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Commentaire n° 333, 15 juillet 2012

Coup d’Etat au Paraguay : qui a gagné quoi ?

Par Immanuel Wallerstein  |  25 juillet 2012     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Le Sénat paraguayen a invoqué le 22 juin 2012 une disposition de la constitution qui l’autorise à destituer le président lorsque celui-ci a « mal rempli ses fonctions ».

Le président, en l’occurrence, s’appelait Fernando Lugo, élu trois ans plus tôt pour un mandat qui devait s’achever en avril 2013. Et selon les règles en vigueur, le président Lugo ne pouvait faire plus d’un mandat.

Le « mauvais exercice des fonctions » invoqué par le Sénat était le fait que les heurts qui avaient éclaté le 17 juin entre de pauvres ouvriers agricoles revendiquant des droits sur les terres qu’ils occupaient et la police qui cherchait à les en chasser, avaient causé la mort de 17 personnes de part et d’autre. Le Sénat engagea la procédure de destitution le 21 juin, proposant à Fernando Lugo deux heures pour sa défense (ce qu’il refusa, estimant la chose totalement grotesque). Le Sénat vota le jour suivant ladite destitution.

Le vice-président, Federico Franco, appartient à un autre parti que Lugo. Cela ne l’avait pas empêché de se présenter avec lui sur un ticket afin de battre le parti Colorado qui tenait les rênes du pouvoir depuis plus de soixante ans. Une fois arrivé au pouvoir, Franco s’est constamment opposé à la politique du président Lugo. Or, comme la Constitution paraguayenne prévoit qu’en cas de destitution du président, le vice-président assume automatiquement cette fonction, le coup d’Etat a donc fait Federico Franco président.

Lugo a dénoncé ce putsch qui, s’il n’était pas illégal d’un point de vue technique, était certainement illégitime. Pratiquement tous les gouvernements latino-américains ont partagé avec lui cette analyse. Ils ont dénoncé la destitution et rompu, d’une manière ou d’une autre, leurs relations avec le Paraguay. Qu’est-ce qui a conduit à ce coup d’Etat ? Quels sont les gains que ceux qui en étaient à l’origine espéraient en retirer ? Qui les a soutenus ? Et quelles en sont les conséquences réelles, pour le Paraguay, pour l’Amérique latine et pour le monde ?

Le Paraguay a connu pendant de longues années l’une des pires dictatures des Amériques dirigée par et pour une petite classe de propriétaires terriens organisés au sein du parti Colorado. Cette dernière a toujours abandonné la paysannerie, largement composée de populations indigènes, à sa condition misérable. L’exil en 1989 du dictateur Alfredo Stroessner a un peu relâché la bride politique. Le principal parti d’opposition, le Parti libéral radical authentique (parti de Federico Franco), a, pour sa part, toujours représenté des élites plus urbaines mais n’a jamais, dans le même temps, montré de sympathie particulière pour la paysannerie. C’est ainsi que les élections de 2008 se sont révélées être les premières relativement ouvertes.

C’est précisément à ce moment que l’évêque de San Pedro, Fernando Lugo, fit son entrée sur la scène politique. Depuis longtemps connu comme « l’évêque des pauvres », Lugo était associé avec la théologie de la libération. De ce fait, il n’était pas en odeur de sainteté auprès des autres évêques et du Vatican. Il se présenta avec pour programme la promesse d’une redistribution des terres. Comme ni la Constitution paraguayenne, ni le Vatican ne permettaient à un homme d’Eglise d’occuper un poste politique, Lugo démissionna de son ministère et demanda sa « laïcisation ». Il passa outre le refus du Vatican, se présenta, et le Saint-Siège le « laïcisa » après son élection.

Lugo ne gagna cette élection qu’avec une majorité relative puisqu’il s’agissait d’une triangulaire, mais le parti Colorado concéda néanmoins sa défaite pacifiquement. Il devint le premier homme politique de gauche dans l’histoire du pays à remporter une élection présidentielle (si l’on fait exception de la courte victoire en 1936 de quelqu’un qui fut chassé du pouvoir au bout d’un an). La victoire de Lugo venait consolider la vague de victoires des partis de gauche dans les Amériques dans la première décennie du 21ème siècle. Elle était un symbole d’espoir pour le Paraguay.

