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Commentaire n° 278, 1er avril 2010

Gagnants et perdants de l’impasse israélo-palestinienne

Par Immanuel Wallerstein  |  9 avril 2010     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Quiconque s’imagine que le statu quo puisse prochainement changer de façon significative en Israël-Palestine est victime de multiples illusions. Le gouvernement israélien est radicalement opposé à la création d’un Etat palestinien, fût-il faible, et a avec lui le soutien d’une très grande majorité des Juifs israéliens. Les dirigeants palestiniens se montrent plus divisés. Mais même les plus accommodants ne sont pas prêts à envisager quelque chose qui serait en-deçà d’un Etat basé sur les frontières de 1967, avec Jérusalem-Est comme capitale. Le reste du monde n’arrive à faire bouger aucune des deux parties. C’est ce qu’on appelle une impasse.

La question est de savoir qui en profite et qui y perd. L’élite politique israélienne semble convaincue qu’elle en profitera. Un groupe très important et résolu est à ce point irrédentiste qu’il considérerait un accord de paix comme une véritable catastrophe. Les Israéliens ont toujours pensé que s’ils se butaient, le reste du monde (jusques et y compris les Palestiniens arabes) finirait par céder face à ce qu’ils appellent les « réalités sur le terrain ».

Cette politique fonctionne maintenant depuis longtemps. Pourquoi faudrait-il la changer ? Il n’en reste pas moins qu’un nombre de plus en plus important de soutiens amicaux d’Israël l’avertisse en chœur que le climat politique mondial a changé, et pas à l’avantage des Israéliens. Ils soulignent que l’alternative à la solution à deux Etats, c’est la solution à un Etat, et que dans un Etat unique, les Juifs deviendraient très rapidement minoritaires dans la population. Auquel cas, si la règle du suffrage universel était respectée, cet Etat ne pourrait plus rester longtemps un « Etat juif ». Et si le droit de vote était refusé aux non-Juifs, cet Etat ne pourrait être considéré comme même vaguement démocratique.

Encore le mois dernier, un soutien très connu et très bien intentionné, Thomas L. Friedman, a écrit une tribune pour le New York Times, « Conduire bourré à Jérusalem », qui a fait grand bruit. Il y réprimande le Vice-président américain Joseph Biden pour ne pas avoir immédiatement quitté Israël quand son arrivée fut saluée par l’annonce insultante de la construction programmée de nouveaux logements juifs dans Jérusalem-Est. Pour Friedman, Biden aurait dû dire aux Israéliens : « De vrais amis ne laissent pas des amis soûls prendre le volant. Or, en ce moment, vous conduisez bourrés ».

Un deuxième vieil ami et soutien d’Israël, Leslie H. Gelb, a publié un billet sur son blog intitulé « Israël joue avec le feu ». Il y prédit que « les dirigeants israéliens ne vont pas aimer les conséquences de leur petite gifle [infligée à Biden] ».

Pourquoi Biden n’a-t-il pas fait ce que Friedman suggère ? Il y a deux types de réponses possibles. La première est celle d’Uri Avnery, l’un des rares Israéliens à critiquer avec constance les positions de son gouvernement sur ces questions. Pour lui, le gouvernement israélien a une fois encore craché à la figure des Etats-Unis. Il termine son article par ce vieux dicton : « Quand un faible se fait cracher à la figure, il dit qu’il pleut. Cela s’applique-il au président du pays le plus puissant de la planète ? ».

La seconde est de parler des réalités de la politique américaine. Obama, comme les autres présidents des Etats-Unis avant lui, n’a encore rien fait de sérieux, sauf de réitérer un soutien éternel à Israël, même si beaucoup d’Israéliens estiment que les quelques rares ouvertures qu’il fait en direction des Arabes (comme son discours du Caire) vont déjà trop loin. Encore récemment, le beau-frère du Premier ministre israélien a accusé Obama sur la radio de l’armée israélienne d’être un antisémite pour avoir prononcé ce discours.

