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Dissonances transatlantiques sur le libre-échange

Par Bernard Cassen  |  23 mars 2018     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Malgré le récent coup de théâtre de son acceptation d’une rencontre avec le président de la Corée du Nord, Kim Jong-un, Donald Trump pâtit d’une image tellement détériorée que toute proposition qu’il peut faire est d’emblée plombée par les frasques du personnage. D’autant que son discours sur un thème donné peut varier d’un jour à l’autre sans que ses ministres soient informés et encore moins consultés.

Il reste que, sur au moins deux questions majeures, il n’a pas dévié de sa ligne : une réforme de la fiscalité au profit des plus riches qui ravit Wall Street et les banques, et, par ailleurs, une démarche protectionniste totalement décomplexée – pour reprendre un adjectif à la mode dans le lexique politique français –, mais qui, elle, est loin de faire l’unanimité chez les Républicains et dans le monde de la finance. En témoigne la démission du principal conseiller économique du locataire de la Maison Blanche, Gary Cohn, ancien dirigeant de Goldman Sachs.

En appliquant des droits de douane de 25 % aux importations américaines d’acier et de 10 % à celles d’aluminium, Donald Trump a promu le protectionnisme au statut de grande cause nationale américaine. Compte tenu du poids des Etats-Unis dans l’économie mondiale, ce thème s’est imposé dans le débat public international. Mais, cette fois, le rejet du libre-échange reçoit le renfort du chef d’Etat le plus puissant de la planète…

Cette confrontation – qui n’est plus seulement théorique – intervient à un moment où quatre traités de libre-échange figurent en bonne place dans l’agenda de plusieurs dizaines de gouvernements en Europe, dans les Amériques et en Asie : le premier, en discussion depuis 2000 entre l’Union européenne (UE) et le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay) ; le deuxième, que Donald Trump entend réviser de fond en comble : l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) en vigueur depuis 1994 entre le Canada, les Etats-Unis et le Mexique ; le troisième, paraphé le 8 mars dernier : l’Accord global et progressif de partenariat transpacifique – Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership (CPTPP) – nouvelle version du Traité de libre-échange transpacifique (TPP) après le retrait des Etats-Unis décidé par le président américain en janvier 2017. Le CPTPP regroupe 11 Etats des deux rives du Pacifique (sans la Chine toutefois). Enfin, le quatrième est l’accord de libre-échange UE-Canada (CETA), non encore ratifié bien que la plupart de ses clauses soient déjà en application.

La prolifération de ces traités [1] montre bien que l’idéologie libre-échangiste est partagée par la quasi totalité gouvernements et par la majorité des économistes. Pour ces derniers, il s’agit d’une croyance qui se perpétue depuis plus d’un demi siècle. A leurs yeux, ce n’est pas une hypothèse de travail à confronter à des réalités de terrain qui varient selon le lieu et le moment, mais un article de foi qui ne se discute donc pas.

Si cette théorie donnait seulement lieu à des colloques d’érudits, il n’y aurait pas de raison de lui accorder une importance particulière. C’est le passage de la théorie à la pratique qui pose problème : le libre-échange a en effet quitté les notes de bas de page des publications spécialisées pour devenir un principe d’organisation des relations économiques et sociales à l’échelle de la planète. Ce levier politique a été minutieusement construit au lendemain de la seconde guerre mondiale.

Tout a commencé avec la production intellectuelle de nombreux think tanks américains massivement financés par les grandes entreprises afin de remettre en question le paradigme keynésien stigmatisé par Friedrich Hayek, auteur de La Route de la servitude publié en 1944 aux Etats-Unis, et prix Nobel d’économie en 1974. Cette croisade idéologique s’est poursuivie par la colonisation des départements d’économie des universités et par la marginalisation des voix dissidentes. Une fois ce « prêt-à-penser » élaboré et pré-digéré, il ne restait plus qu’à l’injecter dans les sociétés. Ce fut la tâche dont se chargea l’appareil médiatique avec, en première ligne, les journalistes économiques et les « experts » en tout genre. Les conditions étaient réunies pour que la mondialisation néolibérale soit présentée aux opinions publiques non seulement comme naturelle et inévitable, mais aussi comme éminemment souhaitable.

Les institutions multilatérales jouèrent un rôle capital dans la sanctuarisation de ces thèses et dans la mise sous tutelle des gouvernements. Le libre-échange devint ainsi le dogme officiel du FMI, de la Banque mondiale, de l’OMC et de l’ OCDE. C’est cependant l’Union européenne (UE) qui fut l’agent le plus actif de la traduction de ce dogme en politiques concrètes, tant en son sein que dans ses relations avec le reste du monde. Les traités européens servirent de constitution commune, prenant la forme d’une sorte de religion d’Etat, à un ensemble géographique de près d’une trentaine de pays et d’un demi-milliard de citoyens dans la partie la plus riche de la planète.

Pour mettre en oeuvre ce projet, l’UE dispose d’un bras opérationnel : la Commission européenne qui impulse à jet continu des mesures dont le libre-échange est le principe actif. Cet activisme semble toutefois avoir atteint ses limites en raison de la résistance des sociétés. L’élection de Donald Trump a également, du moins en paroles, dédiabolisé le mot « protectionnisme » et son champ sémantique. Autre élément perturbateur du libre-échangisme : le 16 mai 2017, la Cour de justice de l’UE avait publié un avis – qui aura valeur de précédent – exigeant que, en raison de certaines de ses clauses, le traité de libre-échange UE-Singapour signé en 2013 ne soient pas ratifié seulement par le Conseil européen (les Etats) et le Parlement européen, mais qu’il soit également soumis aux Parlements nationaux, voire régionaux dans le cas de la Belgique.

L’irruption des Parlements nationaux dans ce qui était une chasse gardée des institutions communautaires est une concession visant à neutraliser les critiques des traités de libre-échange. Et peut-être aussi un indice du doute qui commence à s’installer chez certains de leurs dévots…

Notes

[1] Lire « Accords de libre-échange. Cinquante nuances de marché », Alternatives Sud, volume 24-2017/3, Centre tricontinental (Louvain-la-Neuve) et Editions Syllepse (Paris).





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