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Brésil
« A mort le foot ! »

Par Ignacio Ramonet  |  11 juin 2014     →    Version imprimable de cet article Imprimer

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Avec Le Monde diplomatique en español

Il est peu probable que les Brésiliens obéissent à l’impudente consigne que leur a lancé, le 26 avril dernier, le joueur jadis talentueux devenu président contesté [1] de l’Union européenne des associations de football (UEFA), Michel Platini : « Faites un effort ! – leur a-t-il dit – Arrêtez la contestation sociale ! Calmez-vous pendant un mois [2]  ! »

Le Mondial du foot démarre en effet à Sao Paulo le 12 juin et s’achève le 13 juillet à Rio de Janeiro. Et ce qui devait être une fête est devenu une sorte de cauchemar. Aussi bien pour les instances internationales de ce sport que pour gouvernement de Dilma Rousseff. Le refus de la compétition, exprimé par une partie de la population, n’a pas cessé depuis que tout a commencé, en juin 2013, à l’occasion de la Coupe des Confédérations. La plupart des Brésiliens affirment maintenant regretter que leur pays organise la Coupe du monde. Ils pensent que cela leur apportera plus d’inconvénients que d’avantages [3]. Tous se demandent si la contestation sociale s’amplifiera pendant la durée du Mondial.

Pourquoi cette attitude si hostile à l’égard de la grande fête du football dans un pays où ce sport est roi ? Depuis un an, sociologues et politologues se posent cette question et tentent d’y répondre en partant d’un constat : au cours des onze dernières années – depuis que le Parti des travailleurs (PT) gouverne – le niveau de vie des Brésiliens a progressé de manière remarquable. Les augmentations successives du salaire minimum ont eu pour effet d’élever considérablement le pouvoir d’achat des plus humbles. Grâce à des programmes comme « Bolsa familia  » (Panier familial), « Fame zero  » (Faim zéro) ou « Brasil sim miseria  » (Un Brésil sans misère), les plus pauvres ont vu leur vie s’améliorer. Vingt millions de personnes sont sorties de la pauvreté. Les classes moyennes ont également vu leur sort progresser ; elles ont désormais accès à des cartes de crédit, des assurances santé, des appartements confortables, des voitures privées, des vacances... Même si le Brésil reste un pays de très fortes inégalités où les conditions matérielles de vie sont loin d’être dignes pour tous.

Ne disposant pas de majorité politique – ni à la Chambre des députés, ni au Sénat –, le PT n’a pu disposer que d’une marge de manoeuvre réduite. Pour parvenir à faire voter les lois qui ont permis les progrès cités ci-dessus, le PT – Lula en premier lieu – ont été contraints de s’allier à d’autres partis conservateurs et affairistes [4]. Ce qui a faussé le jeu démocratique et créé une sorte de paralysie politique dans la mesure où le PT a dû freiner toute contestation sociale.

Les citoyens mécontents se sont mis à questionner le fonctionnement de la démocratie brésilienne. Surtout quand les politiques sociales ont commencé à montrer leurs limites. Car simultanément se produisait une « crise de maturité » de la société. En quittant la pauvreté, beaucoup de Brésiliens sont passés d’une exigence quantitative (plus d’emplois, plus d’écoles, plus d’hôpitaux) à une exigence qualitative (meilleurs emplois, meilleures écoles, meilleurs hôpitaux).

Au cours des révoltes de 2013, on a pu constater que les contestataires étaient souvent des jeunes des classes modestes ayant le plus bénéficié des programmes sociaux mis en oeuvre par les gouvernements de Lula et de Dilma. Ces jeunes – étudiants du soir, apprentis, animateurs culturels, techniciens débutants – se comptent par millions. Ils sont mal payés, mais ils ont désormais accès à Internet et possèdent un bon niveau de connexion qui leur permet de connaître les nouvelles formes mondiales de la contestation. Dans ce nouveau Brésil, ils ne veulent pas « rater le coche  » et désirent que « l’ascenseur social  » leur permette de s’élever le plus possible [5]. Leurs ambitions dépassent maintenant les limites de ce qui fut longtemps leur conditionnement social. Ils ont cru au discours libérateur du PT. Mais ils découvrent que la société brésilienne n’est pas prête à changer et qu’elle ne les accepte que très difficilement. D’où leur frustration et leur mécontentement.