Le gouvernement américain ne fait pas grand chose, ne l’a jamais fait, parce que le soutien à l’intransigeance d’Israël est quelque chose de très répandu aux Etats-Unis. Cela ne tient pas simplement à la puissance de cet instrument important et agressif du lobbying pro-israélien qu’est l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC). Cela ne tient pas seulement au fait que la droite chrétienne a adopté une position ultra-sioniste. Cela tient au fait que d’importants dirigeants du Parti démocrate sont profondément engagés dans un tel soutien et Obama a assez de problèmes comme cela avec nombre de responsables démocrates pour ne pas s’ajouter des soucis supplémentaires en leur livrant bataille sur un nouveau front.

Le gouvernement américain continuera-t-il cette politique ? Oppressifs, inflexibles et insensibles au sort des Arabes palestiniens, à Gaza surtout mais pas uniquement, les Israéliens ont sérieusement perdu en soutien en Europe occidentale au cours de la dernière décennie. Le soutien aux positions israéliennes les plus dures s’est également affaibli dans des segments importants de la population juive des Etats-Unis. Mais il semble qu’il puisse y avoir désormais une nouvelle source de critiques.

Dans un article de Foreign Policy, Marc Perry a révélé que le 16 janvier, un groupe d’officiers de haut rang du Commandement central des Etats-Unis, le Centcom (responsable pour le Moyen-Orient) avait informé le président du Comité des chefs d’états-majors interarmées (Joint Chiefs of Staff), l’amiral Michael Mullen, des soucis que causait au général David Petraeus, chef du Centcom, l’impasse israélo-palestinienne. Petraeus et ses officiers reçoivent de tous les dirigeants arabes qu’ils rencontrent des messages tous critiques sans exception. Petraeus aurait apparemment ainsi conclu : « L’Amérique a été non seulement considérée comme faible mais sa position sur le plan militaire dans la région s’est érodée ». En bref, cette impasse a porté atteinte aux efforts de l’armée américaine en Irak et en Afghanistan.

La conclusion de Perry : qu’il existe plusieurs lobbies très puissants à Washington : la National Rifle Association pour les armes à feu, l’American Medical Association, les avocats, et l’AIPAC bien sûr. « Mais aucun lobby n’est aussi important ou puissant que l’armée américaine ». Petraeus avertissait donc Mullen : « Les relations de l’Amérique avec Israël sont importantes mais pas autant que les vies des soldats américains ». Etant donné que Petraeus a été nommé à son poste par George W. Bush et que la droite américaine voit en lui un pur et dur sur la question du rôle militaire des Etats-Unis au Moyen-Orient, elle peut difficilement l’accuser aujourd’hui d’être un vendu.

L’intransigeance israélienne a payé à court terme. Elle est suicidaire à moyen terme, ce que Friedman et Gelb signalaient implicitement, ce que Petraeus soulignait. Les jusqu’au-boutistes israéliens se sont montrés prêts à dénoncer quiconque ne les soutient pas à 101%. Mais s’ils pensent qu’ils peuvent gagner en qualifiant désormais Friedman et Gelb de « Juifs qui ont la haine d’eux-mêmes », des « self-hating Jews », et Petraeus d’ « antisémite », ils sont encore plus dans leur monde que je ne le pensais. Gelb termine le billet sur son blog par un avertissement : « Ce n’est pas le moment pour les dirigeants israéliens de tester la profondeur et la stabilité du soutien de l’Amérique à leur à pays ».

Nétanyahou s’est rendu à Washington pour voir s’il pouvait apaiser un Obama furieux. Il ne semble pas y être arrivé.

Le monde avance inexorablement vers la solution à un Etat unique (comme en Afrique du Sud), que ce soit ou non judicieux, que le gouvernement américain soit disposé ou non à adopter une ligne vraiment dure vis-à-vis des Israéliens, que les dirigeants israéliens trouvent cela tout juste acceptable ou non.

Immanuel Wallerstein

 

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