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Commentaire n°406, 1er août 2015

Grèce : la faute à qui et pour quoi ?

Par Immanuel Wallerstein  |  29 août 2015     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Qui a suivi les récents événements du monde n’a pu passer à côté de ce flot d’analyses que les médias ont diffusées en continu sur l’état de l’économie grecque. Le fait le plus remarquable est de constater à quel point ces analyses peuvent radicalement différer les unes des autres. On peut toutefois les répartir en deux grands groupes opposés.

Pour un premier groupe, la Grèce est la première responsable de ses difficultés, les gouvernements successifs et les citoyens grecs ayant dépensé sans compter l’argent qu’ils n’avaient pas, et ce, simplement pour s’autoriser collectivement un train de vie incompatible avec leurs revenus réels. Pour ce groupe, la solution aux maux du pays est toute trouvée : couper à la hache dans les dépenses publiques, ce qui permettra au pays de rembourser ses nombreux emprunts. Les avocats de cette solution parlent d’un programme de « réforme » et estiment qu’avec le temps la Grèce en sortira plus forte. Cette position est celle, à des degrés divers, défendue par la plupart des membres de la zone euro de l’Union européenne. Son porte-parole le plus éloquent et le plus inflexible a été le ministre des finances allemand, Wolfgang Schäuble. Pour ce faire, il a fait valoir deux grands arguments : que la Grèce devait quitter la zone euro « temporairement » et, par ailleurs, qu’elle ne saurait se soustraire à l’obligation de payer à l’euro près tous ses impayés.

Les pourfendeurs de ce programme le qualifient « d’austérité » et le jugent cruel et insensible puisqu’il jette une part de plus en plus importante de la population grecque dans une pauvreté abjecte. Qui plus est, disent-ils, ce régime draconien ne mettra pas fin, car il en est incapable, à la grave dépression que connaît actuellement la Grèce. Selon eux, chaque nouveau prêt ne fait qu’augmenter, et non le contraire, le taux de chômage et éloigne l’objectif affiché de restauration de la « compétitivité » de la Grèce sur le marché mondial. Ce groupe en appelle, au contraire, à un effacement substantiel de la dette grecque et à l’abandon des demandes des créanciers qui réclament des coupes dans les retraites et dans d’autres dispositifs de sécurité sociale. L’appel à un effacement de la dette s’est gagné le soutien d’économistes de premier plan tels que Joseph Stiglitz et Christine Lagarde, la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI).

Comment la Grèce a-t-elle pu en arriver à un tel point de détresse économique ? Le premier débat est déjà en soi un sujet majeur de discorde et porte sur les origines des déboires de la Grèce. Les partisans des réformes néolibérales font démarrer l’histoire assez récemment, lorsqu’est renversée la dictature des colonels en 1974 et lorsqu’un parti de gauche, le Pasok (Mouvement socialiste panhellénique) d’Andreas Papandréou, devient alors la principale force du paysage politique. Le choix de cette date est une manière de signifier que la responsabilité de la situation actuelle revient à la Grèce elle-même et au choix de ses gouvernements successifs en faveur de politiques sociales-démocrates. Les pourfendeurs de l’austérité font quant à eux remonter l’origine de l’histoire bien plus loin, au cours des années 1930, lorsque les gouvernements d’Europe occidentale, et en particulier l’Allemagne, ont imposé à la Grèce un système de vassalisation quasi-colonial. La responsabilité est ici imputée sans hésitation aux forces capitalistes et impériales.

La vie politique grecque après 1974 s’est résumée à bien des égards à celle d’une division classique du pouvoir entre une formation de centre-droit, la Nouvelle démocratie, et un parti initialement de gauche positionné de plus en plus au centre-gauche, le Pasok. Alors que les gouvernements successifs ont accepté les conditions des prêts, et par conséquent toujours plus d’austérité, l’espace laissé vacant à gauche a fini par être occupé par Syriza, un nouveau parti fondé en 2004 et dont l’acronyme en grec signifie « Coalition de la gauche radicale ».

A ses débuts, Syriza a été en réalité une coalition qui rassemblait toutes sortes de petites formations de l’extrême-gauche au centre-gauche. Ce parti s’est distingué par sa forte opposition aux politiques d’austérité. Et Alexis Tsipras en est devenu son dirigeant. Election après élection, Syriza est monté en puissance, pour finalement terminer en tête en 2015 avec 36% des voix. Le système électoral grec attribuant une prime au parti arrivé en tête du scrutin, son score fut suffisant pour lui donner 149 sièges sur 300 et lui permettre de former un gouvernement avec l’appoint d’un petit parti.