Comme une sorte de révélateur, le Mondial a cristallisé ce courroux. Evidemment, même si certains crient « A mort le foot !  », la contestation ne vise pas le football, mais tous les abus que l’organisation du Mondial a favorisés. Les investissements ont été estimés à quelque 50 milliards d’euros [6]. Et les gens pensent qu’avec ce colossal budget, les autorités auraient pu construire plus d’écoles, plus de logements et plus d’hôpitaux pour le peuple.

Comme le football est l’univers symbolique auquel le plus grand nombre de Brésiliens s’identifient, il est normal qu’ils s’en soient servis pour attirer l’attention du gouvernement et du monde. Afin de clamer ce qui ne marche pas. Et pour dénoncer tous les détournements scandaleux de l’argent public. Le coût de la construction des stades [7], par exemple, a été trois fois supérieur au budget prévu. Les travaux ont été financés avec de l’argent public via la Banque nationale de développement économique et social (BNDES). Celle-ci a confié la construction des stades et les gigantesques travaux d’infrastructures à des firmes privées. Lesquelles auraient cyniquement programmé le retard des dates de livraison. Sachant qu’ainsi, en raison des pressions qu’exercerait la Fédération internationale de football association (FIFA), elles recevraient des primes complémentaires pour achever les travaux à temps.

Les contestataires dénoncent également l’expulsion, dans certaines des villes sièges de la compétition, de milliers de familles dont les favelas ont été détruites pour libérer les terrains pour les stades, les autoroutes ou les aéroports indispensables au Mondial. D’autres protestent contre la marchandisation du football que la FIFA encourage. Une poignée de joueurs talentueux étant présentée par les grands médias dominants comme des « modèles de réussite  » pour la jeunesse et des « idoles  » pour la population. Ils gagnent des millions d’euros. Et leur « succès  » établit la fausse illusion d’une ascension sociale généralisée via le foot.

On reproche également à la FIFA d’avoir imposé au gouvernement brésilien des conditions draconiennes pour protéger les privilèges des marques commerciales qui parrainent le Mondial (Coca Cola, McDonald’s, Budweiser, etc.). Et qui interdisent, par exemple, la vente ambulante de boissons, nourriture ou gadgets sportifs aux alentours des stades.

Plusieurs mouvements contestataires ont pour consigne : « Copa sem Povo. Tô na Rua de Novo. » ([Contre] une Coupe sans le peuple. Je descends dans la rue de nouveau). Ils expriment cinq revendications (pour les cinq Mondiaux remportés par le Brésil) : logement, santé, transport public, éducation et justice (fin de la violence d’Etat dans les favelas et démilitarisation de la police militaire). Ils en ajoutent une sixième (parce qu’ils espèrent, malgré tout, que le Brésil gagnera son sixième Mondial) : que les autorités autorisent permettent la présence des vendeurs ambulants dans les environs des stades.

Les mouvements sociaux (dont le puissant « Mouvement des travailleurs sans abri ») qui ont pris la tête de la contestation se divisent en deux groupes différents. Une fraction radicale - ayant pour mot d’ordre « Sans droits, pas de Mondial  » - est alliée objectivement aux secteurs les plus violents, y compris les « Black Blocks » et leurs pratiques de destructions extrêmes. L’autre tendance, organisée en Comités populaires de la Coupe (CPC), dénonce le « Mondial de la FIFA  », mais refuse les actions violentes.

