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APRES LA DESTITUTION DE DILMA ROUSSEFF

Brésil brisé, qu’adviendra-t-il ?

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N° 425, 15 mai 2016

Brésil : coup d’Etat ou fiasco ?

Par Immanuel Wallerstein  |  24 juillet 2016     →    Version imprimable de cet article Imprimer

La présidente brésilienne, Dilma Rousseff, a été suspendue de ses fonctions pour la durée de son procès au Sénat. Si elle est reconnue coupable, elle sera destituée – telle est la signification que revêt au Brésil la notion d’impeachment (« destitution » en français). Quiconque, y compris les Brésiliens eux-mêmes, a tenté de suivre le fil des manœuvres politiques de ces derniers mois sera pardonné de se sentir un peu déboussolé devant les multiples rebondissements de ce processus.

De quoi s’agit-il en réalité ? D’un coup d’Etat, comme l’a maintes fois répété Dilma Rousseff ? Ou bien, comme le prétend l’« opposition », d’une action légitime de mise en accusation de la présidente pour des actes graves commis par elle-même, son cabinet et ses conseillers ? Dans ce dernier cas, pourquoi tout cela arrive-t-il aujourd’hui plutôt, par exemple, que pendant le premier mandat de Dilma Rousseff, avant sa confortable réélection de 2014 ?

Dilma Rousseff appartient au Parti des travailleurs (PT), longtemps dirigé par son prédécesseur à la présidence, Luiz Inácio Lula da Silva (Lula). Une lecture possible des événements en cours est de considérer qu’ils s’inscrivent dans un moment de l’histoire de ce parti : celui de son accession au pouvoir, puis aujourd’hui, de sa probable éviction.

Qu’est-ce que le Parti des travailleurs, et qu’a-t-il représenté dans la politique brésilienne ? Fondé en 1980, dans l’opposition à la dictature militaire au pouvoir depuis 1964, ce parti socialiste et anti-impérialiste rassemblait des organisations marxistes, de grands syndicats et associations civiques comme la Centrale unifiée des travailleurs (CUT) ou le Mouvement des travailleurs ruraux sans terres (MST), et des mouvements catholiques adeptes de la théologie de la libération.

Pour l’armée comme pour les partis traditionnels de l’establishment brésilien, le PT était un dangereux parti révolutionnaire qui mettait en péril les structures économiques et sociales conservatrices du pays. Vu de Washington, son anti-impérialisme apparaissait (à juste titre) essentiellement dirigé contre la suprématie des Etats-Unis sur la politique latino-américaine.

Cependant, le PT ne cherchait pas à prendre le pouvoir par la guérilla insurrectionnelle. Il voulait gagner dans les urnes, soutenu et porté par la mobilisation extra-parlementaire. Il fallut quatre élections présidentielles pour qu’un candidat du PT, en la personne de Lula, accède enfin à la magistrature suprême en 2003. L’establishment brésilien n’avait jamais envisagé qu’un tel scénario devienne réalité et n’a jamais accepté qu’il puisse perdurer. Il n’a, depuis lors, ménagé aucun effort pour faire chuter le Parti des travailleurs. Tout porte à croire qu’il est arrivé à ses fins en cette année 2016. Les historiens de demain considéreront peut-être ces années 2003-2016 comme celles de la parenthèse du PT au pouvoir.

Mais que s’est-il vraiment passé pendant cette parenthèse ? Le PT a mené une politique bien moins radicale que ne le craignaient ses adversaires, mais assez radicale cependant pour nourrir chez eux une détermination incessante à le rayer de la carte, non seulement en tant que détenteur de la fonction présidentielle mais aussi en tant qu’acteur légitime du jeu politique brésilien.

Si le Parti des travailleurs a gagné dans les urnes en 2002, il le doit à la combinaison de deux facteurs : l’adhésion croissante des Brésiliens à son programme et à son discours et le déclin géopolitique des Etats-Unis. Et quel usage a-t-il fait de ses années au pouvoir ? D’un côté, il s’est efforcé de venir en aide à la strate sociale la plus pauvre avec le projet Fome Zero (Faim zéro), un programme de redistribution incluant notamment le système d’allocations familiales Bolsa Família, qui a réellement amélioré le niveau de vie de cette population et réduit les très fortes inégalités dont souffrait le Brésil.

