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Commentaire N° 414, 1er décembre 2015

Elections argentines : qui a remporté quoi ?

Par Immanuel Wallerstein  |  11 janvier 2016     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Le 22 novembre 2015, le candidat à la présidence argentine Mauricio Macri a obtenu une courte victoire face à son rival, Daniel Scioli, avec un peu moins de 3% d’avance. La plupart des observateurs ont qualifié l’événement de « triomphe de la droite sur la gauche ».

Si l’analyse n’est pas fausse, elle n’en reste pas moins très réductrice. En réalité, le scrutin reflète les dynamiques extrêmement complexes qui sont à l’œuvre dans toute l’Amérique latine à l’heure actuelle.

Une mauvaise lecture de la situation pourrait conduire à des erreurs politiques majeures dans la décennie à venir.

Tout commence durant la seconde guerre mondiale. Le gouvernement argentin, officiellement neutre, nourrit en fait des sympathies à l’égard des forces de l’Axe.

En 1943, un mouvement d’opposition rassemblant les milieux syndicalistes et de jeunes officiers de l’armée voit le jour. L’un de ses principaux protagonistes, le colonel Juan Perón, devient ministre du travail du gouvernement. Sa brève arrestation en 1945 provoque des manifestations de rue qui aboutissent à sa libération au bout de huit jours.

En 1946, les élections opposent schématiquement un candidat anti-impérialiste (c’est-à-dire anti-américain), défenseur de la classe ouvrière et de l’Etat social (Perón) et son adversaire de droite, ouvertement soutenu par l’ambassadeur des Etats-Unis.

Elles se soldent par la victoire de Perón, qui met en œuvre son programme avec l’aide de sa deuxième épouse, la charismatique Evita, héroïne des « descamisados » (les « sans-chemise »).

Le péronisme n’est pas une politique mais un style, que l’on taxe souvent de populisme. En tant que tel, il connaît de multiples avatars – à droite, au centre et à gauche – qui ont en commun des figures mythiques.

Perón, que l’on peut classer à gauche, est renversé par un coup d’Etat militaire en 1955. Il fuit alors le pays et épouse sa troisième femme, Isabel, de nationalité espagnole.

En 1976, la junte autorise la tenue d’élections. Perón décide alors de rentrer d’exil et de briguer la présidence aux côtés d’Isabel, candidate à la vice-présidence. Cette dernière, qui succède à son mari après sa mort au terme d’un an de mandat, se révèle très impopulaire.

A cette époque, les putschs se multiplient en Amérique latine – au Chili, au Brésil, au Pérou… et en Argentine. Dans ce pays, c’est la période de ce que d’aucuns appellent la « guerre sale », au cours de laquelle 30 000 « desaparecidos » (disparus) sont exterminés.

En 1983, la junte, qui ne bénéficie plus d’aucun soutien, juge plus sage et plus sûr de permettre le retour à un régime civil. Apres plusieurs gouvernements, vite déchus, Carlos Menem, un péroniste, est élu président en 1989. Il met en œuvre un programme très droitier en se pliant aux exigences néolibérales du Fonds monétaire international (FMI) et en s’alignant sur les priorités géopolitiques de Washington.

En 1998, l’élection d’Hugo Chavez à la tête du Venezuela marque le début de la fameuse « vague rose ». Celle-ci résulte, d’une part, du désenchantement des populations suite aux fortes baisses de revenus induites par l’application du consensus de Washington, et d’autre part, du début de la perte d’influence au Moyen-Orient des Etats-Unis, région qui mobilisait leur attention prioritaire.

En 2001, le mouvement des « piqueteros » (du mot « piquete », qui désigne le blocage de routes par une présence physique), proche de l’anarchisme, se révèle une force politique de poids. Dans le même temps, un mouvement d’opposition des classes moyennes adopte une méthode politique qui consiste à taper sur des casseroles pendant les manifestations (« cacelores ») au cri de « Que se vayan todos ! » (« Qu’ils s’en aillent tous ! »). Les deux dynamiques se combinent et provoquent la chute de plusieurs gouvernements.

Après une période de troubles ininterrompus, les élections de 2003 voient s’affronter le péroniste néolibéral Carlos Menem et le péroniste altermondialiste Néstor Kirchner. L’avance de ce dernier dans les sondages est si importante que son adversaire décide de se retirer de la course.

Kirchner gouverne pendant quatre ans, suivi de son épouse Cristina, élue deux fois haut la main. L’Argentine connaît alors une variation du péronisme : le « kirchnérisme ».

Cristina ne pouvant se représenter en 2015 – la loi interdit d’effectuer plus de deux mandats successifs –, le Front pour la victoire (« Frente para la Victoria », FPV), la coalition kirchnériste, choisit Daniel Scioli pour porter ses couleurs.