C’est à ce moment que Syriza a dû faire face aux dilemmes qui sont le lot de ceux qui, arrivés aux affaires, ne peuvent plus s’en tenir aux positions faciles qui sont l’apanage d’un mouvement radical d’opposition. Le nouveau gouvernement a désigné Yanis Varoufakis au poste de ministre des finances et de négociateur-en-chef avec les créanciers de la Grèce.

L’une des promesses électorales de Syriza consistait à refuser de traiter avec la « troïka » sur la politique à suivre. Varoufakis s’est vite rendu compte que personne ne lui adresserait plus la parole tant qu’il refuserait de dialoguer avec cette troïka composée du FMI, de la Banque centrale européenne et de l’Union européenne. Pour autant, tenace et volubile, il a plaidé en faveur d’un effacement de la dette et d’un prêt-relais pour permettre aux banques grecques de rester solvables. Son objectif était de gagner du temps pour permettre à Syriza de réparer en partie la casse causée par des années d’austérité. Il souhaitait le faire mais sans « Grexit », autrement dit sans que la Grèce ne sorte de la zone euro.

Quand il est devenu clair que les négociations ne mèneraient nulle part, Syriza a surpris son monde et appelé les Grecs à se prononcer par référendum – oui ou non – sur les termes de l’offre faite par la troïka. Tout le monde, y compris Syriza, s’attendait le 5 juillet à un résultat serré. C’est l’inverse qui s’est produit : avec 61,3%, le Non (« Oxi » en grec) – de refus de céder à la troïka – l’a largement emporté.

« Que faire ? » est d’un coup devenu la question à laquelle s’est alors trouvé confronté Syriza. Et la décision a été prise en petit comité par six personnes, dont Alexis Tsipras et son ministre des finances. Yanis Varoufakis a proposé un « plan B » sur lequel il planchait depuis cinq mois. Ce plan comportait la mise en place d´un système de paiement parallèle qui aurait permis de réaliser des transactions monétaires moyennant la fermeture des banques et un contrôle des capitaux. Il s’agissait d’une sorte de « Grexit » à la grecque. Les forces néolibérales auraient déchaîné leurs coups contre une telle proposition. Le comité restreint vota contre la mise en œuvre de ce plan B, par quatre voix contre et deux voix pour. Varoufakis remit sa démission. Ce faisant, Syriza se trouva aculé et dut accepter un train de « réformes » encore plus dures que celles auxquelles il avait dû faire face en début de négociations.

La tempête politique s’est maintenant déplacée vers Syriza lui-même. Certains se donnent pour priorité la survie de Syriza en tant que parti. D’autres, rassemblés au sein de la « Plateforme de gauche » de Syriza, accusent Alexis Tsipras de « trahison » et sont peut-être tentés de créer une nouvelle formation. D’autres, enfin, comme Yanis Varoufakis, estiment qu’Alexis Tsipras a certes commis de graves erreurs tactiques mais que le premier ministre reste déterminé à mettre fin à l’austérité.

Quelles conclusions Syriza, et nous autres, pouvons-nous tirer de ce qui vient de se passer ? La première chose à relever est justement ce qui ne fait pas l’objet de débat. Dès ses tout premiers débuts, Syriza s’est engagé dans la conquête du pouvoir étatique pour mettre en œuvre ses objectifs. Il semble que d’autres voies politiques alternatives n’étaient pas envisagées. Mais naturellement, rechercher le pouvoir étatique ne va pas sans payer certains coûts politiques très élevés. L’un de ces coûts est que les gouvernements, tous autant qu’ils soient et où qu’ils soient, sont contraints de faire des compromis dans leurs interactions avec le reste du monde. Au final, cela conduit au type de division que Syriza connaît aujourd´hui.

Ce qui est actuellement en débat est de savoir si continuer d’appartenir à la zone euro constitue un avantage ou un inconvénient. C’est évidemment une question de tactique à court terme. La zone euro telle qu’elle est actuellement construite constitue une force de pression qui accentue les politiques néolibérales. Mais une sortie de la zone euro aurait de graves conséquences à court terme pour la vie des Grecs. Le vote qui s’est exprimé à une écrasante majorité en faveur du « Oxi » (Non) doit se comprendre tout à la fois comme un vote pour la dignité de la Grèce, contre l’austérité et pour le maintien dans la zone euro.

On peut s’attendre maintenant à des élections parlementaires anticipées à l’issue desquelles le Syriza d’Alexis Tsipras risque d’avoir du mal à être reconduit. Mais ce dernier n’a pas d’autre issue. Il est pris au piège de ses précédentes décisions et des priorités d’un parti qui souhaite se maintenir au pouvoir.

 

Traduction : T. L.

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

 

Illustration : European Parliament

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