Par ailleurs, sous sa conduite, la politique étrangère brésilienne a nettement pris ses distances avec une tradition historique de soumission aux impératifs géopolitiques états-uniens. Elle a également suscité la création d’organisations latino-américaines autonomes intégrant Cuba mais laissant de côté les Etats-Unis et le Canada.

En revanche, pendant cette période, la doctrine macroéconomique est restée relativement orthodoxe quant aux accents néolibéraux de soutien au marché qui ont guidé les politiques publiques. Les multiples engagements en matière de lutte contre les destructions de l’environnement n’ont reçu aucune mise en œuvre sérieuse et la réforme agraire annoncée est restée lettre morte.

Bref, eu égard à son identité de mouvement de gauche, le Parti des travailleurs affiche un bilan pour le moins mitigé. Conséquence : les défections collectives au sein du parti ou dans le cercle plus large de ses alliés politiques se sont succédé sans répit. Cela s’est traduit par un affaiblissement qui a finalement permis aux ennemis du PT, en 2015, de mettre à exécution un véritable plan de liquidation.

Le scénario imaginé était simple. Il s’appuyait sur des accusations de corruption. La corruption massive et endémique est une norme coutumière de la politique brésilienne, à laquelle d’importantes personnalités du PT lui-même ne faisaient nullement exception. Seulement, Dilma Rousseff était la personne contre qui de tels griefs étaient sans objet. Alors, que faire ? Entre-temps, l’homme qui a lancé la procédure d’impeachment, le président de la Chambre des députés Eduardo Cunha (un chrétien évangélique), a lui-même été suspendu de ses fonctions à la suite de son inculpation pour corruption. Qu’à cela ne tienne ! La procédure a suivi son cours, fondée sur l’accusation selon laquelle la présidente aurait failli à sa responsabilité de lutte contre la corruption. Dans cette situation, résume le sociologue Boaventura de Sousa Santos, c’est la seule personnalité politique honnête qui est chassée du pouvoir par les plus corrompues.

Dilma Rousseff a été suspendue de ses fonctions et remplacée à titre intérimaire par son vice-président Michel Temer. Ce dernier a aussitôt nommé un gouvernement fortement marqué à droite. Il semble quasiment certain que Rousseff sera destituée et écartée définitivement du pouvoir. Mais la vraie cible, ce n’est pas elle : c’est Lula. Selon la loi brésilienne, un président ne peut exercer successivement plus de deux mandats. Or chacun s’attend à ce que Lula porte une fois encore les couleurs du PT lors de l’élection de 2019.

Il est depuis de longues années l’homme politique le plus populaire du Brésil. Et si sa popularité a quelque peu souffert du scandale de corruption [1], elle demeure suffisante, semble-t-il, pour qu’il puisse à nouveau s’imposer. C’est pourquoi la droite va maintenant tenter d’obtenir sa mise en cause formelle pour corruption, ce qui barrerait légalement la route à sa candidature.

Que se passera-t-il alors ? Nul ne le sait avec certitude. Les chefs de la droite vont se disputer âprement la présidence. L’armée pourrait, une fois encore, décider de prendre le pouvoir. Ce qui paraît sûr, en revanche, c’est que le Parti des travailleurs a vécu. Il a tenté de gouverner au centre, de tenir une position d’équilibre, mais l’ampleur des déficits budgétaires et la baisse des cours mondiaux du pétrole et d’autres exportations brésiliennes ont semé la désillusion chez une bonne partie de ses électeurs. Et comme on le voit en ce moment dans bien d’autres pays, lorsque le mécontentement devient massif, il entraîne le rejet des politiques centristes classiques.

La voie que pourrait emprunter un mouvement prenant la relève du PT serait de revenir aux racines de son prédécesseur, en incarnant avec constance une position anti-impérialiste de gauche. Ce ne sera pas plus simple que ce ne le fut pour le PT en 1980. La différence entre 1980 et aujourd’hui tient au degré de crise structurelle atteint par le système-monde moderne. Le combat est mondial. La gauche brésilienne peut y jouer un rôle de premier plan, mais elle peut aussi sombrer dans l’insignifiance au plan international et dans un profond désarroi au plan national.

 

Traduction : Christophe Rendu

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

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Notes

[1] Note de l’éditeur : scandale « Lava Jato ».





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