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Egypte : l’armée au pouvoir

Par Immanuel Wallerstein  |  19 septembre 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

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Il y a rarement lieu de se réjouir lorsque l’armée exerce le pouvoir. En Égypte, l’armée dirige le pays depuis 1952. La récente destitution du président Morsi par l’armée égyptienne n’a pas été un coup d’État : on ne fait pas un coup d’État contre soi-même. Ce qui s’est passé, c’est que l’armée a simplement changé sa façon de gouverner. Pendant un bref moment, elle a autorisé les Frères musulmans à prendre quelques décisions dans la conduite de l’État. Puis, quand elle s’est aperçue que les initiatives du gouvernement Morsi pourraient accroître sensiblement le pouvoir des Frères musulmans à ses dépens, le général Abdel Fattah Al-Sissi a jugé que l’expérience avait assez duré et a mené une action impitoyable pour rétablir l’armée dans ses prérogatives habituelles.

Les armées sont en général très nationalistes et autoritaires dans l’exercice du pouvoir, et jouent souvent un rôle très conservateur au sein de l’économie-monde. En outre, les militaires de haut rang autorisent non seulement l’armée à intervenir directement dans l’économie, mais utilisent également leur fonction pour s’enrichir personnellement. Cela a été presque toujours le cas en Égypte depuis 1952, l’année où l’armée a commencé à exercer directement le pouvoir – ou, devrait-on dire, depuis au moins 1952.

Une armée peut-elle jouer un rôle progressiste au niveau national et international ? Oui, sans aucun doute. Elle peut parfois, par nationalisme, adopter une ligne anti-impérialiste en matière géopolitique et se montrer attentive aux besoins des classes populaires. C’est ce qu’a d’abord fait Gamal Abdel Nasser quand il est arrivé au pouvoir. Mais ce « populisme progressiste » n’est pas dans la nature de l’armée, qui peine à se prêter au jeu nécessaire des négociations sur le plan intérieur et qui, sur le plan extérieur, arrive à vouloir imposer ses vues aux pays voisins, ce qui détruit précisément l’aspect progressiste de ses positions géopolitiques. Cela a été vrai autant de Nasser que de Napoléon.

Il est surtout intéressant d’étudier les réactions suscitées par la répression militaire contre les Frères musulmans, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Il faut d’abord se rappeler que, avant le début du soulèvement contre Hosni Moubarak sur le place Tahrir en 2011, les Frères musulmans avaient réussi à obtenir quelques concessions politiques (un petit nombre de sièges à l’assemblée et une diminution de la répression contre eux) par un accord tacite avec le régime de Moubarak, autrement dit l’armée.

Ainsi, quand des flots de manifestants ont commencé à envahir la place Tahrir pour réclamer des changements, ni les militaires ni les Frères musulmans ne se sont montrés très enthousiastes. Les deux camps n’ont rejoint la révolte populaire qu’au moment où celle-ci est apparue irrésistible, dans le but de la canaliser en se l’appropriant. Plus tard, lorsqu’au second tour de la première élection présidentielle il n’y a plus eu en lice que Morsi et un ancien dignitaire du régime Moubarak, la gauche et le centre laïques et l’armée se sont rangés derrière Morsi, ce qui lui a permis de l’emporter avec un faible écart.

Puis, à partir de là, Morsi a voulu mettre en place une nouvelle constitution portant le sceau de l’islam. Les électeurs laïques sont redescendus Place Tahrir pour s’opposer à lui, rejoints encore une fois par les militaires soucieux de contrôler la situation. Les électeurs laïques se retrouvent maintenant à applaudir cette même armée qu’ils conspuaient deux ans plus tôt.

La situation politique n’est pas compliquée. Les Frères musulmans et la droite égyptienne (les forces qui ont longtemps soutenu Moubarak) ont chacun une base électorale suffisante pour que l’un ou l’autre l’emporte lors d’un scrutin plus ou moins honnête. Les forces laïques – les multiples partis socialistes et la classe moyenne centriste dont la figure de proue actuelle est Mohamed El Baradei – sont trop faibles numériquement et condamnées à rallier soit les Frères musulmans, soit la droite, mais sans vouloir réellement leur victoire. Quant aux salafistes égyptiens, s’ils ont rejoint la coalition anti-Morsi, c’est dans l’espoir de renforcer leur position au sein des groupes islamistes.

Dans le reste du monde, les soutiens à l’action de l’armée en Égypte forment un étrange équipage : Israël, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, la Russie, l’Algérie et le Maroc, et probablement Bachar al-Assad. Parmi les mécontents figurent le Hamas, le parti Ennahda en Tunisie, la Turquie et le Qatar. Quant aux États-Unis (tout comme les pays d’Europe occidentale), ils étaient perdants quel que soit le vainqueur et se retrouvent hors-jeu.

Pour Israël, Morsi était une menace, alors que l’armée égyptienne préservera la relative détente entre les deux pays. L’Arabie saoudite voyait dans les Frères musulmans leurs grands rivaux dans le monde arabe. Al-Assad ne peut que se réjouir de la disparition d’un fort soutien de l’Armée syrienne libre. L’Algérie et le Maroc déploient chacun beaucoup efforts pour contrer les forces islamistes, et la chute de Morsi est donc une bonne nouvelle. Quant à la Russie, le retour de l’armée garantit à peu de choses près le maintien du statu quo dans la région, ce qu´elle souhaitait.

Pour la Turquie (tout comme pour Ennahda en Tunisie), la chute de Morsi rend moins crédibles les discours en faveur des gouvernements islamistes « modérés ». Quant au Qatar, il se retrouve affaibli dans sa lutte avec l’Arabie saoudite.

Le gouvernement états-unien se préoccupe avant tout de stabilité régionale. Il était prêt à travailler avec Morsi si nécessaire, et a longtemps été le plus proche possible de l’armée égyptienne. En tenant de manœuvrer entre les deux camps, il s’est mis à dos chacun d’eux et, aux États-Unis mêmes, est critiqué aussi bien par les néo-conservateurs que par les défenseurs des droits de l’homme.

Son supposé grand levier d’influence auprès de l’Égypte – l’aide financière, dont 80 % va à l’armée – ne peut plus être actionné. D’une part, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sont d’ores et déjà de plus gros donateurs. D’autre part, le gouvernement étatsunien dépend davantage de l’armée égyptienne que l’inverse. L’armée égyptienne aime s’équiper auprès des États-Unis mais, si cela n’était plus possible, elle pourrait s’équiper ailleurs. En revanche, le gouvernement américain a besoin d’elle pour ses autorisations de survol, son assistance en matière de renseignement, son soutien à une politique de détente avec Israël, et bien d’autres choses encore pour lesquelles elle est irremplaçable. Obama en est réduit à faire des gestes symboliques, sans portée réelle.

En Égypte, la droite a gagné, la gauche a perdu (même si elle ne le reconnaît pas encore) et les Frères musulmans vont rentrer dans la clandestinité, d’où ils sortiront peut-être renforcés.

Immanuel Wallerstein

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

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