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Dilma Rousseff présidente, une victoire populaire

Entretien avec Joao Pedro Stedile, dirigeant de la coordination nationale du MST

Par João Pedro Stedile  |  21 décembre 2010     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Joao Pedro Stédile, dirigeant de la coordination nationale du Mouvement des Sans Terre (MST) du Brésil et de Via Campesina, a été interviewé par "Punto Final" et nous parle de l’élection de Dilma Rousseff en tant que présidente du plus grand pays d’Amérique latine.

 

Que signifie pour le MST et pour les travailleurs, le choix de Dilma Rousseff ?

Le choix de Dilma représente une défaite majeure des secteurs les plus conservateurs de la société brésilienne, qui s’était cristallisée autour de la candidature de José Serra. La candidature de Serra a constitué le noyau des intérêts de la bourgeoisie internationale, la bourgeoisie financière, les industriels de Sao Paulo, le féodalisme et l’impérialisme étasuniens. Dans le même temps, puisque la nomination de Dilma a réussi à rassembler la plupart des organisations de la classe ouvrière, sa victoire représente une victoire électorale des secteurs les plus progressistes de notre société.

Le gouvernement de Lula a permis d’avancer en termes de réforme agraire. Le gouvernement Dilma le ferat-il aussi ? Quelle est la situation de la propriété foncière au Brésil aujourd’hui ?

Avant d’entrer dans ces questions, nous avons besoin de comprendre le sens de la réforme agraire. Il s’agit d’une politique élaborée par l’État pour démocratiser la propriété des terres et à assurer l’accès pour tous les agriculteurs qui veulent vivre de l’agriculture. Au Brésil, nous n’avons jamais eu de réforme agraire. La bourgeoisie industrielle brésilienne a choisi de ne pas démocratiser la propriété de la terre, elle maintient une alliance avec les propriétaires fonciers afin d’exporter les matières premières. Avec cela, les paysans ont été chassés vers les villes, créant une vaste armée de réserve de main-d’œuvre industrielle. Pour cette raison, tout au long du XXème siècle, les salaires dans l’industrie au Brésil ont été parmi les plus bas de toutes les économies industrielles dans le monde.

Pendant cette période, les agriculteurs brésiliens n’ont jamais réuni des forces ou des partenaires - une alliance avec les ouvriers de la ville -, pour imposer une réforme agraire aux propriétaires fonciers. Ce contexte s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui. Les politiques des gouvernements du Brésil, y compris le gouvernement de Lula, étaient limitées à la création de colonies rurales en vue de résoudre les conflits particuliers sous la pression des paysans. Ces politiques n’ont pas démocratisé la terre. Alors que les gouvernements venaient d’exproprier certaines exploitations, on n’a pas suscité un processus massif et global de la réforme agraire.

 

Agro-commerce au Brésil.

Au sein du gouvernement Lula, les agriculteurs n’ont pas eu un espace pour débattre sur un processus de véritable réforme agraire et n’ont pas une force sociale assez forte pour faire pression sur le gouvernement et la société. Par conséquent, l’actuelle politique de colonisation des terres est insuffisante.

En outre, l’agro-commerce au Brésil progresse grâce à l’achat des terres, le contrôle de la production, l’industrialisation, le marché des biens de production et par l’imposition des OGM. Dans ce processus, il y a un phénomène de centralisation et de concentration de la production agricole dans les mains de quelques entreprises, comme Monsanto, Cargill, Bunge, Syngenta et Bayer. Le recensement de 2006 a révélé que la concentration de la propriété foncière est plus grande aujourd’hui qu’en 1920 (30 années après la fin de l’esclavage).

Dilma a été choisie dans un meilleur contexte politique auquel Lula a dû faire face en 2002 et 2006. Le mouvement progressiste a construit une unité importante. Ont été élus au Congrès National plus de trente parlementaires qui se sont engagés pour la réforme agraire et les propriétaires fonciers les plus voraces ont été mis en échec. Par conséquent, nous croyons que la réforme ne peut aller que de l’avant dans le gouvernement de Dilma. Toutefois, cela ne dépend pas de la volonté du président ou de la lutte des mouvements sociaux dans le domaine, mais de la participation de toute la société brésilienne dans un débat autour de quel serait le meilleur modèle agricole qui décidera entre l’agro-industrie ou l’agriculture à petite échelle et la réforme agraire.

Pourquoi considère-t-on le Brésil comme le pays les plus inégalitaire du continent ? La situation d’injustice sociale s’est-elle améliorée avec le gouvernement Lula ? Et si non, comment expliquer sa grande popularité et qu’ il ait réussi à faire élire son successeur ?

Le Brésil n’a jamais connu un processus de changements sociaux et structurels qui puissent rehausser les conditions de vie de la majeure partie des gens. Quand nous sommes sortis de l’esclavage, il n’y a pas eu de démocratisation de la terre qui permette de créer de bonnes conditions de travail pour la survie des Noirs. Lorsque nous sommes passé par un processus d’industrialisation, l’agriculture a cessé d’être l’élément central de l’économie brésilienne, il n’y a pas eu de réforme agraire qui puisse assurer des terres pour ceux qui voulaient rester dans les champs. Lorsque nous nous sommes rapprochés d’une possibilité de réforme agraire en 1964, s’est produit le coup d’Etat militaire.

