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Commentaire n° 461, 15 novembre 2017

Elections américaines de 2017 : le carton plein inattendu des Démocrates

Par Immanuel Wallerstein  |  15 janvier 2018     →    Version imprimable de cet article Imprimer

L’organisation des élections aux Etats-Unis présente une caractéristique qui n’existe à peu près nulle part ailleurs : la plupart des scrutins s’y tiennent impérativement à dates fixes. L’élection présidentielle a lieu tous les quatre ans. Les élections sénatoriales sont échelonnées, avec un renouvellement par tiers tous les deux ans. Présidentielle et sénatoriales tombent dans des années paires. Les élections des gouverneurs ont également lieu, le plus souvent, les années paires. La situation est plus diverse en ce qui concerne les élections locales, mais un très grand nombre d’entre elles se déroulent aussi les années paires.

C’est pourquoi les élections organisées en années « blanches » d’élections générales (c’est-à-dire impaires) sont volontiers considérées comme moins importantes par les partis nationaux. Et la participation y est d’ailleurs bien plus faible que dans les scrutins des années paires.

L’année 2017 a été singulière à deux égards. D’abord, à cause des sentiments extrêmement tranchés d’adhésion ou de rejet suscités par le président Trump, même les élections les plus locales qui soient ont pris des allures, en partie au moins, de référendum sur sa personne et le bilan de sa première année au pouvoir. De plus, et sans doute pour cette raison même, la participation électorale a été exceptionnellement élevée.

Les résultats sont sans équivoque : les Démocrates ont fait carton plein. Le mot n’est pas trop fort. Ils ont gagné les deux élections de gouverneurs du New Jersey et de Virginie avec de très forts écarts. Ils ont gagné différentes élections partielles à la Chambre des représentants en enlevant des sièges réputés sûrs pour les Républicains. Ils ont considérablement renforcé leurs positions lors des élections législatives des Etats fédérés et des municipales. Si les élections de 2018 avaient lieu aujourd’hui, les Démocrates auraient de bonnes chances d’obtenir la majorité dans chacune des deux chambres du Congrès.

Qu’est-ce que cela signifie ? La question revient sous toutes les plumes, et les explications sont des plus variées. La plupart des experts et des politiques s’accordent en tout cas à juger très prometteuses les perspectives démocrates pour les élections au Congrès de 2018, et même pour la présidentielle de 2020. On voit bien que les leaders républicains sont très inquiets et que leurs homologues démocrates se sentent pousser des ailes. Est-ce bien justifié ?

La première réserve à formuler est que les élections de 2018 n’ont pas lieu aujourd’hui mais dans un an. Dans la situation de grande instabilité qui prévaut aux Etats-Unis comme dans le reste du monde, il peut se passer bien des choses en une année. D’évidentes incertitudes pèsent. Les plus importantes : le Congrès votera-t-il une réforme fiscale ? Y aura-t-il un décès (ou, beaucoup moins probable, une démission) à la Cour suprême ? Verra-t-on une guerre régionale en Afghanistan entre l’Arabie saoudite (ou ses affidés) et l’Iran (ou ses affidés) ? Trump sabotera-t-il le traité avec l’Iran ? L’une ou l’autre partie déclenchera-t-elle le feu nucléaire dans la péninsule de Corée ?

Ces incertitudes sont tout sauf mineures, du moins pour moi. Cette réserve faite, comment faut-il interpréter ce qui s’est produit lors des élections américaines de 2017 ? Je rejoins la majorité des analystes dans l’idée que ces élections révèlent un rejet de Trump, assez fort pour avoir handicapé sérieusement les candidats perçus comme « trumpistes ».

Trump est assurément le grand perdant des élections de 2017. Je pense que lui-même l’a compris. Il s’estime toutefois capable d’inverser la tendance à temps pour les élections de 2018, et pense y parvenir en faisant voter une réforme fiscale – à peu près n’importe laquelle – avant la fin de l’année civile 2017 : preuve serait ainsi faite qu’il a tenu une de ses promesses sur un sujet qui compte. Il croit possible par ailleurs de renforcer considérablement la position géopolitique des Etats-Unis par une combinaison de déclarations d’intention tonitruantes et d’inaction dans les faits.

Je doute pour ma part que la réforme fiscale soit votée, à cause des profondes divisions qui fracturent en trois clans (et non deux) les Républicains du Congrès : celui du « parti de l’entreprise », celui du « moins d’Etat-moins de dette » et celui des nationalistes protectionnistes et xénophobes. Quelle que soit l’issue de leurs divisions, il est évident que, à supposer qu’ils parviennent malgré tout à s’entendre sur une loi de compromis, cette loi sera exécrable. Mais je ne m’intéresse ici qu’à la simple probabilité qu’ils puissent voter une loi fiscale, quelle qu’elle soit.

Les questions géopolitiques inquiètent davantage. Trump est foncièrement incapable d’accepter la réalité du déclin américain et les limites drastiques qui en résultent pour ses propres tentatives de prendre la situation en main. C’est pourquoi la possibilité d’« accidents » existe bel et bien. Une terrifiante possibilité.

Face à cette situation, les deux grands partis américains hésitent pour l’heure sur la tactique à suivre. En 2016, les Républicains avaient le vent en poupe, face à des Démocrates tout simplement ineptes. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Le vent porte les Démocrates et les Républicains semblent bien désemparés.

La grande question, me semble-t-il, est de savoir si les Démocrates peuvent rester aussi unis qu’ils le sont actuellement. Depuis plusieurs mois déjà ils font mouvement vers la gauche. Il y a cependant des limites au chemin que leur courant centriste, longtemps dominant, est disposé à parcourir. De son côté, le courant du « virage à gauche » (incarné par Bernie Sanders en 2016), s’organise pour saisir sa chance et resserrer encore son emprise sur le parti.

Le principal espoir des Démocrates est que les Républicains échouent à faire voter une réforme fiscale. Non seulement cet échec portera un nouveau coup au moral de tous les courants du Parti républicain, mais il préservera aussi l’unité des Démocrates. Les électeurs créditeront ces derniers d’avoir stoppé la marche en avant dévastatrice des Républicains. Les Démocrates auront, selon une formule qui m’est chère, « atténué les souffrances » en répondant aux besoins de tous les nombreux courants du parti qui ont fait des élections de 2017 un tel succès.

Agir ainsi permettra aux forces de la gauche américaine de s’organiser pour la véritable bataille, qui est le combat du moyen terme sur la nature de notre futur système-monde post-capitaliste. Mais alors, quel sens faut-il donner aux élections de 2017 ? En réalité, il est trop tôt pour le dire. Nous y verrons plus clair dans deux ou trois mois.

 

Traduction : Christophe Rendu

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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