Même si elle se poursuit, la contestation de ces dernières semaines n’a plus la virulence de celle de juin de l’an dernier. Les groupes radicaux ont contribué à fragmenter la révolte. Il n’y a pas de direction unique du mouvement. Résultat : selon une enquête récente, les deux tiers des Brésiliens sont contre les manifestations pendant le mois du Mondial. Et surtout, ils désapprouvent les formes violentes de la protestation [8].

Quel sera le coût politique de tout cela pour le gouvernement de Dilma Rousseff ? Les révoltes de l’an dernier ont représenté un coup très dur pour la présidente. En trois semaines, elle avait perdu un quart de sa popularité. Ensuite, elle a essayé de se ressaisir. En déclarant qu’elle écoutait la « voix de la rue  ». Elle a proposé une courageuse réforme politique au Congrès. Cette réponse énergique lui a permis de reprendre une partie de la popularité perdue. Mais le prochain défi se jouera dans les urnes. Le premier tour de l’élection présidentielle a lieu le 5 octobre prochain.

Dilma semble bien placée pour être réélue pour un second mandat. Mais elle doit affronter une opposition regroupée au sein de deux fronts : le centriste Parti de la social démocratie brésilienne (PSDB), dont le candidat est Aecio Neves. Et le pôle du social-démocrate Parti socialiste brésilien (PSB), constitué par l’alliance d’Eduardo Campos (ex-ministre des sciences et technologies de Lula) et la militante écologiste Marina Silva (ex-ministre de l’environnement de Lula). Ce scrutin sera décisif, non seulement pour le géant brésilien mais – étant donné le poids spécifique de celui-ci – pour l’ensemble de l’Amérique latine. C’est pourquoi ce qui va se passer ce mois-ci au Brésil, au cours du Mondial, sera déterminant.

 

Photos : Arts de la rue brésilien

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Notes

[1] On reproche à Michel Platini d’avoir influencé la décision (très controversée) de la FIFA de confier au Qatar l’organisation du Mondial 2022. Alors qu’il était favorable à la candidature des Etats-Unis, Platini aurait changé d’avis en faveur de l’émirat après un déjeuner à l’Elysée, le 23 novembre 2010, organisé par Nicolas Sarkozy et auquel participaient l’émir et le premier ministre du Qatar. On a appris, depuis, que le fils de Platini, Laurent, a intégré la direction juridique de QSI, le fonds souverain du Qatar, propriétaire du club Paris-Saint Germain... (Lire Le Monde, Paris, 5 juin 2014).

[2] http://www.dailymotion.com/video/x1rao84_mondial-2014-platini-le-bresil-faites-un-effort-pendant-un-mois-calmez-vous-25-04_sport

[3]  Folha de Sao Paulo, Sao Paulo, 8 avril 2014.

[4] Depuis l’époque de Lula, la base de la coalition que gouverne le Brésil est formée fondamentalement par le PT y le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB, centre-droit), ainsi que d’autres petites forces comme le Parti progressiste (PP) y le Parti républicain d’ordre social (PROS).

[5] LireAntônio David et Lincoln Secco, « Saberá o PT identificar e aproveitar a janela histórica ? », Viomundo, 26 juin 2013. http://www.viomundo.com.br/politica/david-e-secco-sabera-o-pt-identificar-e-aproveitar-a-janela-historica.html

[6] La présidente Dilma Rousseff a expliqué que sur cette somme, le Mondial proprement dit (construction de stades) ne représente que 3 milliards, le reste (soit 47 milliards d’euros) « c’est pour le développement des infrastuctures du Brésil  ». (El País, Madrid, 5 juin 2014).

[7] Il y a, d’ailleurs, une polémique à propos du nombre de stades qu’il aurait fallu construire. Huit était un nombre suffisant, mais ce sont douze stades qui ont été finalement construits. Parfois dans des régions (l’Amazonie) sans nulle tradition footballistique. Le gouvernement soutient que c’était une exigence de la FIFA, celle-ci dément énergiquement.

[8] http://www.rebelion.org/noticia.php?id=183873&titular=entre-goles-negociados-y-especulaciones-electorales-





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