Mais sa majorité relative a fortement limité les marges de manœuvre de son parti au Parlement, en particulier au Sénat. Le résultat quasiment inévitable de cette situation a été que Lugo n’a jamais pu faire grand chose de ce qu’il avait promis. Il n’y eut pas de réforme agraire. Lugo avait, par ailleurs, promis de mettre fin au rôle des forces étatsuniennes dans le cadre de leur « programme anti-drogue ». Au lieu de cela, il le prolongea. Et il ne fit rien pour fermer la base militaire étatsunienne installée sur le sol paraguayen. Compte tenu de ces résultats décevants, pourquoi ses opposants se sont-ils donnés autant de mal pour le renverser neuf mois avant le terme de son mandat ?

Son éviction du pouvoir a eu comme conséquence négative, pour les instigateurs du putsch, de rendre possible une chose que le Sénat paraguayen bloquait depuis des années. Le Paraguay est membre du marché commun du Mercosur, aux côtés du Brésil, de l’Argentine, de l’Uruguay et de la Bolivie. Le Venezuela s’est porté candidat. Or, son adhésion nécessitait la ratification parlementaire des quatre Etats membres [1]. Tous avaient depuis longtemps donné leur accord, sauf le Sénat paraguayen. Suite au coup d’Etat, le Mercosur a suspendu le Paraguay, et a immédiatement accueilli le Venezuela comme nouveau membre.

Dès lors, qui au Paraguay a gagné quelque chose avec ce coup de force ? S’agissant des politiques gouvernementales, le putsch n’a pas changé grand chose. Ce que les élites locales ont montré, ce sont leurs muscles, peut-être dans l’espoir d’intimider non seulement la gauche paraguayenne mais aussi d’envoyer un message à d’autres pays, notamment la Bolivie. Les évêques paraguayens et le Vatican tenaient leur revanche sur l’avocat, fût-il faible, de la théologie de la libération.

Et les Etats-Unis ? Ils avaient déjà obtenu ce qu’ils voulaient. Pour sûr, avec Franco, ils ont eu la garantie que cela continuerait. Les déclarations de Hillary Clinton après le coup d’Etat n’étaient guère réprobatrices. En réalité, les Etats-Unis ont bloqué toute véritable critique du putsch au sein de l’Organisation des Etats américains. Mais la question des liens du Paraguay avec l’armée nord-américaine va désormais de nouveau se poser avec une nouvelle vigueur en Amérique latine. Il ne va donc pas de soi que ce coup d’Etat a représenté un véritable gain pour les Etats-Unis.

Une façon d’interpréter cet événement est d’y voir une escarmouche dans la bataille en cours entre les Etats-Unis et le Brésil pour l’hégémonie géopolitique en Amérique du Sud. Les premiers gestes du Brésil – par la suspension du Paraguay, non seulement du Mercosur, mais de l’Union des nations sud-américaines (UNASUR) – ne sont pas exactement ce que les Etats-Unis veulent voir.

Il existe toutefois des ambigüités dans la position brésilienne. Les plantations du Paraguay contre lesquelles les paysans sont en lutte appartiennent pour une part importante à des « Brasiguayos » (Brésiliens et Uruguayens), et le Brésil ne souhaite donc pas couper toutes ses relations économiques avec le Paraguay. De plus, ce pays est pour lui une source importante d’hydroélectricité.

Que va-t-il maintenant se passer ? L’acteur clé est précisément le Brésil. Il ne peut se permettre de subir un revers qui serait interprété à travers toute l’Amérique latine comme un renforcement de la position des Etats-Unis. Mais les intérêts politiques du Brésil en tant que puissance « émergente » - qui passent par la création d’un puissant bloc sud-américain dirigé par lui - doivent être mis en regard de ses intérêts économiques dans cette même Amérique du Sud. Pour savoir ce qui va maintenant se passer au Paraguay, mieux vaut garder un œil sur le Brésil.

 

 

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

Notes

[1] Note de Mémoire des luttes : la Bolivie dispose simplement du statut d’Etat associé. Elle n’est pas membre de plein droit du Mercosur en tant que tel, à la différence du Brésil, de l’Argentine, de l’Uruguay et du Paraguay.





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