Ce dernier est considéré comme plus centriste que sa devancière, qui lui apporte un soutien modéré. Selon les prévisions, Scioli aurait toutefois dû l’emporter aisément dès le premier tour des primaires du 9 août.

Or, s’il est arrivé en tête, il n’a pu éviter un second tour lors de l’élection présidentielle qui a vu son rival prendre l’avantage, quoique de justesse.

La victoire de Macri s’inscrit également dans une certaine séquence latino-américaine. Dans un contexte de ralentissement de l’expansion économique des puissances émergentes au sein du système-monde et d’austérité généralisée, celui-ci a défendu une solution censée dompter l’inflation et relancer la croissance.

Il a cependant assuré que son programme serait modéré par certains aspects : il ne remettrait pas en cause les nationalisations décidées par le régime précédent et maintiendrait une partie des mesures sociales instaurées par les Kirchner.

Il ne fait aucun doute que Macri est un conservateur, qui a l’intention de placer le curseur politique le plus à droite possible. Mais c’est bien là toute la question : jusqu’où peut-il aller ? Il doit en effet faire face à deux obstacles majeurs, l’un externe, l’autre interne.

Le premier correspond à la probabilité d’un retour du « bon temps » pour le Sud dans la décennie à venir. Si ce « bon temps » se fait attendre, Macri sera contraint d’expliquer, lors des élections de 2019, pourquoi ses solutions n’ont rien résolu, ou très peu de choses, pour la vaste majorité de la population argentine. En résumé, ce sera lui – et non Scioli (ni les kirchnéristes) – qui devra porter le chapeau pour les difficultés économiques persistantes.

L’obstacle interne est plus subtil. D’après certains observateurs, la défaite de Scioli est en fait une bonne nouvelle pour Cristina Kirchner, premièrement parce qu’elle ne l’apprécie guère, deuxièmement parce que s’il avait gagné, il se serait probablement représenté lors des prochaines élections.

Or désormais, elle peut envisager de concourir en 2019, dernière échéance à laquelle elle pourra raisonnablement briguer un mandat compte tenu de son âge.

Au moment où j’écris ces lignes, Macri n’a pas encore présenté de programme précis. Il défend néanmoins une plus grande ouverture des frontières afin de permettre la libre circulation des marchandises et des capitaux. Il entend notamment rétablir un taux de change flottant entre le peso et le dollar (fin du « cepo al dolar »), mais pas totalement, du moins pas dans l’immédiat.

Il doit d’abord mesurer les répercussions négatives de cette mesure à court terme, à savoir la fuite des capitaux, et l’impact positif qu’il en attend à moyen terme, c’est-à-dire une hausse des investissements étrangers entraînant automatiquement une baisse du taux de change, et donc de l’inflation.

Il compte en outre participer aux négociations en cours concernant les traités de libre-échange des zones Pacifique et Atlantique. De même, il souhaite redéfinir le rôle du Mercosur, alliance commerciale sud-américaine, en excluant le Venezuela de Chavez, auquel il est totalement hostile. Cependant, une telle décision requiert l’unanimité ; or le Brésil et l’Uruguay s’y sont d’ores et déjà opposés.

Sur le plan diplomatique, il a l’intention de se rapprocher des Etats-Unis et de défaire les liens établis entre l’Argentine et l’Iran. Il cherche en outre à réaffirmer son soutien à l’Organisation des Etats américains (OEA), une structure incluant l’Amérique du Nord, que la plupart des autres pays latino-américains ont essayé de remplacer par des alliances exclusivement latino-américaines et caribéennes.

Mais il affirme également que sa priorité, en matière de politique étrangère, est la relation de l’Argentine avec le Brésil, son principal partenaire commercial. De son côté, la présidente Dilma Rousseff a indiqué qu’elle assisterait à la cérémonie d’inauguration de son homologue. Le Brésil constituera donc une contrainte pour Macri.

Enfin, la loi d’amnistie, qui a absous l’armée de tous ses crimes pendant la « guerre sale », a été très commentée ces dernières années. Le régime kirchnériste a en effet abrogé cette loi pour pouvoir poursuivre les derniers coupables encore vivants.

Macri a assuré qu’il laisserait le processus judiciaire suivre son cours, au grand dam de l’aile la plus droitière de son camp. Mais comment savoir si les accusés ne seront pas relâchés faute de preuves ?

En résumé, si Macri incarne incontestablement une progression de la droite, il n’a pas sonné le glas du kirchnérisme. La gauche (quelle que soit la manière dont on la définit dans cette situation particulière) possède encore des armes pour se battre, et des raisons d’espérer.

 

 

Traduction : Frédérique Rey

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

 

Illustration : Mauricio Macri

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