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« LE MONDE » ET L’EUROPE AUSTÉRITAIRE

Deux troïkas, une seule ligne

Par Bernard Cassen  |  27 février 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Et si c’était dans son supplément littéraire hebdomadaire – Le Monde des livres – que se nichaient quelques-unes des rares voix hétérodoxes qui subsistent encore dans la rédaction du quotidien dit « de référence » ? Dans la page 6 de ce supplément, daté du 22 février 2013, quatre colonnes sont consacrées au livre posthume de Françoise Giroud, Histoire d’une femme libre [1], dont le manuscrit, rédigé dans les années 1960, et que l’on croyait perdu, a été récemment exhumé par Alix de Saint-André. Jusque-là, rien de que de très normal. Ce qui l’est moins, c’est un petit encadré reprenant un extrait de l’ouvrage, et qui a dû échapper à la vigilance du directeur de la publication…

Pour le passage à publier, il n’y avait en effet que l’embarras du choix, mais on pouvait logiquement penser qu’il aurait trait au rapport passionnel de Françoise Giroud avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, qui est au centre du compte rendu que Josyane Savigneau fait du livre. Ce n’est pas du tout le cas. Le texte est impersonnel et intemporel : c’est une critique implacable du système médiatique qui, en un demi-siècle, n’a pas pris une ride.

Que l’on en juge : « Attendre des représentants du capital qu’ils vous fournissent gracieusement des armes – c’est-à-dire en l’occurrence des journaux – pour s’élever contre une forme de société qui leur convient, et une morale qui est la leur, cela porte un nom : l’imbécillité. Mais la plupart de ceux qui travaillent dans les grands journaux sont, en gros, d’accord avec cette société et cette morale. Ils ne sont pas achetés ; ils sont acquis. La nuance est importante.
Ceux qui ne le sont pas peuvent, en théorie, créer d’autres organes pour exprimer leurs vues.
En pratique, les fonds nécessaires à la création d’une telle entreprise ne se trouvent pas dans les poches des révolutionnaires. »

Au Monde, rien n’est anodin et tout doit se décoder. Beaucoup auront vu le pied de nez que constitue l’extrait, et n’auront eu aucun mal à mettre des noms sur les « représentants du capital » qui imposent leur vision de la société aux lecteurs. On imagine que les oreilles de la troïka des multimillionnaires qui ont acheté le journal – Pierre Bergé, Matthieu Pigasse et Xavier Niel – ont dû siffler ! Tout comme celles des rédacteurs et éditorialistes « acquis » à leur « morale  », et qui, malgré quelques îlots de résistance, font la loi dans les pages économiques avec des papiers interchangeables avec ceux du Figaro, du Point et de Valeurs actuelles. Et encore quand ils n’en rajoutent pas dans la défense et l’illustration des politiques néolibérales ! C’est sur les plans d’austérité européens et sur la question du libre-échange que leur zèle est le plus spectaculaire. On en donnera ici quelques exemples très récents.

L’éditorial du numéro du Monde daté du 22 février est intitulé, et c’est déjà tout un programme, « Les saines exigences de l’euro ». Il s’agit d’une leçon de rigueur adressée au commissaire européen Olli Rehn, accoutumé à en donner lui-même aux gouvernements : « La discipline budgétaire communautaire voudrait, par exemple, que le commissaire européen aux affaires économiques dénonce clairement l’annonce par le gouvernement français qu’il va supprimer le jour de carence des fonctionnaires sur le congé maladie. Or il n’en fait rien. » Etre plus austéritaire que le commissaire en question, il fallait oser ! Le rédacteur de cet édito – non signé car censé exprimer la « ligne » du journal – ne se sera certainement pas rendu compte de l’indécence d’une démarche consistant à demander à un personnage non élu et qui n’a de comptes à rendre à personne, de réprimander un gouvernement qui, quoi que l’on pense de sa politique, est, lui, issu du suffrage universel.

Le lendemain, dans le numéro daté du 23 février, on trouve un titre proprement ahurissant, page 14 : « Le rebond irlandais fait rêver Madrid et Lisbonne ». Le contenu de l’article donne quand même quelques ingrédients de cette « success story » : un chômage de 15 % et une baisse de 5,4 % des salaires par rapport à 2008. De quoi, en effet, dans leur malheur, faire rêver Espagnols et Portugais ! De quoi aussi célébrer implicitement les mérites d’une autre troïka – composée de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne (BCE) et du FMI – qui, en 2010, avait pris ses quartiers à Dublin, comme dans d’autres capitales.

C’est à un autre projet cher à la Commission que, dans sa chronique, Sylvie Kauffmann apporte son soutien enthousiaste dans le numéro daté du 19 février (page 20) : un traité de libre-échange entre l’Union européenne et les Etats-Unis, le Transatlantic Trade and Investment Partnership. Pas une seconde l’intéressée ne se pose de questions sur les conséquences désastreuses – dénoncées par les mouvements sociaux – des politiques libre-échangistes. Sur ce sujet, il existe pourtant une abondante littérature qu’elle ne connaît visiblement pas – ou ne veut pas connaître.

Si, à l’endroit du gouvernement français, Mme Kauffmann se place aussi sur le registre de la distribution de mauvaises notes, elle sait en revanche faire preuve d’indulgence envers les Etats-Unis qui, dans la négociation du traité, entendent faire revenir certains Etats européens, dont la France, sur leur refus des OGM, de la viande aux hormones et des poulets chlorés. La France, encore elle, est également sommée d’abandonner son « exception culturelle ». Voici ce que cela donne : « Il serait dommage, cependant, que les Français, en s’arc-boutant sur leurs bastions, soient ceux qui bloquent la perspective d’une formidable avancée économique, au moment où on en a si cruellement besoin ». Avec de telles collaborations bénévoles, la Commission pourrait tailler dans les effectifs pléthoriques de ses services de communication…

Poursuivons – et concluons très provisoirement – ce feuilleton avec la dernière en date des « Unes » particulièrement significatives du Monde : celle du 27 février, à l’issue des élections italiennes. Voici le titre sur quatre colonnes : « L’Italie anti-rigueur alarme l’Europe ». Mais c’est quoi exactement cette « Europe » alarmée et qu’il convient donc d’apaiser ? Les peuples, les chômeurs, les travailleurs en lutte, les Etats ? Ce n’est pas précisé en « Une », mais la réponse figure page 2 lorsqu’il est question de « rassurer à la fois Bruxelles, Francfort et les marchés financiers ».

Bruxelles, Francfort et les marchés financiers ? Une autre manière de nommer les composantes de la troïka de l’austérité à perpétuité et de définir l’Europe telle qu’elle est conçue par le journal de la troïka parisienne…

Notes

[1] Françoise Giroud, Histoire d’une femme libre, Gallimard, Paris, 250 pages, 18,50 euros.





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