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Construire un nouveau sujet historique

Par François Houtart  |  5 avril 2008     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Nous devrions nous rappeler ce matin que des gens se seront réunis aujourd’hui, demain ou ces derniers jours, un peu partout dans le monde, pour manifester de manière concrète et visible l’existence du Forum social mondial, qui est cette année décentralisé. De Melbourne à Tokyo, à Mexico, à Buenos Aires, nous voyons se manifester ces différentes organisations qui essaient de montrer le même esprit de résistance. Un peu partout se retrouvent des gens à la fois pour protester contre des situations concrètes et pour réfléchir à des alternatives.

Nous nous situons précisément dans cette perspective, ici et aujourd’hui. Au cours des 10 dernières années qui ont été celles de l’altermondialisme, on a vu se manifester deux grands courants, et tout d’abord un courant de protestation. Le moment emblématique a été Seattle avec la réunion de l’OMC, où se sont rencontrés toute une série de mouvements et d’organisations pour protester contre la logique des décisions qu’allait prendre l’Organisation Mondiale du Commerce. Cela a continué à se manifester un peu partout dans le monde à chaque fois qu’il y avait des réunions du G8, de la Banque Mondiale, du Fonds Monétaire International, du sommet européen, etc.

Puis, nous avions un autre courant qui était celui de rencontres, d’échanges de réflexions, de pensées, de formulations alternatives. Bien sûr, ce sont souvent les mêmes acteurs qui se retrouvent dans les deux lieux. Or, ces deux lieux sont distincts à mon avis : nous avons d’une part des protestations et d’autre part des convergences. La grande question que l’on doit se poser est précisément celle des résistances généralisées. En effet, ce ne sont pas les résistances qui sont le phénomène nouveau de ce que l’on a appelé l’altermondialisme. Les résistances ont existé dans toute l’histoire du monde : résistance contre les injustices et contre les inégalités, et plus particulièrement depuis l’histoire du capitalisme mercantile et des résistances qu’il a rencontrées chez les peuples de la périphérie, mais aussi les résistances contre le capitalisme dans sa forme industrielle, avec celles de toute l’histoire de la classe ouvrière et des peuples colonisés. Ce ne sont donc pas les résistances qui sont un phénomène nouveau. Ce qui est nouveau, ce sont les convergences de résistance entre des mouvements ou des organisations qui n’avaient rien à voir les unes avec les autres précédemment, et qui tout à coup se retrouvent ensemble au cours des 10 dernières années.

En effet, lorsque nous examinons ce phénomène, nous voyons par exemple que se sont retrouvés ensemble à Seattle, presque par hasard, à la fois les syndicats ouvriers américains, les zapatistes du Chiapas, des mouvements indigènes d’Amérique latine, le mouvement des paysans sans terre du Brésil, les mouvements féministes et les mouvements écologistes, en bref toute une série de mouvements qui apparemment avaient des objectifs et des méthodes extrêmement différents mais qui se sont retrouvés ensemble pour protester contre le même ennemi.

Quand nous avons organisé avec un certain nombre de ceux qui sont ici présents – je pense à Ricardo Petrella, à Bernard Cassen, à Samir Amin – cette réunion qui s’est appelée « l’autre Davos » en janvier 1999, nous étions 50 personnes. Il y avait cependant les représentants emblématiques de 5 grands mouvements dans le monde, avec une répartition géographique et sectorielle : il y avait les sans terre du Brésil, les coopératives agricoles du Burkina Faso, le syndicalisme de Corée du Sud, le mouvement des femmes du Québec, le mouvement des chômeurs de France, pour précisément repenser et dire : « non, cela suffit, on ne peut plus continuer à penser le monde de cette façon, sous l’hégémonie du capital » ; après cela, nous avons réussi à aller jusqu’à Davos et à faire une conférence de presse à 300 mètres de l’endroit où se rencontrent les plus riches du monde.

Il me semble que ce qui est nouveau comme phénomène social est précisément le phénomène des convergences. La question évidemment à se poser est : pourquoi des convergences ? Pourquoi des groupes aussi divers, aussi différents, non seulement dans leurs objectifs, mais également dans leur culture de luttes, se retrouvent-ils à la fois dans des courants de protestation et dans des rencontres et des échanges ? C’est finalement à la base de ces convergences. C’est ce que j’appelais tout à l’heure cet ennemi commun. C’est la découverte et la conscience que tous, même s’ils ont des objectifs et des méthodes de lutte différents, se retrouvent face au même ennemi, au même adversaire. Cet adversaire est évidemment la mondialisation de la loi de la valeur, de la logique du capitalisme, dans l’organisation non seulement de l’économie mais également de la politique, et finalement de la culture.

