDPA, tandis que les Etats-Unis (qui ont remplacé les Britanniques) apportent leur appui aux moudjahidines, qui combattent le pouvoir en place et veulent imposer un régime islamiste.

En 1979, Moscou intervient militairement pour venir en aide à ses alliés communistes. Mais l’opération tourne mal et l’URSS est contrainte de retirer ses dernières troupes en février 1989. Le PDPA parvient cependant à se maintenir au pouvoir jusqu’en 1992. Les quatre années suivantes voient s’affronter les différents groupes qui s’étaient opposés au régime. C’est alors qu’émergent les talibans, dont l’objectif est de réunifier le pays en y imposant partout l’application stricte de la charia sous la houlette du mollah Omar. Leur doctrine est particulièrement violente envers les femmes, qui se retrouvent de fait emprisonnées chez elles et privées d’accès à l’éducation.

Le mois de septembre 2001 est un moment charnière. En Afghanistan, les talibans réussissent à se débarrasser de leur dernier opposant majeur deux jours avant les attentats perpétrés par Al-Qaïda le 11 septembre. La stratégie des Etats-Unis se retourne contre eux : les moudjahidines, dont ils ont fait une force de premier ordre pour saper l’influence soviétique, ont pris le pouvoir et abritent désormais Oussama Ben Laden, le cerveau présumé du 11 septembre.

Il s’ensuit une nouvelle intervention extérieure d’envergure, initiée cette fois-ci par Washington, et contre les talibans. Dès lors, la situation géopolitique devient assez embrouillée : les principaux alliés des Etats-Unis dans la région, à savoir le Pakistan et l’Arabie saoudite, soutiennent le régime de Kaboul, tandis que leurs adversaires, l’Iran et la Russie, se retrouvent sur la même ligne que les Etats-Unis dans leur opposition aux talibans.

La stratégie des Etats-Unis consiste alors à porter Hamid Karzaï au pouvoir, d’abord en tant que dirigeant intérimaire, puis comme président élu à la tête d’un nouveau régime. Karzaï présente l’avantage d’être d’origine pachtoune, ethnie dont sont issus les talibans. Mais le vent tourne à nouveau. Au fil des années, le chef d’Etat rejette de plus en plus le rôle joué par les Américains, notamment leurs méthodes militaires. A partir de 2012, il exprime ouvertement de vives critiques à l’encontre de Washington et envisage un accord politique avec les talibans.

Entre-temps, en 2009, Barack Obama a été élu président des Etats-Unis. Qualifiant l’intervention en Afghanistan de « bonne guerre » (par opposition au conflit irakien), il s’est s’engagé à retirer toutes les troupes américaines (ou presque) du territoire avant la fin de son mandat. Cette promesse restera cependant lettre morte étant donné la faiblesse de l’armée et du gouvernement afghans face à la résurgence des talibans. Par ailleurs, Hamid Karzaï refuse de signer l’accord qui permettrait à une force résiduelle de rester dans le pays pour « former » les soldats afghans.

Mais ce dernier quitte le pouvoir à l’issue de son second mandat, en 2014. Les nouvelles élections opposent alors Ashraf Ghani (un Pachtoune perçu comme le favori de Karzaï) à Abdullah Abdullah (considéré comme tadjik de par l’origine de sa mère et autrefois farouche adversaire de Karzaï). Suite à des résultats très contestés, les deux hommes concluent finalement un fragile accord de partage du pouvoir, Ghani devenant président de la République et Abdullah l’équivalent de premier ministre. La plupart des observateurs doutent toutefois que ce compromis tienne bien longtemps.

Ashraf Ghani s’est engagé à signer l’accord de sécurité que son prédécesseur rejetait, tout en prenant ses distances – toutes proportions gardées – avec Washington. Le nouveau président a longtemps vécu aux Etats-Unis, possède la double citoyenneté américano-afghane et a travaillé de nombreuses années pour la Banque mondiale (on ne peut donc guère le soupçonner de radicalisme).

L’une de ses premières actions a été d’appeler à négocier avec les talibans, comme l’avait fait Hamid Karzaï. Une proposition rapidement balayée par les talibans, qui se sont exprimés par la voix de leur porte-parole : « Ashraf Ghani a été nommé par les Américains à l’ambassade des Etats-Unis. Qui est-il pour nous convier à des pourparlers de paix ? Ce n’est qu’une marionnette ! »

Pendant deux siècles, l’Afghanistan n’a cessé de rejeter les ingérences extérieures, ouvertement ou secrètement. Si l’on a pu croire, en certaines occasions, que la situation tournait à l’avantage des acteurs interventionnistes extérieurs, il s’est rapidement avéré qu’il n’en était rien. Pire : ces interventions semblent avoir dressé contre leurs auteurs ceux des Afghans qu’elles étaient censées soutenir. Or il n’y a aucune raison de penser que cette politique sera plus efficace aujourd’hui qu’elle ne l’a été par le passé. Mais les interventionnistes le réalisent-t-ils seulement ? 

 

Traduction : Frédérique Rey
Édition : Mémoire des luttes

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

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