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Gramsci est de retour

Par Gaël Brustier  |  24 février 2015     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Récemment, Pablo Iglesias, secrétaire général de la formation espagnole Podemos, citait Antonio Gramsci à l’appui des choix stratégiques qui sont ceux de son organisation, notamment du refus de reproduire les schémas hérités du passé (stratégie du « front unique » contre celle du « classe contre classe », promotion du folklore révolutionnaire, mais aussi valorisation du clivage gauche-droite). Il faisait de l’intégration du « sens commun » à la stratégie de Podemos une donnée fondamentale de la dynamique politique qui fait désormais de son mouvement un potentiel vainqueur des prochaines élections législatives en Espagne qui se tiendront en novembre 2015. Le même Iglesias, mais sous sa casquette de chercheur et d’enseignant en science politique, ouvrait son livre consacré au lien entre cinéma et politique par un chapitre consacré à Gramsci.

La crise de 2008 a notamment eu pour effet d’interroger chaque camp politique sur le lien entre situation économique et sociale, mutations idéologiques et stratégies politiques et électorales. Il n’était pas illogique que Gramsci et les concepts qu’il avait forgés voici plusieurs décennies trouvent une utilité renouvelée.

Au début de l’année 2014 paraissait également Les deux prisons de Gramsci (CNRS éditions) de Franco Lo Piparo. Dans cet ouvrage, le philosophe italien mettait en évidence le fait que Gramsci avait été non seulement victime de la répression fasciste (il passa dix ans entre prison et cliniques « surveillées » avant d’être libéré par Mussolini tout juste dix jours avant sa mort), mais également d’une savante tentative d’étouffement à distance de sa liberté intellectuelle, liberté qu’il garde néanmoins jusqu’à sa mort en 1937. Suggérant, puis démontrant que l’un des Cahiers de Gramsci manque, l’auteur entraine ses lecteurs dans un véritable thriller à la recherche du Cahier disparu. Les personnages qui entourent Gramsci – son ami Piero Sraffa et sa belle-sœur Tania Schucht – semblent eux-mêmes perdus dans un dédale de contradictions. Ils oscillent entre soumission à la troisième Internationale (avec un jeu complexe de Palmiro Togliatti vis-à-vis des soviétiques et de Staline qui se fait aux dépends de Gramsci comme de son œuvre) et volonté de préserver leur ami emprisonné. En 2014 également, est sorti un très intéressant documentaire de Fabien Trémeau présentant l’œuvre de Gramsci en deux volets, l’un consacré aux premières années du penseur italien et l’autre à ses années de captivité et à la réflexion contenue dans les Cahiers de prison.

Disparu à la fin des années 1930, le penseur italien fait ainsi un retour saisissant dans la vie politique et intellectuelle des pays européens. Nombre de livres consacré à l’auteur des Cahiers de prison paraissent ou reparaissent depuis deux ou trois ans. On citera notamment l’anthologie des Quaderni réalisée par Razmig Keucheyan – Guerre de mouvement, guerre de position, (La Fabrique) – travail de mise en valeur de textes parmi les plus importants des Quaderni. Les travaux de Jean-Marc Piotte, La pensée politique d’Antonio Gramsci , ont quant à eux été réédités aux éditions Lux en 2010, ceux d’André Tosel, l’ont été en 2014 aux éditions du Temps des cerises. Quant aux travaux de la philosophe Christine Buci-Glucksmann ou d’Hugues Portelli qui, avant de devenir sénateur UMP, fut l’un des spécialistes français du penseur italien, ils ne perdent pas leur intérêt et peuvent bénéficier d’une actualité et d’un regard renouvelés.

A bien des égards, les concepts gramsciens sont d’une réelle utilité pour appréhender les soubresauts de notre société. Ainsi, par exemple, en est-il des « affaires » et du « subversivisme ». L’apport de Gramsci à la pensée critique est immense. On ne peut notamment faire abstraction de ce qu’est le bloc historique dans la pensée gramscienne, en tant que point de rencontre de la superstructure et de la structure, ou pour le dire autrement de la vision du monde, de l’idéologie et de la base économique et sociale. L’unité entre superstructure et structure est maintenue par une couche sociale dont le rôle est précisément – en lien avec les classes auxquels les intellectuels organiques appartiennent – de lui donner sens. Bloc historique, hégémonie, guerre de position, société civile, société politique, Etat total, les concepts gramsciens permettent encore aujourd’hui d’analyser l’évolution de nos sociétés. Ces outils sont au plus haut point utiles… et féconds.

L’œuvre de Gramsci est fondatrice. Elle a irrigué les travaux de plusieurs intellectuels parmi les plus importants de la pensée critique.

C’est le cas de Stuart Hall (1932-2014), fondateur des Cultural Studies, figure emblématique de New Left Review et l’un des plus fins analystes du thatchérisme qui décrivit fort bien la puissance de la droite et l’impuissance de la gauche au cours des années 1980 et 1990. Hall analysait la montée en puissance du thatchérisme et le déplacement à droite de l’axe de gravité de la vie politique du Royaume-Uni comme une réponse à la crise et comme la conséquence d’une fragilisation du consensus social-démocrate d’après-guerre, auquel avaient participé tant le Labour que les conservateurs. C’est ainsi que, dans une période d’anxiété sociale, des paniques morales (concept forgé par Stanley Cohen) contribuaient à saper le consensus social existant au Royaume-Uni et préparaient la montée en puissance de Margaret Thatcher, pourtant jusque-là reléguée à l’aile droite des Tories.

Ernesto Laclau (1935-2014) et Chantal Mouffe font également partie des héritiers revendiqués de la pensée gramscienne. Ils se sont ainsi attachés à approfondir le concept d’ « hégémonie  ». En empruntant ce chemin, Mouffe et Laclau ont ainsi contribué à faire évoluer la réflexion sur la stratégie « socialiste ». Les deux auteurs de Hegemony and Socialist Strategy : Towards a Radical Democratic Politics, dont on sait qu’ils ont exercé une réelle influence intellectuelle sur plusieurs des dirigeants de Podemos (eux-mêmes politistes pour plusieurs d’entre eux), revendiquaient dans la préface à la deuxième édition de leur livre, le fait que l’œuvre de Gramsci ait été un point de départ à leur propre réflexion.

Ainsi que l’a bien montré Fabien Escalona, plusieurs thèses gramsciennes ont influencé l’eurocommunisme, dont une part de l’héritage intellectuel et politique se retrouve, lui-même, via Synaspismos, au sein de Syriza en Grèce, comme il influence incontestablement la pensée de Podemos et devrait sans nul doute être au cœur des réflexions de la gauche radicale et de la social-démocratie en France, si tant est qu’elles aient encore la volonté de mener un débat stratégique pourtant devenu la condition sine qua non de leur survie.

A l’heure où, au sud de l’Europe, la gauche radicale accède au pouvoir en Grèce et reconfigure sa stratégie en Espagne, les outils d’analyse forgés par Gramsci semblent des plus pertinents pour penser un projet et une stratégie alternative dans le reste de l’Europe... avec la chance de reprendre le fil d’une histoire interrompu il y a une trentaine d’années par le développement de l’hégémonie néolibérale…

 

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