C’est cette logique, qui correspond à des intérêts de classe bien spécifiques, qui se trouve à l’origine de la convergence des résistances.

On pourrait appliquer, je l’ai déjà fait précédemment mais sans beaucoup l’approfondir, les concepts de Marx de subsomptions formelles et de subsomptions réelles. Lorsque Marx a utilisé ces concepts pour étudier la transition entre le système féodal et le système capitaliste, il a distingué une subsomption réelle du travail par le capital lorsque cela se faisait dans le processus même de production. Autrement dit, le travail était absorbé par le capital dans le processus même de la production industrielle ; d’où la subsomption formelle du travail et des travailleurs de la classe ouvrière dans cette logique.

Aujourd’hui, on pourrait dire que le concept de subsomption formelle, c’est-à-dire de soumission du travail au capital par d’autres mécanismes que celui du processus de production, soit des mécanismes juridiques ou financiers, a aujourd’hui pour effet dans le phénomène de la mondialisation d’introduire tous les groupes humains dans cette subsomption, dans cette dépendance directe du système capitaliste. Voilà pourquoi tous les autres groupes, à part la classe ouvrière, sont aussi entrés dans cette dépendance, et par conséquent dans les effets sociaux de la logique du capital.

Que ce soient les femmes, qui sont les premières victimes des privatisations, le sort de l’éducation, de la santé, de l’électricité, avec une certaine radicalisation des mouvements féminins, surtout en périphérie ; que ce soit les peuples indigènes qui sont en train de perdre leur territoire parce qu’ils sont conquis par les multinationales du pétrole, des mines, du bois, etc. ; que ce soient les paysans dans cette énorme entreprise de faire basculer l’agriculture paysanne vers une agriculture productiviste de type capitaliste, avec une véritable contre-réforme agraire mondiale, de façon à pouvoir faire entrer l’agriculture dans le processus d’accumulation du capital, l’ensemble des groupes sociaux sont aujourd’hui pris dans ce mécanisme. Bien sûr, il y a des aspects nouveaux dans les luttes et dans l’existence, donc Frédéric Lebaron vient de parler, des aspects plus qualitatifs peut-être dans les revendications, et aussi plus démocratiques dans l’organisation. Nous avons ainsi un phénomène nouveau d’un point de vue sociologique, non seulement dans la définition de l’ennemi commun mais aussi dans la manière d’aborder les problèmes.

L’enjeu finalement est précisément le système qui a construit toute cette perspective et cette dépendance, les résultats des effets écologiques jusqu’à la destruction du climat, et les résultats sociaux avec la destruction de centaines de millions de personnes. C’est cela, l’enjeu : lutter contre un système qui aujourd’hui, par la mondialisation, a construit les bases matérielles de sa globalisation, c’est-à-dire surtout les technologies nouvelles de l’information et des communications.

Nous nous trouvons donc devant un système qui a construit les bases matérielles de sa reproduction à l’échelle mondiale, ce qui explique la charte du forum social mondial, qui dit que se réunissent et se rencontrent là ceux qui luttent contre le néo-libéralisme, contre l’hégémonie mondiale du capital et à la recherche d’intérêts. L’enjeu fondamental est de délégitimer ce système, justement pour pouvoir construire un autre système sur une autre base et une autre logique, et avec d’autres rapports sociaux.

Je termine par quelques mots sur l’état et les fonctions des résistances. On l’a dit beaucoup ces derniers temps : les forums sociaux sont avant tout des espaces d’échange. Je crois pour ma part que les forums sociaux doivent rester et qu’il ne faut que l’on en attende beaucoup plus. Ils sont très importants parce que, s’ils se transformaient en espaces d’action immédiate en tant que forums, ce serait l’éclatement. La diversité est très grande, et à tout point de vue : elle est non seulement géographique et culturelle avec des traditions de luttes sociales, mais également sur des perspectives d’avenir et sur les projets. D’une certaine façon et si l’on reprend les choses dans l’histoire, on pourrait dire que nous nous trouvons plus à un moment de la constitution de la première Internationale, avec une énorme diversité et la nécessité qui avait été reconnue par Marx et Engels à cette époque, d’une grande démocratie à la base.