Pendant cette période, la bourgeoisie brésilienne a fait une alliance avec le capital international, ouvrant la voie à un projet de développement national. Le Brésil est passé de l’étape rurale à l’urbain, au XXe siècle, mais n’a pas réalisé des réformes qui garantissent l’éducation, la santé et le logement pour la population. La classe dirigeante a bénéficié de la croissance économique du pays dans les années 70, mais il n’y a pas eu de réforme nationale, démocratique et populaire qui puissent offrir de meilleures conditions de vie à la population.

Le gouvernement de Lula n’a entamé aucune réforme structurelle, ni même affronté les problèmes qui sont à l’origine de l’inégalité dans notre pays. Il a eu la croissance économique, l’augmentation du nombre de travailleurs du secteur formel, l’augmentation réelle du salaire minimum et des politiques sociales qui ont amélioré la vie des plus pauvres.

 

La politique étrangère brésilienne.

Dans le scénario politique actuel en Amérique latine, que signifie un gouvernement du PT au Brésil ? Quels vont être les influences du processus d’intégration et des objectifs découlant des gouvernements révolutionnaires tels que le Venezuela, la Bolivie et l’Équateur ?

Le gouvernement de Lula a eu une politique étrangère progressiste dans le domaine des relations politiques de l’État. Et sa propre politique venant des intérêts des entreprises brésiliennes dans ses aspects économiques. Par rapport à la politique néolibérale de Fernando Henrique Cardoso, qui était absolument subordonnée aux intérêts de l’impérialisme, cela a été un immense progrès, car nous avons eu une politique souveraine, décidé par nous.

Avec cette politique se sont renforcés les liens avec les gouvernements comme ceux du Venezuela, la Bolivie et l’Équateur. L’UNASUR est née là-bas, pour l’Amérique du Sud, et la Communauté des pays d’Amérique Latine et des Caraïbes, pour l’ensemble du continent, à l’exclusion des États-Unis et au Canada. Ces deux organismes représentent la fin de l’OEA. Se sont renforcé les liens économiques avec les pays du Sud. Mais nous devons encore aller plus loin pour construire une intégration continentale dans l’intérêt des peuples, et pas seulement des entreprises brésiliennes, mexicaines, argentines ou d’où qu’ils viennent.

Une intégration populaire latino-américaine dans le domaine de l’économie devrait impliquer le renforcement de la Banque du Sud pour pouvoir remplacer le FMI. La banque de l’ALBA, pour pouvoir remplacer la Banque mondiale. Et la création d’une monnaie unique latino-américaine, comme proposé par l’ALBA –à travers le Sucre-, afin de surmonter la dépendance à l’égard du dollar. Si nous voulons l’indépendance et la souveraineté dans les relations internationales et en Amérique latine, il est essentiel que nous concentrions nos énergies dans la défaite du dollar. Le dollar a été le résultat de la victoire des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale et a été, au fil des décennies, le mécanisme principal de l’exploitation des peuples du monde.

Plus largement le président Lula a raison : l’ONU ne représente pas les intérêts du peuple. Nous avons besoin de construire de nouvelles organisations internationales plus représentatives. Mais cela ne dépend pas de propositions ou de volonté politique. Cela dépend d’un rapport de forces mondial, qui se fera lorsque les gouvernements progressistes seront la majorité. Et ce n’est pas le cas maintenant.

 

Profil du PT

Comment définissez-vous le PT ? Devra-t-il être dépassé dans l’avenir pour atteindre les objectifs supérieurs de travailleurs urbains et des paysans ?

Le PT est un parti important pour le mouvement progressiste et pour la gauche au Brésil. Il a émergé dans les années 70 et 80 et il a été consolidé dans un contexte de montée du mouvement de masse au Brésil, marqué par la lutte pour la démocratisation et de meilleures conditions de vie du peuple, telle qu’elle se sont manifestées dans les manifestations, grèves et occupations de terres à travers le pays.

Depuis 1989, avec la défaite de Lula lors d’une élection qui représentait la lutte entre deux projets pour le pays, la lutte de la classe ouvrière est entrée dans une période de déclin, qui s’est aggravé avec la mise en œuvre du néolibéralisme dans le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso. Dans ce contexte, le PT a connu de nombreux changements. Il a commencé à donner la priorité à la lutte institutionnelle, laissant la lutte sociale à l’arrière-plan. Cette conjoncture a permis d’obtenir des parlementaires, des préfets et des gouverneurs. Jusqu’à ce qu’en 2002, Lula soit été élu président, et maintenant Dilma. Dans la lutte institutionnelle, le PT est un parti fort, ayant la capacité de construire des alliances assez larges et de mettre la droite en échec. Pendant ce temps, d’autres organisations de lutte émergent et s’organisent sous les formes des plus variés, en fonction de leur besoin. Le PT continuera à jouer un rôle important dans la lutte institutionnelle. Mais dans ce processus se forment d’autres organisations pour lutter sur les différents fronts auxquels doit faire face la classe ouvrière brésilienne.

 





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