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Commentaire n° 329, 15 mai 2012

Elections en Europe : le centre reste-il central ?

Par Immanuel Wallerstein  |  28 mai 2012     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Les élections dans les systèmes parlementaires occidentaux tournent toujours autour de la question du « centre ». La situation traditionnelle est celle où s’affrontent deux partis dominants, l’un situé un peu au centre-droit, l’autre un peu au centre-gauche. Il existe, certes, des différences entre les politiques poursuivies par ces partis une fois au pouvoir mais également d’énormes similarités. Les élections ne reflètent jamais une rupture politique profonde. Au contraire, elles permettent plutôt de repositionner le « centre » comme point de bascule dans l’équilibre entre les partis.

Plus rare est la situation où le « centre », et donc avec lui les deux grands partis qui gravitent jusque-là autour de lui, est rejeté. Un tel résultat plonge la politique nationale dans le chaos et a parfois des conséquences considérables en-dehors du pays.

Les récentes élections en France et en Grèce illustrent bien ces deux situations. En France, les socialistes ont battu l’Union pour un mouvement populaire (UMP) et ont ainsi, en réalité, recentré le « centre ». Dans le contexte plus général de chaos à l’œuvre dans le système-monde, et en particulier dans l’Union européenne (UE), ce repositionnement du « centre » au cœur du système politique en France aura des conséquences importantes. Mais il ne faut pas pour autant s’attendre à ce que la politique de François Hollande soit radicalement différente de celle de Nicolas Sarkozy.

En Grèce, c’est le contraire qui est arrivé. Le « centre » a été violemment rejeté. Les deux grands partis (les conservateurs de la Nouvelle démocratie et les socialistes du Pasok) ont perdu plus de la moitié des voix qu’ils obtiennent habituellement. Leur total cumulé est passé d’environ deux tiers à un tiers des voix. Le Pasok s’est même retrouvé relégué à la troisième place et supplanté par une coalition de partis plus à gauche, Syriza, qui a été généralement considéré comme le grand vainqueur de cette élection. La question fondamentale de ces élections a concerné le programme d’austérité imposé à la Grèce par des forces extérieures, et de façon implacable par l’Allemagne. Tous les partis, sauf les grands partis traditionnels, ont appelé au rejet des mesures d’austérité. Le dirigeant de Syriza, Alexis Tsipras, a déclaré que les résultats des élections rendaient de fait l’engagement du gouvernement en faveur du programme d’austérité « nul et non avenu ».

Que va-t-il se passer dans les prochains mois ? Après l’échec des trois partis arrivés en tête (Nouvelle démocratie, Syriza et le Pasok) à former un nouveau gouvernement, on se dirige vers de nouvelles élections. Syriza pourrait même arriver premier. Et comme le gouvernement grec n’obtiendra pas d’aide supplémentaire, il devra faire défaut sur ses emprunts. Le ministre des affaires étrangères allemand a déjà agité la menace d’expulser la Grèce de la zone euro. Mais il n’existe aucun moyen juridique de le faire. Et comme l’opinion publique grecque a l’air de penser qu’une sortie de la zone euro ne résoudrait rien et ne ferait sans doute qu’aggraver les choses, on se dirige vers une impasse. Les Grecs souffriront énormément. Tout comme beaucoup de banques européennes. Mais aussi la population allemande, bien qu’elle ne s’en rende pas encore compte.

Dans le même temps, de nouvelles élections vont avoir lieu en France pour l’Assemblée nationale. Les observateurs prédisent une large victoire des socialistes assortie cependant d’un contingent significatif de députés du Front de gauche, l’équivalent français de Syriza. La seule position claire de François Hollande est qu’en Europe, la croissance doit avoir la priorité sur l’austérité. C’est un défi direct lancé contre la position actuelle de l’Allemagne. Dans ces conditions, le « centre » va davantage se recentrer vers la gauche.

Les Allemands se trouvent maintenant placés sous une pression énorme. Le mécontentement intérieur conduit à des défaites électorales de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), le parti de la chancelière Merkel, et de son allié néolibéral dans la coalition, le Parti libéral démocrate (FDP). Les autres partis socio-démocrates européens ont vu dans la victoire de François Hollande un encouragement à se « gauchir » un peu. Les deux partis conservateurs du gouvernement de coalition italien ont subi de sévères défaites lors des élections municipales de mai. Fait étrange mais important, les Etats-Unis font également pression sur l’Allemagne pour qu’elle évolue dans le sens prôné par François Hollande.

Les Allemands pourraient bien résister à tout ceci jusqu’au 31 mai, date du référendum en Irlande. Le gouvernement irlandais est en effet le seul membre de la zone euro à avoir soumis à référendum la ratification du nouveau traité d’austérité – le « pacte budgétaire » - voulu par Angela Merkel avec le soutien de Nicolas Sarkozy. Les sondages ont montré que le référendum se jouera à peu de choses mais le gouvernement irlandais s’est dit confiant dans la victoire du « Oui ». Or la victoire de François Hollande pourrait maintenant décider suffisamment d’électeurs pour assurer un vote négatif de l’Irlande, auquel cas le traité sera réduit à néant. Un tel résultat saperait la position allemande bien plus qu’un rejet du « centre » par les Grecs.

Que va-t-il se passer ensuite ? La vie politique allemande détient la clé du futur des événements. Angela Merkel, comme tout bon dirigeant politique, cherche à sentir le sens du vent. Sa rhétorique commence d’ailleurs déjà à évoluer : elle accueille peut être même positivement, en son for intérieur, les pressions extérieures invitant l’Allemagne à faire ce qui est raisonnable dans son plus étroit intérêt et à soutenir le pouvoir d’achat (de produits allemands, parmi d’autres choses) du reste de l’Union européenne.

Si l’Allemagne bouge dans cette direction, l’euro et l’Union européenne survivront et continueront d’être un acteur majeur (bien qu’affaibli) de la scène géopolitique. Au niveau mondial, le recentrage de l’Europe dans son ensemble ne va cependant pas figer le statu quo mais au contraire accélérer des recompositions inévitables. Dans ce contexte, le recentrage allemand pourrait aider l’Europe à mieux résister au tsunami à venir que va provoquer l’effondrement des fonds souverains et du dollar comme devise de réserve.

Le monde entier nage dans des eaux très agitées. L’Allemagne pourrait bien rejoindre prochainement la liste des Etats qui commencent à comprendre comment naviguer au milieu d’un chaos. Les gouvernements inflexibles n’ont de pires ennemis qu’eux-mêmes.

 

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

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