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Commentaire n° 468, 1er mars 2018

Diplomatie olympique : gagnants et perdants à Pyeongchang

Par Immanuel Wallerstein  |  20 mars 2018     →    Version imprimable de cet article Imprimer

L’idée d’organiser les Jeux olympiques d’hiver 2018 en Corée du Sud semblait être destinée à l’échec. Trois acteurs clés – les États-Unis, la Corée du Sud et la Corée du Nord – avaient des intérêts si divergents qu’il paraissait impossible de trouver la moindre solution de compromis entre eux.

Et pourtant, ça a été succès relatif inattendu. La diplomatie a gagné. Le mérite en revient largement aux talents diplomatiques remarquables et insoupçonnés d’un homme : le président de la Corée de Sud, Moon Jae-in. Regardons de plus près les questions qui faisaient l’objet de désaccords profonds et les positions des trois gouvernements au début de l’année 2018.

Le président américain Donald Trump ne voulait pas même que la Corée du Nord assiste aux Jeux. Il était bien décidé à trouver les moyens de la punir parce qu’elle défiait diverses résolutions des Nations unies. Il a demandé avec insistance que la Corée du Nord renonce à utiliser des armes nucléaires et détruise celles déjà en sa possession. Il avait l’intention d’engager des manœuvres militaires pour faire comprendre au régime nord-coréen qu’il était insensé de résister aux exigences américaines. Il était opposé à toute discussion diplomatique avec ce régime tant que celui-ci n’acceptait pas le principe de se plier aux exigences de Washington.

Le dirigeant nord-coréen, Kim Jong-un [1], a rejeté fermement toute idée de dénucléarisation. Il a répondu qu’il était prêt à rencontrer le président Trump uniquement si la rencontre n’était soumise à aucune condition préalable et si les Etats-Unis cessaient toute action agressive, notamment les manœuvres militaires, à l’encontre de son pays. Il a également ajouté que ces questions ne pouvaient être discutées que dans un tête à tête entre les deux États. Il a en particulier rejeté toute proposition de réunion avec un partenaire alternatif tel que le Groupe des Six (les cinq membres du Conseil de sécurité des Nations unies plus l’Allemagne). Il a également refusé la présence de la Corée du Sud à la rencontre.

Dans cette dangereuse situation de complet blocage, le président Moon a cherché à ouvrir la voie à une troisième position. Il entendait réaffirmer que la Corée du Sud était toujours attachée par dessus tout à son alliance avec les États-Unis. Il souhaitait aussi persuader la Corée du Nord de calmer les tensions dans la péninsule coréenne.

Le premier succès du président sud-coréen a été d’obtenir que la Corée du Nord accepte de participer aux Jeux olympiques. Il a également obtenu l’assentiment de la Corée du Nord pour que leurs équipes défilent ensemble sous un même drapeau [2]. Et dans une discipline sportive [hockey sur glace], une équipe commune unique a été créée.

Le président Moon a voulu réaffirmer qu’il souhaitait ardemment maintenir avec les États-Unis le même niveau d’alliance étroite qui existait de longue date. Cependant, il a suggéré que les Américains suspendent leurs manœuvres militaires jusqu’à la fin des Jeux, ce qu’à contrecœur ils ont accepté.

Le président Moon a ensuite cherché à obtenir de la Corée du Nord qu’elle impose une trêve temporaire et arrête les tirs de missiles jusqu’à la conclusion des Jeux. La Corée du Nord a donné son accord tacite. On peut présumer que c’est là ce qui a permis la participation de personnalités de haut rang des deux côtés. Chaque pays a participé aux cérémonies d’ouverture en déléguant un dignitaire officiel accompagné d’une femme proche de son dirigeant.

La Corée du Nord a pour sa part délégué Kim Yong-nam [3], le chef de l’État, protocolaire, le général Kim Yong-chol, qui présidait la délégation nord-coréenne et Kim Yo-jong, la sœur et confidente du dirigeant nord-coréen. Elle est arrivée avec une invitation au président Moon à se rendre en Corée du Nord. Les États-Unis ont délégué le vice-président Mike Pence et Ivanka Trump, la fille et confidente du président Trump.

Malgré le refus officiel des Etats-Unis de participer à des discussions avec les Nord-Coréens, un canal privé a été utilisé pour arranger une rencontre entre le vice-président américain et les Nord-Coréens. Toutefois, dans le but d’apaiser les supporters de Trump, Mike Pence s’est livré à une dénonciation publique du régime nord-coréen. La Corée du Nord a répondu à cette insulte publique en annulant la rencontre avec Pence à la toute dernière minute.

Malgré cela, les deux pays ont assisté à la séance de clôture. Ils ont soigneusement évité de se rencontrer. Mais ils se sont aussi abstenus de toute critique réciproque.

Comment interpréter ce qui s’est passé ? Le régime nord-coréen a fait des concessions discrètes, qui sont en réalité temporaires. Néanmoins, il les a faites. Trump a fait des concessions plus importantes, qui sont également temporaires. Le président Moon a récolté le bénéfice, en Corée du Sud comme ailleurs, d’avoir réussi à instaurer cette trêve en faveur de la paix. Même certains des conservateurs sud-coréens ont apprécié positivement ce qui a été réalisé.

A la cérémonie de clôture, les Nord-Coréens ont annoncé que les relations entre les deux Corées devraient « s’améliorer simultanément ». Cela va-t-il être le cas à présent ? Et y aura-t-il maintenant une autre rencontre officielle entre les États-Unis et la Corée du Nord ? Rien n’est moins sûr. Mais, soit-dit en passant, c’est le président Moon qui a le vent en poupe et est incontestablement le grand gagnant des négociations des Jeux olympiques. Il a fait plier le régime nord-coréen et s’est montré plus malin que le régime américain. Pas si mal, quoi qu’on en dise.

 

Traduction et notes : Mireille Azzoug

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

Notes

[1] Kim Jong-un est le chef suprême de la République populaire démocratique de Corée : président du Parti du travail de Corée, commandant suprême de l’armée populaire et président de la Commission des affaires de l’État. Le président officiel est Kim Yong-nam mais il n’a qu’un rôle protocolaire.

[2] NDT. C’est le drapeau de l’unification commun aux deux Corées.

[3] NDT. La délégation était composée notamment de :

  • Kim Yong-nam, âgé de 90 ans, le chef officiel de l’État, quiexerce en fait des fonctions honorifiques : il est président du présidium de l’Assemblée populaire suprême [le Parlement] contrôlé par le parti unique – lequel est présidé par Kim Jong-un, qui détient la totalité des pouvoirs ;
  • le général Kim Yong-chol, chef de la délégation. Ce responsable des relations intercoréennes au sein du Parti des travailleurs de Corée, vice-président du Comité central du Parti et membre du bureau politique et de la Commission centrale militaire du Parti, est en outre député à l’Assemblée suprême, membre du Présidium suprême, et l’un des hauts dirigeants des services secrets depuis 30 ans. C’est l’un des personnages les plus influents du régime. Il est accusé d’être responsable du torpillage de la corvette sud-coréenne Cheonan en 2010, qui avait coûté la vie à 46 marins. La Corée du Nord a nié toute implication dans le naufrage. Sa présence à suscité des protestations de députés conservateurs.
    Source : http://www.nkleadershipwatch.org/leadership-biographies/lt-gen-kim-yong-chol/ et Le Monde, 25 février 2018.
  • Kim Yo-jong, la sœur de Kim Jong-un ;




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