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Commentaire n° 413, novembre 2015

Combien de Brésil ?

Par Immanuel Wallerstein  |  26 janvier 2016     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Le Brésil est une puissance mondiale de premier ordre, en termes de territoire, de population et d’influence. Pourtant, à bien des égards, il forme une mosaïque de tant de visages divers et contradictoires qu’il est difficile pour quiconque, y compris pour les Brésiliens eux-mêmes, de définir ce qui le caractérise en tant que nation et en tant que force au sein du système-monde.

Le visage du Brésil qui domine aujourd’hui, c’est le Brésil de Lula (Luiz Inácio « Lula » da Silva) et du Parti des travailleurs (PT). Après trois campagnes présidentielles infructueuses, Lula s’est finalement imposé en 2002. L’élection à la tête de l’Etat d’un dirigeant syndical d’origine très modeste représentait déjà, à tout le moins, la consécration d’un homme et d’un parti défiant les hiérarchies sociales profondément ancrées dans le système politique.

Lula et le PT avaient essentiellement promis deux choses. La première était d’augmenter significativement le revenu réel des couches les plus pauvres de la population. Cet objectif a été atteint à travers le projet Fome Zero (Faim zéro), décliné en différents programmes fédéraux d’éradication de la faim parmi lesquels la Bolsa Família (« Bourse famille », ou allocation aux familles les plus pauvres), des mesures facilitant l’accès au crédit et des hausses du salaire minimum.

Le second engagement du candidat était de rompre avec les politiques néolibérales de ses prédécesseurs et de s’affranchir des accords passés avec le Fonds monétaire international. Mais une fois élu, Lula a très vite changé de cap en nommant précisément aux postes de ministre des finances et de président de la Banque centrale deux tenants des options néolibérales, et en particulier du respect de l’accord avec le FMI sur le maintien de l’excédent primaire (la part des recettes publiques qui n’est pas dépensée). Une telle mesure macroéconomique réduit les marges disponibles pour les investissements sociaux ; sa vertu supposée est de favoriser la stabilité politique et d’éviter l’inflation. Le FMI réclamait ainsi au Brésil un excédent primaire de 4,25 %. Sous la présidence de Lula, il a même dépassé ce niveau pour atteindre les 4,5 %.

Les politiques contrastées du président Lula ont été conduites dans l’environnement politique particulier du Brésil, caractérisé par l’existence d’un très grand nombre de partis dont aucun ne détient plus du quart des sièges au Congrès. Il est presque banal, dans cette culture politique, de voir des hommes et des femmes politiques, voire des partis tout entiers, se livrer à des changements d’allégeance répétés, sans autre motivation que la quête du pouvoir et l’appât du gain. L’une des méthodes ayant permis à Lula et à son parti de maintenir leur ascendant était le mensalão, ou « mensualité » aux parlementaires. Le niveau de corruption n’est sans doute pas sensiblement plus élevé au Brésil que dans bien d’autres pays, mais les fréquents renversements d’alliances parlementaires ont donné au phénomène une visibilité beaucoup plus grande.

Il y a aussi le Brésil puissance géopolitique, le Brésil des BRICS – ce groupe des cinq économies dites émergentes, qui ont construit leur force sur la hausse mondiale des prix des denrées et des matières premières. Subitement, le Brésil (comme les autres BRICS) a semblé connaître une prospérité nouvelle, jusqu’à ce que l’effondrement des prix de ces secteurs vienne y mettre fin. D’un point de vue purement économique, on réalise rétrospectivement qu’il s’agissait d’une manne facile, disparue comme elle était venue.

Mais au-delà d’une politique d’accroissement de l’accumulation du capital, les BRICS ont également voulu affirmer leur puissance géopolitique. Dans ce domaine aussi, on a pu noter certaines incohérences. D’un côté, le Brésil a pris la tête, pendant la première décennie du 21e siècle, d’une tentative d’unification latino-américaine et caribéenne indépendante des Etats-Unis et des structures créées par eux pour s’assurer la maîtrise du continent. C’est ce Brésil-là qui a piloté la création de l’Union des nations sud-américaines (Unasur), puis s’est employé à maintenir en son sein des pays aussi discordants politiquement que le Venezuela de Hugo Chávez et la Colombie de Juan Manuel Santos.

Mais ce champion de l’autonomie de l’Amérique latine est aussi le pays qui a cherché de mille manières à imposer sa suprématie à ses voisins, à commencer par l’Argentine ; celui qui prétendait créer une communauté des Etats lusophones au service de ses intérêts économiques. Celui, enfin, qui a dû convenir que les liens étroits noués avec la Chine (à travers les BRICS) ne s’inscrivaient pas dans une relation entre égaux géopolitiques.

Aujourd’hui, tous ces différents Brésil sont en voie d’implosion. Dilma Rousseff, qui a succédé à Lula à la présidence, a subi une chute de popularité d’ampleur catastrophique au cours de l’année écoulée. Même la figure jusqu’alors intouchable de Lula est écornée. La menace d’une destitution de Dilma Roussef plane actuellement sur l’équipe au pouvoir. Certaines rumeurs prêtent aussi à l’armée des idées de coup d’Etat – auxquelles le démenti même du commandant en chef des forces armées a semblé apporter une demi-confirmation.

Toutefois, il n’existe pas d’alternative évidente à Rousseff, ce qui pourrait éloigner à la fois la probabilité d’une destitution et celle d’un coup d’Etat militaire. Dire qu’il y a de nombreux Brésil, c’est une observation qui vaudrait aussi pour bien d’autres pays, peut-être la plupart. Et cependant, d’une certaine façon, elle semble s’appliquer davantage au Brésil. Il faudrait beaucoup d’audace pour prétendre annoncer ce qu’il va s’y passer en 2016 ou en 2017. Mais si les évolutions à venir restent, dans le détail, largement imprévisibles, le pays possède assurément des atouts qui devraient continuer d’en faire l’un des centres clés du pouvoir mondial.

 

 

Traduction : Christophe Rendu

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

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