C’est donc un espace de rencontre qui a comme avantage de construire progressivement une conscience collective à l’échelle mondiale. Un pas en avant a été fait, mais il reste beaucoup à faire, tout d’abord sur l’extension géographique – il faut que cela puisse pénétrer partout – mais aussi sur le plan de l’approfondissement qualitatif, sur l’hégémonie du capital et l’hégémonie du système. Sa conquête des cultures est telle que, dans des continents entiers comme l’Europe, nous sommes bien loin d’avoir délégitimé le capitalisme. Il y en a encore beaucoup, et même à l’intérieur des forums sociaux, qui croient que l’on peut humaniser le capitalisme et que l’on peut le transformer progressivement par l’intérieur. Or, il me semble que le problème est la délégitimation fondamentale, surtout lorsque l’on se place sur un plan mondial. Nous savons que ce n’est pas du jour au lendemain que l’on transforme un mode de production. Le mode de production capitaliste a pris quatre siècles pour construire les bases de sa reproduction : l’industrialisation et la division du travail. Ce n’est pas en une génération que l’on va transformer complètement un mode de production. Cependant, si l’on ne commence pas à penser l’ensemble des transformations dans la perspective d’un changement radical fondamental, on n’y arrivera jamais. Il me paraît donc très important de contribuer dans cet aspect des forums à l’approfondissement de la délégitimation du capitalisme.

Les forums ont quand même été plus loin. Ils ont aussi été la base de la constitution de réseaux, ou bien de renforcements de réseaux de résistants dans le monde. Je pense par exemple à Via campesina, qui est devenu un fer de lance très important aujourd’hui sur le plan mondial. C’est le mouvement des paysans qui a été le plus radical à Cancún, à Hongkong à propos de l’OMC, beaucoup plus que le mouvement ouvrier international. Il est évident que Via campesina a été renforcé, il existait avant. Les réseaux ont donc été renforcés par l’existence des forums.

Je pense à de nouveaux réseaux, le réseau des gens qui travaillent sur la fiscalité par exemple, sur les paradis fiscaux et l’organisation de la fiscalité, problème très central aujourd’hui dans la construction du capitalisme actuel, ou le réseau des avocats, etc.

On ne peut donc pas dire que les forums aient été totalement absents de l’action. Ils ont favorisé la constitution de réseaux, mais finalement cela ne suffit pas. La conscience collective est essentielle pour qu’un mouvement véritable puisse se développer, mais on ne peut pas rester au niveau de la conscience. L’existence de réseaux est importante, mais il faut que l’on aille beaucoup loin, en construisant des réseaux de réseaux pour pouvoir agir. Cela veut dire établir des stratégies, être clairs dans les alternatives, développer une pensée théorique. Tout cela évidemment n’est pas de l’ordre des forums, mais ils peuvent y aider.

Regardons ce qui s’est passé en Amérique latine, avec la lutte contre l’ALCA, qui me semble un exemple type de réseau de réseaux. L’ALCA est le traité de libre échange prévu entre toute l’Amérique du nord et l’Amérique latine, c’est-à-dire l’absorption de l’économie latino-américaine dans l’économie du nord. La résistance contre l’ALCA s’est construite en Amérique latine en fonction de réseaux de réseaux. Un ensemble de mouvements sociaux, d’organisations non gouvernementales progressistes, d’Églises, de partis politiques et finalement de gouvernements, ont travaillé de façon convergente et ont fini par pouvoir véritablement faire bloc contre ce projet d’absorption économique du sud par le nord.

Cela a été véritablement un succès. On sait que les États-Unis ont fini par reprendre la chose par des accords bilatéraux, mais peu importe. C’était un exemple d’actions de réseaux de réseaux où, tous ayant leurs objectifs prioritaires – les femmes, les peuples indigènes, les paysans, les ouvriers – chacun avait ses objectifs prioritaires légitimes. Il ne les mets pas de côté, mais il se met d’accord pour, à un moment stratégique donné, travailler ensemble pour pouvoir essayer d’obtenir une victoire, qui est extrêmement importante symboliquement.

Je termine en disant qu’il faut aller plus loin : non seulement vers des réseaux de réseaux, mais aussi vers des alternatives, qui sont précisément mises en route en Amérique latine et qui vont dans le sens d’une contradiction de la logique du système lui-même. Elles donc sont très importantes. Ce n’est peut-être pas tout à fait par hasard que les alternatives que nous voyons se développer en Amérique latine se sont développées dans le continent où le plus grand nombre de forums sociaux mondiaux ont eu lieu. C’est un fait.

Nous devons donc voir tout cela dans une perspective tout à fait dynamique. L’enjeu est véritablement la construction d’un nouveau sujet historique, qui a été la classe ouvrière pendant le XIXe et le XXe siècle. Il est en train de se faire sa place aujourd’hui, mais le nouveau sujet historique est un sujet plus réel, précisément parce que nous nous trouvons devant la nécessité d’une convergence d’existences. C’est un sujet pluriel, populaire et démocratique.

Ce sera quelque chose à discuter plus tard.





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