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Commentaire N° 393, le 15 janvier 2015

De la douleur de vivre dans le chaos

Par Immanuel Wallerstein  |  25 février 2015     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Au bord de l’abîme, le système-monde inflige des souffrances immenses à la grande majorité de la population mondiale. Commentateurs et responsables politiques se raccrochent désespérément à la moindre lueur d’espoir. Toute amélioration des divers indicateurs habituels, aussi modeste soit-elle – et bien qu’elle soit généralement de courte durée –, est l’occasion pour eux de peindre un tableau moins sombre que la réalité.

Ainsi, fin 2014, d’aucuns se sont félicités de la forte reprise du marché américain, occultant les difficultés croissantes en Europe, en Russie, en Chine, au Brésil et j’en passe. Cependant, le début de l’année a été marqué par une contraction significative du prix des actions et des obligations aux Etats-Unis à la suite d’un retournement rapide et brutal. Bien sûr, les commentateurs ont immédiatement invoqué un vaste éventail d’explications.

Reste que la vraie question réside non pas dans les marchés d’actions et d’obligations de tel ou tel pays, mais dans la situation du système-monde dans son ensemble. Et celui-ci me semble en piteux état. Evoquons tout d’abord le principal outil utilisé par les penseurs de l’oligarchie : les taux de « croissance ».

La plupart du temps, par l’utilisation du terme « taux de « croissance » », on évoque en réalité les prix sur le marché des actions. Or comme chacun sait, nombre de facteurs autres que l’amélioration de la conjoncture peuvent conduire à une hausse de des prix en question, à commencer par la spéculation. Celle-ci est devenue si aisée et si ancrée dans l’activité quotidienne de certains acteurs majeurs du marché mondial que nous avons désormais tendance à la trouver non seulement normale, mais aussi, dans une certaine mesure, désirable. Surtout, le sentiment général est que de toute façon, personne ne peut rien y faire. Cette affirmation est sans doute fondée – et c’est bien là le problème.

De mon point de vue, le seul chiffre permettant de mesurer la santé de l’économie-monde et le bien-être du plus grand nombre est le taux d’emploi. Or si l’on se penche sur les données internationales, on observe que celui-ci est anormalement bas depuis un certain temps. En outre, le chômage suit une trajectoire ascendante depuis 30 à 40 ans, et il devrait se stabiliser aux niveaux que nous connaissons aujourd’hui. Une inversion de la courbe est en effet peu probable. Evidemment, une comparaison des chiffres pays par pays fait apparaître des divergences et des fluctuations. Il n’en reste pas moins qu’à l’échelle planétaire, le taux de chômage affiche une progression régulière.

De fait, nous vivons au sein d’un système-monde extrêmement instable, ce qui génère toutes sortes de graves problèmes, dont le chômage n’est que la manifestation la plus immédiate. Les taux de change entre des devises importantes sont également source de bien des maux pour un grand nombre d’individus, quel que soit leur revenu. En ce moment, le dollar s’apprécie rapidement par rapport à la plupart des autres monnaies, ce qui favorise les importations et réduit l’inflation, mais pénalise les exportations et accroît, à long terme, le risque de déflation.

Les coûts de l’énergie, eux aussi, s’avèrent extrêmement volatils. Le pétrole en est l’exemple le plus éloquent : durant l’essentiel de l’année 2014, son prix a enregistré une forte augmentation à travers le monde, offrant aux régions et aux pays producteurs (y compris en Amérique du Nord) des recettes exceptionnelles et un pouvoir politique considérable. Puis, apparemment brusquement, les cours se sont mis à dégringoler du fait d’une « surproduction », se stabilisant à un niveau relativement bas. Résultat : les structures politiques qui avaient tiré profit de la hausse sont aujourd’hui confrontées à un creusement de leur dette souveraine et au mécontentement des citoyens.

Si le facteur politique joue un rôle indéniable dans ces fluctuations, le pouvoir d’influence sur les prix de l’Arabie saoudite ou du Texas est toutefois largement surestimé. En effet, le phénomène est semblable à une tornade qui emporterait tout sur son passage. Prises dans la tourmente, les banques s’étant trompées dans leurs anticipations de hausse ou de baisse se retrouvent dans une position des plus délicates, d’autant qu’elles ne bénéficient plus du soutien inconditionnel de leur gouvernement.

Quant aux alliances géopolitiques, elles se révèlent presque aussi fragiles que le marché. L’ère de l’hégémonie incontestée des Etats-Unis est révolue, et nous vivons désormais dans un monde multipolaire. Le déclin américain, amorcé en 1968, s’est accéléré après 2003 suite à l’invasion de l’Irak, désastreuse tentative de Washington de réaffirmer sa suprématie.

Dans ce monde multipolaire, seules dix ou douze puissances sont suffisamment solides pour mener des politiques relativement autonomes. Cependant, ce chiffre demeure trop élevé pour que l’une d’elles soit sûre de pouvoir imposer ses vues. En conséquence, elles ne cessent de remodeler leurs alliances afin de ne pas céder de terrain à leurs adversaires.

Nombre de décisions géopolitiques, si ce n’est la plupart d’entre elles, sont impossibles à contrôler, et ce quelle que soit la place du pays sur l’échiquier mondial. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il n’existe aucune option satisfaisante. Prenons par exemple la situation au sein de l’Union européenne : en Grèce se tiendront bientôt des élections que Syriza, le parti anti-austérité, pourrait bien remporter [1]. Cette formation entend exiger une révision des mesures imposées à son pays par une coalition composée de l’Allemagne, de la France, du Fonds monétaire international et, indirectement, du Trésor américain. Elle a par ailleurs annoncé son intention de rester dans la zone euro.

A Berlin, on martèle que l’on ne cèdera pas au « chantage » d’Athènes. Ce petit pays serait-il en mesure de mettre la grande Allemagne au pied du mur ? Cela n’est pas impossible. Si Syriza accède au pouvoir, il misera sur la confrontation. Les traités européens ne prévoient pas de procédure de retrait ni d’exclusion de la zone euro. Dès lors, si les grandes puissances tentent d’expulser la Grèce, un grand nombre de pays pourraient eux aussi vouloir abandonner la monnaie unique, pour de bonnes ou pour de mauvaises raisons.

Ce scénario pourrait conduire à l’explosion de la zone euro, ce qui serait avant tout préjudiciable à Berlin. C’est la raison pour laquelle les revendications des Grecs placent l’Allemagne (et la France) dans une situation dont elle ne peut sortir que perdante. Pour l’instant, la puissance hégémonique de l’Europe se montre inflexible mais a mis en sourdine sa menace d’expulsion. Pour sa part, Paris s’est déclaré hostile à une sortie de la Grèce de la zone euro, ce qui profite à Syriza. La position intenable de l’Allemagne, en particulier, est l’une des conséquences politiques du chaos.

Le système-monde, en passe de s’autodétruire, est face à ce que les scientifiques de la complexité appellent une bifurcation : le cadre actuel est condamné – reste à savoir par quoi il sera remplacé. Si l’on ne peut émettre de pronostics, il est cependant possible d’influer sur le choix entre les alternatives crédibles à disposition. Mais pour atteindre ce but, il faut conduire une analyse réaliste des tendances existantes. Ce qui implique d’en finir avec l’illusion qu’il serait possible de réformer le système actuel, de même qu’avec les initiatives brouillant notre compréhension.

 

Traduction : Frédérique Rey
Edition : Mémoire des luttes

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

 

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Notes

[1] Note de l’éditeur : elles ont eu lieu le 25 janvier et ont donné la victoire à la formation conduite par Alexis Tspiras.





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