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Au Maghreb, la révolte
des « va-nu-pieds »

Par Sami Naïr  |  18 janvier 2011     →    Version imprimable de cet article Imprimer

On doit prendre au sérieux la révolte des jeunes qui secoue le Maghreb depuis plusieurs semaines. Elle est pleine d’enseignements sur le renversement des valeurs et des rapports de force dans ces pays. Tout d’abord, les manifestants avancent partout les mêmes revendications : ils veulent du travail, des logements, des opportunités de mobilité sociale qui correspondent à leurs qualifications, en même temps que la liberté de pouvoir s’exprimer sur la situation dans leurs propres pays. Ces aspirations sont exprimées par des actes violents, précisément parce que ces jeunes n’ont pas le droit de le faire démocratiquement. C’est donc l’absence de démocratie qui est la cause de la violence, et non pas une quelconque manipulation ou une méchanceté innée de « voyous » désespérés.

Les régimes dominants ces pays se sont appuyés, depuis plus de vingt cinq ans, sur des couches moyennes qui se sont formées depuis le milieu des années 1980. Or, le processus de formation de ces couches dirigeantes est bloqué depuis le début des années 2000, et la plus grande partie des générations nées dans les années 1990, est désormais dans l’impossibilité d’accéder au marché de l’emploi et donc à un minimum d’intégration socioprofessionnelle.

De façon plus générale, même les vieilles classes moyennes des années 1980 ont subi, ces dernières années, des processus d’érosion et d’appauvrissement très importants. Mais, à la différence des nouvelles générations, ces vieilles couches bénéficient déjà d’une situation, fût-elle précaire, à l’intérieur du système social, alors que même la situation de précarité est refusée à des jeunes pourtant diplômés et en mesure d’entrer dans le marché de l’emploi. Autrement dit, l’économie de ces pays, traditionnellement divisée entre un secteur plus ou moins légal (où la corruption, le piston, le népotisme règnent en maîtres à côté d’un mince filet de légalité administrative) et un vaste champ de marginalité où les classes pauvres, populaires, vivotent dans des activités en général informelles ou régulières mais très mal rémunérées, --- cette économie d’ensemble est désormais devenue insupportable et paraît plus dangereuse même que la mort que des jeunes peuvent encourir en cassant tout devant et autour d’eux.

Le fait que certains préfèrent se brûler plutôt que continuer à vivre dans cet enfer de l’impossible, est extrêmement significatif. Il traduit à la fois le désespoir et le refus absolu de l’injustice, exprimé par un acte qui transcende toute violence et qui renvoie au pouvoir l’image radicale de sa propre cruauté : celle de la dénégation radicale de toute vie humaine.

Le second point important à relever est que ces révoltes ouvrent une nouvelle période dans la protestation collective au Maghreb. En gros, depuis le début des années 1980, l’on a vu l’islamisme se constituer comme la caisse de résonance du refus de la dualisation sociale et de la marginalisation politique. Sa stratégie, en confessionnalisant la conflictualité sociale, consistait à organiser des prestations sociales parallèles, et cela en développant des formes de solidarité et de soutien à vocation caritative : hôpitaux, écoles de quartier, petits emplois, etc. L’objectif était de réoccuper un espace social abandonné par l’Etat en créant à la fois une organisation para-politique et une contre- société, supposée préfigurer la société religieuse promise. Or cette stratégie ne parvient visiblement plus à capter les aspirations élémentaires des jeunes générations. Les revendications avancées par ces jeunes en colère sont totalement laïcisées : ils veulent des droits sociaux, civiques et politiques, pour assurer eux-mêmes leur vie ici-bas.

L’islamisme n’apparaît pas comme une solution, car il n’est pas parvenu à changer la situation ces vingt dernières années. Plus : beaucoup de jeunes, notamment en Algérie, se plaignent de ce qu’ils sont pris entre deux systèmes, certes antagoniques mais concrètement complices : celui du pouvoir et celui, tout aussi fermé et tout aussi corrompu, de la contre-société islamiste. Leur revendication principale est devenue claire : la démocratie, la liberté d’expression. C’est là un tournant majeur, qui vide de sa substance l’argument avancé par les régimes autoritaires selon lequel toute contestation de leur domination ferait le jeu des islamistes. Ils vont bien sûr tout faire pour « islamiser » cette contestation afin de la réprimer plus facilement aux yeux des couches moyennes et de l’Occident. Car leur hantise, c’est que ces couches moyennes rejoignent la révolte des jeunes déshérités. Ils seront de toute façon dans l’obligation de faire revenir l’armée au premier plan et nul ne sait ce qu’elle fera. Mais rien ne dit qu’elle appuiera des régimes autoritaires aussi gravement délégitimés. En tout état de cause, cette révolte des « va-nu-pieds » signe l’émergence d’un nouveau cycle politique au Maghreb.





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