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De Tunis au Caire, la victoire sur la peur

Par Sami Naïr  |  18 février 2011     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Le basculement de l’Egypte dans le camp de la démocratie, s’il se confirme, constitue un tournant radical pour tous les peuples de la région. L’Egypte, ce fut, c’est, ce sera pour longtemps le cœur du monde arabe. Tout événement qui s’y produit conditionne le reste des nations arabes. Quand Nasser, dans les années 1960, galvanisait les masses, c’étaient, du Yémen au Maroc, les mêmes échos, les mêmes colères, les mêmes joies et désespoirs. Quand Sadate puis Moubarak cassent le ressort national égyptien, se soumettent aux Etats-Unis, c’est la même atonie, la même impuissance, la même résignation qui s’emparent partout des populations.

Car l’Egypte c’est le poids du nombre (plus de 80 millions d’habitants), le poids de la géographie (au centre des rapports entre Orient et Occident arabes), la force de la culture, de la science, de la tradition étatique et, surtout, après la seconde guerre mondiale, l’étendard de l’émancipation des peuples arabes. Or ce pays a subi une dictature impitoyable durant plus d’un demi-siècle, depuis les premières dérives du nassérisme jusqu’à la fin des années 1950.

De cette histoire, commune à tous les Etats arabes, c’est la petite Tunisie qui a sonné le glas. Et c’est elle qui a ouvert la voie de l’hécatombe des dictatures. Il a fallu 23 jours, après l’immolation du jeune Bouazizi, pour en finir avec Ben Ali et sa clique familiale ; il n’en a fallu que 18 pour se débarrasser de Moubarak. Certes, l’armée égyptienne, en étroite relation avec Washington, a contrôlé de bout en bout l’opération. Il faut dire ici que la grande chance des manifestants égyptiens a aussi tenu à l’intelligence politique de Barack Obama qui, après un moment d’hésitation, a finalement pris position pour eux, préservant ainsi les intérêts des Etats-Unis.

A la différence de l’armée tunisienne, l’armée égyptienne joue un rôle stratégique dans le pays ; elle dispose d’une puissance financière indépendante et contrôle des secteurs essentiels de l’économie ; et, surtout, elle ne peut ignorer le point de vue américain, ne serait-ce qu’en raison du pactole qu’elle reçoit tous les ans de Washington (1,3 milliard de dollars). En maintenant Moubarak au pouvoir, elle avait tout à perdre. Pour le défendre, il aurait fallu qu’elle tire sur les manifestants, mais ni les soldats, en contact permanent avec la population, ni le peuple lui-même ne l’auraient supporté.

On sait qu’à l’intérieur de l’état-major des voix s’étaient fait entendre pour en finir avec le vieux dictateur. Il lui est en fait arrivé exactement la même chose qu’à Ben Ali, puisque les officiers réunis dans le Conseil suprême des forces armées lui ont offert le 10 février, après son discours, le choix entre la Cour martiale et la démission. Et il est probable que l’on assistera, dans les semaines à venir, à des évolutions significatives dans le rapport des forces au sein de cette institution. Le Conseil suprême, qui remplace Moubarak, devra composer avec la colère populaire ; la fuite du dictateur ne fera pas oublier ses responsabilités ni effacer la volonté de récupérer la fortune frauduleusement amassée sur le dos de l’Egypte : 60 milliards d’euros, alors que Ben Ali ne caressait « que » 3, 7 milliards d’euros.

Inversement, l’armée tunisienne est une toute petite institution ; elle n’est pas offensive ; elle n’a pas d’ « ennemis » et elle n’avait rien à perdre en se débarrassant de Ben Ali qui en avait fait la vassale de sa toute puissante police.

Si, dans les deux pays, l’armée a été le vecteur principal du début de la transition, rien ne dit toutefois, surtout dans le cas égyptien, qu’elle se serait pour autant définitivement rangée au côté du peuple. Elle peut faire durer l’actuelle situation de transition et, surtout, garder les rênes du pouvoir au cas où l’islamisme, sur fond de crise, deviendrait une alternative politique sérieuse. Elle a agi l’épée dans le dos : c’est le peuple uni, toutes classes confondues, qui a montré le chemin.

La grande nouveauté de ces deux révolutions et de celles qui vont venir, c’est l’émergence d’une société civile démocratique, autonome et spontanée dans le monde arabe. Situation originale, mais qui comporte aussi de grands risques, notamment à cause de l’absence d’organisations politiques. L’armée, dans les deux pays, conduira le processus de transition vers la démocratie seulement, et seulement si la société civile parvient à construire rapidement des partis capables d’offrir une véritable alternative politique. Les seuls qui se sont réellement structurés, ces dernières années, sont les partis islamistes. Mais, en Egypte comme en Tunisie, les islamistes ont été pris de court par l’émergence de la révolution ; aucun de leurs mots d’ordre n’a prévalu dans les mobilisations. Ils sont cependant à l’affût. Prudents, comme ils se proposent de le faire déjà en Tunisie, ils vont - pour l’instant - concentrer, leurs efforts sur la conquête de l’hégémonie dans la société civile.

Leur calcul est de long terme : ils veulent d’abord dominer la société, « traditionnaliser » le système des us et coutumes, pour ensuite vaincre démocratiquement par les élections, sur le modèle turc. Il ne leur sera pourtant pas facile de s’imposer maintenant : la révolution a été de bout en bout démocratique ; les jeunes qui , dans les deux pays, en ont été le fer de lance, n’ont manifesté aucune affiliation religieuse ou idéologique. Ils revendiquaient la liberté d’expression, des institutions démocratiques et le départ d’un homme symbolisant l’oppression nue.

Cette irruption de la jeunesse est la grande nouveauté politique dans le monde arabe. La génération qui est descendue dans la rue n’appartient à aucune tradition, nationaliste arabe ou religieuse. Sa culture démocratique n’est pas héritée du passé : elle découle mécaniquement de l’insupportable contradiction entre la liberté refusée dans la vie quotidienne et l’extrême liberté dont les jeunes jouissent sur Internet, Facebook, Twitter, les SMS, etc. Elle est le produit de la globalisation, non pas celle de l’économie, mais celle des valeurs alternatives de liberté citoyenne et de démocratie politique. C’est l’incarnation d’une autre forme d’altermondialisme, typiquement liée aux conditions spécifiques du monde arabe.

Rien ne donne à penser que ces jeunes vont laisser les mouvements intégristes écraser sous une nouvelle chape de plomb leurs conquêtes démocratiques. Les Egyptiens, comme les Tunisiens, n’ont d’autre ressource que de relever ce défi en affrontant, une bonne fois pour toutes, la question de la modernisation culturelle de leurs sociétés.

Le séisme tunisien a eu sa première réplique en Egypte. D’autres secousses suivront. L’argument fallacieux selon lequel les régimes autoritaires sont les meilleurs garants contre la menace islamiste est mort à Tunis et au Caire. La voie républicaine et démocratique est certes difficile, mais elle est désormais ouverte. Ce qui s’est passé ces dernières semaines démontre que les peuples, quand ils veulent la liberté, savent ne craindre personne, parce qu’ils ont vaincu la peur elle-même.





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