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Commentaire n° 291, 15 octobre 2010

Afghanistan : quelqu’un veut-il du fardeau ?

Par Immanuel Wallerstein  |  11 novembre 2010     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Ce n’est un secret pour personne que beaucoup de pays estiment qu’ils ont des intérêts quant à qui gouverne l’Afghanistan. Et au cours des trente dernières années, beaucoup de pays ont envoyé des troupes, du matériel militaire ou beaucoup d’argent pour obtenir le type de gouvernement qui avait leur préférence.

Il n’est pas difficile de démontrer à quel point des puissances extérieures n’ont, en fait, obtenu que de façon très limitée ce qu’elles voulaient. Et les perspectives ne paraissent pas bonnes pour les étrangers. Il y a un sentiment croissant chez eux que, peut-être, ils devraient réduire leurs engagements. L’ingérence est à l’origine d’un fardeau qui ne semble pas avoir tellement de contreparties positives.

Dans les années 1980, l’Union soviétique s’était sévèrement brûlée les ailes et avait finalement complètement retiré ses troupes. Le président qu’ils pensaient soutenir fut pendu en public par la nation reconnaissante. Les moudjahiddines, soutenus par les Etats-Unis dans leur résistance à l’intervention soviétique, montrèrent leur gratitude en engendrant et en soutenant un mouvement, al-Qaïda, qui a depuis lors consacré toute son énergie au djihad contre les Etats-Unis et tous ceux qu’il considère comme leurs alliés.

La guerre civile afghane, où ce sont plus de deux camps qui étaient en conflit, n’a jamais cessé pendant toute cette période. Une force de première importance, les talibans, a connu des hauts et des bas pendant ces guerres. Actuellement, ils semblent de nouveau connaître un considérable regain de vigueur. Puisque quasiment presque tous forces extérieures, sauf le Pakistan, répètent à l’infini tout le mal qu’ils pensent des talibans, l’obstination des talibans et leur capacité à gagner du terrain a conduit, en privé, à reconsidérer en profondeur la situation parmi toutes les puissances extérieures concernées. La question « devons-nous poursuivre notre engagement ? » est partout à l’ordre du jour.

Les pays voisins au nord et dans l’ouest – Ouzbékistan, Tadjikistan, Russie (bien que celle-ci ne soit pas directement limitrophe) et l’Iran - sont tous concernés. Ils ne veulent pas d’un gouvernement dominé par des talibans militants et largement pachtounes. Leur crainte, probablement justifiée, est que ce pouvoir se livre de différentes façons à l’oppression des régions du nord et de l’ouest ethniquement liées à leur pays. Mais aucuns de ces voisins ne semblent très pressés d’envoyer des troupes. Tous favorisent, par conséquent, des négociations inter-afghanes devant aboutir à la protection des régions du nord et occidentales.

Les Etats-Unis disposent actuellement d’un grand nombre de soldats en Afghanistan. Ils se sont théoriquement engagés à retirer leurs troupes à partir de juillet 2011. En théorie aussi, le gouvernement américain espère défaire, ou au moins contenir, les forces talibanes et renforcer l’armée afghane régulière placée sous l’autorité du gouvernement légal du Président Hamid Karzaï.

Les troupes étatsuniennes sont assistées par une force de l’OTAN composée de soldats issus de plusieurs pays membres de cette organisation. Si les Etats-Unis attendent jusqu’à la mi-2011 pour retirer leurs forces, la plupart des pays de l’OTAN sont en revanche soucieux de se retirer avant ou d’annoncer maintenant la certitude du fait qu’ils finiront par se retirer.

Dans le cas des Etats-Unis, le retrait constitue une question politique interne. Barack Obama soupèse les soutiens qu’il risque de perdre en décidant le retrait, ou non, des troupes américaines. Les sondages d’opinion pointent le fait qu’un nombre grandissant d’électeurs est fatigué de ce qu’ils estiment être une guerre ingagnable se déroulant dans une contrée lointaine. Mon pronostic, c’est que la poussée isolationniste est en train de l’emporter sur les interventionnistes au sein du débat politique américain.

Ce qui nous laisse avec deux autres puissances extérieures, le Pakistan et l’Inde. Ces deux pays sont, comme on sait, enfermés dans une bataille politique (et souvent militaire) qui les oppose depuis longtemps. Et tous deux apprécient la situation en Afghanistan en premier lieu à la lumière de ses implications dans ce qui les oppose.

Le Pakistan, via ses services de renseignement militaires (l’ISI), a soutenu les talibans sur toute la période. Ces jours-ci, les Pakistanais ont tendance à le nier car cela exaspère les Etats-Unis, mais personne n’est dupe. Le Pakistan pense qu’il peut contrôler les talibans afghans et que le rétablissement d’un gouvernement taliban à Kaboul formerait un rempart contre l’Inde.

Le gouvernement indien a été, au cours de la dernière décennie, un soutien actif du régime Karzaï, voyant là un moyen de contrer l’influence pakistanaise dans le pays et, sur le long terme, d’aider à construire les infrastructures nécessaires pour se procurer les ressources énergétiques en provenance d’Iran et de Russie.

L’Inde comme le Pakistan sont peut-être en train de reconsidérer leurs choix. A tout le moins, quelques analystes au sein du gouvernement indien estiment qu’en se retirant et en remettant l’Afghanistan aux mains des Pakistanais, l’Inde ferait avaler à son rival une pilule empoisonnée qui saperait son énergie et ses ressources militaires. Ces analystes comptent sur le redoutable esprit d’indépendance des Afghans, en particulier des Pachtounes, et estiment qu’ils ne seraient pas plus enclins à tolérer la mainmise du Pakistan qu’ils ne l’étaient à l’égard des Soviétiques ou des Américains.

Et quid donc du Pakistan ? Il existe non seulement des talibans afghans mais aussi un groupe distinct de talibans pakistanais. Alors que l’ISI apprécie et soutient les talibans d’Afghanistan, il ne goûte que très modérément la version locale. Sans doute plus que toute autre chose, les talibans pakistanais distraient l’attention du Pakistan et l’empêchent de s’occuper de l’Inde. Se dégager d’une trop grande implication en Afghanistan pourrait quelque peu réduire les tensions internes.

Par conséquent, un résultat possible des guerres civiles en cours en Afghanistan est que, dans les cinq ans à venir environ, tout le monde se sera fatigué du fardeau de l’engagement et abandonnera tout simplement les Afghans à eux-mêmes, en les laissant « mijoter dans leur jus » comme dit l’expression populaire.

A quoi ressemblerait cet Afghanistan ? Très difficile à dire. Cela pourrait être affreux, avec les versions les moins acceptables de la charia infligées à tous les Afghans. Ou bien, le pays pourrait tous nous surprendre par une atmosphère de relatif « vivre et laisser vivre » qu’il avait connu à certains moments de son histoire. Quoi qu’il en soit, le reste du monde s’en souciera-t-il ? Les cinq à dix prochaines années vont être partout terribles, économiquement et politiquement. Il n’y aura peut-être pas de temps et d’énergie à consacrer à l’Afghanistan.

 

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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