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Au Sénégal, une victoire du peuple

Par Simon Maro  |  24 juin 2011     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Au terme d’une journée de contestation sans précédent qui a viré à l’émeute, faisant une centaine de blessés, les Sénégalais ont réussi à faire reculer le président Abdoulaye Wade sur son projet de confiscation du pouvoir. Il voulait en effet instaurer un « ticket présidentiel » pouvant l’emporter avec seulement 25% des voix. Bilan et réactions des Sénégalais.

Au lendemain d’une mobilisation « historique », le bilan est lourd. D’après la police, 102 personnes dont 13 policiers, victimes de jets de pierre au visage, ont été blessées ce jeudi 23 juin à Dakar dans les affrontements entre manifestants opposés au « ticket présidentiel » et les forces de l’ordre aux abords de l’Assemblée nationale. Selon un responsable de la police, deux manifestants ont été blessés par balle, les autres le sont légèrement.

Parmi les blessés, Alioune Tine, secrétaire général de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme (Raddho) et figure de proue de la société civile opposée à ce projet de loi, est toujours interné à l’unité des soins intensifs et chirurgicaux de l’hôpital principal de Dakar après avoir été attaqué dans la rue. De leur côté, toutes les personnes interpellées depuis le début de la contestation ont été libérées jeudi soir vers 21h. Parmi eux, deux leaders du mouvement « Y en a marre », Cyrille Touré, dit Thiat, et Malal Tall surnommé « Fou malade », arrêtés sans ménagement mercredi place de l’Indépendance.

Les acteurs de la mobilisation se félicitent du dénouement de cette crise démarrée la semaine dernière après l’adoption en conseil des ministres du projet de loi dit du « ticket présidentiel ». « Cette loi a été retirée, il faut que le président Wade dégage maintenant", lance Ousmane Tanor Dieng, premier secrétaire du Parti socialiste. C’est ça le nouveau mot d’ordre. "Tant qu’il ne partira pas, nous serons dans la rue et, à partir de Dakar, naîtra le printemps africain ». « Un printemps est en train de prendre corps et forme au Sénégal, et c’est nous qui devons conduire ce printemps avec notre expérience et nos responsabilités » poursuit l’opposant. « Le retrait de ce projet de loi n’est qu’une étape pour le départ de Wade. Lui-même a dit que si le peuple sénégalais sortait dans la rue pour lui demander de partir, il partirait. Aujourd’hui c’est fait ». Abdoulaye Bathily, le chef de la Ligue démocratique (LD), qui fait également partie de la coalition d’opposition Bennoo Siggil Senegal, refuse de jubiler : « Ce n’est qu’une bataille en attendant la guerre », prévient-il. « Il faut qu’il s’en aille, le peuple en a marre de lui. Abdoulaye Wade a posé des actes de trop et aujourd’hui il faut qu’il quitte ! ».

« Le combat continue »
La société civile, en pointe de la contestation, a payé un lourd tribut durant les manifestations, avec la blessure d’Alioune Tine et les arrestations et les coups reçus par des membres du collectif « Y en a marre ». « Nous tenons à remercier le peuple », confie Fadel Barro, coordinateur du mouvement  ; « le peuple a choisi la démocratie et hier il a remporté une bataille. Maintenant, le combat continue ».Interrogé sur Radio France Internationale (RFI), Macky Sall, le patron de l’Alliance pour la république (APR), confie sa « satisfaction  » et loue la « victoire des populations sénégalaises qui se sont battues vaillamment » contre « un texte porteur de violences ». « Le Sénégal était en flammes. Wade a sous-estimé la réaction des Sénégalais, qui sont souvent passifs et attendent les élections », observe-t-il. « Il a joué et perdu, il doit tirer les conséquences de cet échec ».

