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Commentaire n° 415, 15 décembre 2015

Elections perdantes

Par Immanuel Wallerstein  |  4 février 2016     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Mauvaise année pour les partis au pouvoir confrontés à des élections. Partout, ils les ont perdues, soit complètement, soit partiellement. L’attention s’est focalisée sur une série de scrutins lors desquels des formations « de droite » ont réalisé de (bien) meilleures performances que des partis, installés au pouvoir, dits « de gauche ». En la matière, l’Argentine, le Venezuela, le Brésil et le Danemark ont constitué des exemples notables. A cette liste pourraient s’ajouter les Etats-Unis.

Ce qui a fait l’objet de moins de commentaires est la situation inverse : celle des formations « de droite » au pouvoir qui ont perdu contre des forces de gauche, ou à tout le moins qui ont perdu du terrain en pourcentages et en nombre de sièges aux niveaux national et/ou régional. Cette dynamique s’est vérifiée, dans des formes souvent assez différentes, au Canada, en Australie, en Espagne, au Portugal, aux Pays-Bas, en Italie et en Inde.

Le problème n’est peut-être pas tant dû aux différents programmes proposés par les partis que, plus simplement, au fait que tous ceux qui exercent le pouvoir sont rendus responsables de la mauvaise situation économique. Une première réaction possible, qui a partout été observée ou presque, est la montée en puissance d’un populisme de droite xénophobe. Une autre réaction consiste à réclamer davantage, et non pas moins, de mesures de justice et de redistribution sociales, position qualifiée « d’anti-austérité ». Et bien entendu, il est tout à fait envisageable d’être en même temps xénophobe et anti-austérité.

Quand un parti arrive au pouvoir et doit gouverner, il est attendu sur sa capacité à changer la vie de tous ceux qui l’ont porté au pouvoir. S’il échoue, le risque d’une violente réaction des électeurs, bien souvent, ne se fait pas attendre. C’est ce que le premier ministre indien Narendra Modi a appris à ses dépens quand moins d’un an après une brillante victoire nationale, son parti a essuyé un revers lors des élections provinciales à Delhi et Bihar, là même où il avait obtenu d’excellents résultats peu de temps auparavant.

Je ne pense pas que cette volatilité politique va s’arrêter de sitôt. Et à mon avis, la raison en est fort simple. Les rengaines néolibérales sur la croissance et la compétitivité sont incapables de réduire significativement le taux de chômage réel. Elles ont pour conséquence première de renforcer le transfert de richesses des classes les plus modestes vers les plus riches. Cela saute aux yeux et c’est ce qui conduit à la dénonciation des politiques d’austérité.

La réaction xénophobe répond à un besoin psychique mais ne permet pas de créer plus d’emplois, ni par conséquent de générer des revenus plus importants. Lorsque les électeurs de ce courant s’en rendent compte, ils sont tentés de se retirer de la politique électorale. Il en va de même pour les électeurs qui espèrent la mise en place de politiques de gauche telle que la taxation des plus riches, car l’un après l’autre, les gouvernements – de gauche, du centre ou de droite – disposent de moins de ressources pour financer des mesures de protection sociale.

La combinaison de ces éléments est très négative et pas seulement pour ceux qui se trouvent en bas de l’échelle des revenus, car elle a pour conséquence un « déclin de la classe moyenne » - autrement dit le déclassement de nombreuses familles qui viennent gonfler les rangs des classes les plus modestes. Or le modèle du bipartisme des élections parlementaires s’est appuyé sur l’existence d’une classe moyenne nombreuse prête à donner son suffrage, sans excès ni fureur, à l’un ou l’autre des deux grands partis du centre, au final assez semblables. Lorsque le modèle s’enraye, le système devient chaotique, ce à quoi l’on est en train d’assister.

J’ai décrit la scène intra-étatique. Mais la scène interétatique, celle du pouvoir global relatif de chacun des Etats, doit aussi être prise en compte. Si le taux de chômage réel constitue la donnée essentielle qu’il convient d’observer dans chaque pays, les taux de change sont un élément clef du pouvoir interétatique. Le dollar étatsunien a maintenu son statut de devise reine surtout parce qu’il n’existe pas d’alternative valable à court terme. Or le dollar est loin d’être stable : il est lui-aussi sujet à des mouvements brusques et imprévisibles, et il connaît un déclin relatif à long terme.

Les taux de change erratiques laissent à disposition une seule et dernière – et très dangereuse – solution au renforcement du pouvoir interétatique : la guerre. A court terme, la guerre intimide mais elle est aussi rentable, même si elle se révèle humainement dévastatrice et épuisante à long terme. Raison pour laquelle lorsque les Etats-Unis débattent sur la meilleure façon de défendre leurs intérêts en Syrie ou en Afghanistan, le balancier penche très fort en faveur d’une intensification, plutôt qu’une réduction de l’effort militaire.

L’un dans l’autre, le panorama n’est pas très encourageant. Pour les partis politiques, ce n’est pas le bon moment pour tenir des élections. Certains partis commencent même à penser qu’il ne faudrait pas organiser d’élections, ou du moins des élections un tant soit peu réellement concurrentielles.

 

Traduction : T.L.

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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