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Elections municipales au Brésil : défaite de la gauche et montée en puissance d’un « trumpisme »

Entretien avec Christophe Ventura

Par Christophe Ventura  |  12 octobre 2016     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Regards. Peut-on parler de déroute pour le PT ?
Christophe Ventura. Oui, sans hésiter, et le choc est beaucoup plus rude qu’attendu. Le PT présentait moitié moins de candidatures qu’au précédent scrutin municipal de 2012 : il avait décidé de se présenter là où il pensait pouvoir conserver des positions de force, où il pensait pouvoir tenir le choc. Or, à l’arrivée, c’est un échec. En 2012, le PT avait attiré 17,2 millions de voix vers ses candidats. En 2016, ce chiffre est tombé à 6,8 millions.

C’est une rétrogradation considérable…
Traduits en nombre de mairies perdues, ces chiffres cinglent. De 630 mairies détenues par le PT jusque-là, pour 38 millions de personnes administrées, on passe à 231 mairies et à a peine plus de 6 millions de personnes administrées. De troisième force municipale du pays (après le Parti du mouvement démocratique brésilien – PMDB – et le Parti de la social-démocratie brésilienne – PSDB), le PT est devenu la dixième en terme de nombre de villes conquises. Au global, il perd 60% de ses villes. Et 100% des grandes villes qu’il dirigeait.

La défaite affecte-t-elle seulement le Parti des travailleurs ?
C’est un grave revers pour le parti de Lula, mais aussi pour l’ensemble de la gauche brésilienne. À Rio, le frémissement du Parti socialisme et liberté (PSOL) – scission anticapitaliste du PT – ne peut masquer le reflux général. C’est toute la gauche brésilienne qui sort affaiblie de ce vote. À ce jour, il n’existe toujours pas d’alternative à gauche au PT. Sa perte d’espace politique ne profite pas à d’autres forces de gauche.

Et la crise démocratique semble aussi s’approfondir…
Il faut en effet souligner un autre phénomène. Le PT recule alors même que croissent l’abstention et les votes blancs et nuls, notamment dans les métropoles. De manière significative, le candidat de la droite (PSDB) à Sao Paulo – l’entrepreneur évangélique Joao Doria – vient d’être élu dès le premier tour face au maire PT, pourtant considéré comme un bon élu, en rassemblant un peu moins de voix que le total de celles additionnées des votes blancs, nuls et des abstentions…

Qui sont les vainqueurs du scrutin ?
Les candidats présentés par le PSDB, même si le PMDB [centriste] reste la première force municipale du pays. Le PSDB se consolide comme la seconde. Ses candidats qui ont ou vont être élus maires [lors du second tour prévu le 30 octobre], notamment des grandes villes, ont un profil particulier : ce sont souvent des évangéliques, multimillionnaires et entrepreneurs. Ils se présentent comme des « gestionnaires », pas des « politiques » et portent un discours anti-establishment, antisystème réactionnaire : un genre de « trumpisme » à la brésilienne. Rien qu’au premier tour, 23 millionnaires ont été élus dans les grandes villes !

Quelle est la signification profonde de ce vote ? Une validation de la destitution de Dilma Rousseff ?
Il ne faut pas le laisser dire ainsi : le coup d’État contre Dilma Rousseff est en soi un sujet, d’une extrême gravité, qui ne saurait être relativisé par ce vote qui intervient quelques semaines après. Néanmoins, ce revers permet de mieux comprendre la faible mobilisation, au-delà des cercles militants, qui a eu lieu contre cette forfaiture. Bien sûr, le nouveau gouvernement, dont le noyau est constitué par le PMDB et le PSDB, va tout faire pour expliquer que ce vote démontre la normalité démocratique brésilienne et invalide la thèse du coup d’État.

Pourquoi ce discours porte-t-il ?
Sur le fond de ce scrutin lui-même, la clé réside dans la crise économique extrêmement profonde que traverse le Brésil. Elle est largement imputée au PT. Depuis son élection en 2014, Dilma Rousseff n’a pas mis en œuvre son programme. Elle a été élue sur un programme de gauche, et elle a mis en œuvre une politique d’austérité. C’est ici que réside la perte de ses appuis populaires et de ses bases électorales. Les secteurs populaires ont abandonné le PT. L’alliance historique entre ces forces sociales et la gauche brésilienne a rompu. La question est désormais de savoir si le PT y survivra. Et pendant ce temps, l’offensive conservatrice et antisociale va se déployer…

Comment réagissent les militants du PT ?
Ils sont assommés. Classiquement, il est demandé une refondation du parti, un congrès extraordinaire pour changer les hommes et les idées… Le PT est en crise, et tout le monde s’interroge sur sa possible fin en tant que sujet politique historique.

La popularité de Lula est-elle impactée ?
Lula bénéficie d’une certaine autonomie par rapport au PT et, pour le moment, même si l’adhésion qu’il suscite s’effrite, elle reste élevée. Lula subit un assaut quotidien pour l’associer à la corruption et déboulonner son aura auprès des Brésiliens. L’objectif de ses adversaires est de l’empêcher de se présenter à l’élection présidentielle de 2018. Ils vont tout faire pour y parvenir. Mais, selon les sondages, à ce jour, s’il se présentait, il serait encore élu. Il reste une figure de référence associée à la sortie de la misère pour quarante millions de Brésiliens.

Comment la nouvelle a été perçue par la gauche latino-américaine ?
C’est un très rude coup ressenti comme tel par toutes les forces de gauche en Amérique latine. Il faut savoir que tous ces partis se rencontraient dans de nombreux espaces institutionnels et partisans. Leur sort est en partie lié. Le PT est le parti de gauche le plus puissant du sous-continent. Et pourtant, c’est lui qui est l’objet d’une offensive radicale de la part de la droite, des forces conservatrices, économiques et médiatiques. Toutes cherchent à le mettre à terre. Cela va avoir un impact sur les partis, mais aussi sur les grands enjeux du continent. Ainsi, le Venezuela pourrait être suspendu ou exclu du Mercosur (marché commun du Sud). C’est un choc systémique qui va peser lourd.

Source : Entretien réalisé par le site Regards

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