Vingt-quatre heures après les graves évènements survenus hier dans les rues du Plateau, le silence d’Abdoulaye Wade semble assourdissant. Inquiète pour sa sécurité, la quasi-totalité des ministres a passé la nuit au Méridien, l’un des hôtels les plus huppés de la capitale, et fait profil bas. Dans la soirée d’hier, Moustapha Guirassy, porte-parole du gouvernement, s’est toutefois exprimé : « Ce n’est pas une erreur (du président Wade), c’est simplement une option qui a été remise en question par d’autres citoyens », juge le ministre. « Il ne faut pas l’oublier, Abdoulaye Wade est le chef de l’Etat, il n’est pas simplement le chef d’un parti. Certains diront qu’il s’agit d’une victoire de l’opposition. D’autres qu’il s’agit d’une victoire de la société civile », explique-t-il. « Je pense qu’il faut voir à travers cela une victoire du Sénégal » et, sous-entendu, de sa démocratie...

Ce vendredi matin, entre quelques mots consacrés à un forum sur la finance islamique et des mesures prises en vue de la prochaine campagne agricole, le communiqué publié à l’issue du Conseil des ministres fait tout de même état des évènements de la veille. « Après de larges concertations avec les parlementaires, les chefs religieux et les leaders d’opinion qui, depuis quelques jours, ont exprimé le souhait qu’un processus de consultation le plus large possible soit engagé autour du projet de loi instituant l’élection simultanée du président de la République et du vice-président, est-il écrit, « le chef de l’Etat a accédé à cette requête et a fait part de sa disponibilité à poursuivre des discussions approfondies. Aussi, a-t-il décidé de procéder au retrait du texte de loi soumis par le gouvernement au vote de la représentation nationale ». Pas un mot sur les Sénégalais présents dans les rues.

Des lendemains difficiles
De son côté, la presse prédit des lendemains difficiles au président Wade qui, sous la pression de la rue, a reculé et retiré son projet de loi qualifié de « monarchique » et censé lui permettre de se faire élire pour un troisième mandat en compagnie d’un vice-président avec seulement 25% des voix. Pour Le Messager, qui titre « La victoire du peuple ! », le peuple sénégalais est « le seul vainqueur de cette bataille dont l’enjeu était la consolidation de notre système démocratique ». « Le Sénégal ne peut plus être gouverné contre la volonté du peuple », affirme Rewmi Quotidien. « La crise de confiance s’est installée entre le gouvernement et le peuple (…). Désormais, la voix du peuple est souveraine ». « Rien ne sera plus jamais comme avant », souligne Le Quotidien, pour qui « tous les hommes politiques qui veulent désormais diriger ce pays en pleine maturation citoyenne » doivent retenir la leçon ».

Pour Walfadjri, qui évoque « une journée de feu », les manifestants de l’opposition et de la société civile ont consacré « la fin d’un mythe ». « Le mythe d’un président de la République en phase avec sa jeunesse. Celui d’un chef d’Etat qui pouvait compter sur son bagout pour faire passer tous ses projets, des plus saugrenus aux plus loufoques ». […] « La preuve que le temps est révolu où il pouvait diriger ce pays en fonction de ses humeurs », commente ainsi le journal.

Très en verve, Walfadjri critique sévèrement un « système qui avait naïvement cru avoir sous ses ordres une armée de canards sauvages, prêts à avaler, goulûment, ses desiderata ». Dans ses colonnes, le journal s’enthousiasme sur le caractère « historique » de la lutte : « Ce qui s’est passé hier à l’Assemblée nationale restera à jamais gravé dans les mémoires ». Pour le journal, pas de doute, « cette victoire des forces vives est à analyser comme le début d’une prise de conscience. Conscience que, face à l’autisme du pouvoir, l’arme de la force demeure la seule audible. Conscience que, désormais, la rue peut bien contraindre le pouvoir (…) à lâcher prise ».

« Le peuple sénégalais, comme il l’a fait le 19 mars 2000, a démontré que la souveraineté lui appartient », résume Sud Quotidien. Enfin, le quotidien d’Etat, Le Soleil, appelle le pouvoir et l’opposition à « emprunter les voies du dialogue ». Dans son éditorial, le journal loue le rôle des chefs religieux et salue, dans le recul du chef de l’Etat, une « sage décision qui a permis de désamorcer une bombe sociale aux conséquences lourdes de menaces ».

Source : www.afrik.com/article23142.html

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