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Guerres de palais dans la coalition austéritaire européenne

Par Frédéric Lebaron  |  22 janvier 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

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La publication, début janvier, par le Fonds monétaire international (FMI) d’une apparente autocritique concernant ses prévisions macroéconomiques depuis plusieurs années [1] vient de rappeler opportunément que la coalition austéritaire des dirigeants économiques ne constitue pas un bloc monolithique. Des guerres de palais [2] intenses continuent d’agiter les sphères dirigeantes et les économistes, notamment autour de la politique d’orthodoxie budgétaire et de ses conséquences.

En reconnaissant avoir systématiquement sous-estimé le multiplicateur keynésien ( fiscal multiplier ), Olivier Blanchard, économiste en chef de l’institution de Washington, et son co-auteur Daniel Leigh donnent raison aux économistes (par exemple les macroéconomistes français de l’OFCE) qui l’évaluent à nettement plus de 1 dans la zone euro [3] depuis le déclenchement des politiques d’austérité généralisées [4]. En particulier lorsqu’elles recourent à la baisse des dépenses publiques, qui est particulièrement néfaste.

La restauration simultanée et rapide de l’équilibre budgétaire dans plusieurs pays interdépendants avait en effet toutes les chances de réduire brutalement l’activité, d’accroître fortement le chômage, de diminuer les rentrées fiscales et de rendre ainsi de plus en plus inatteignable l’objectif de désendettement public lui-même, suscitant un nouveau tour de vis, et ainsi de suite. Le diagnostic empirique valide aujourd’hui le raisonnement macroéconomique keynésien tel qu’il est enseigné dès la première année des cursus universitaires d’économie, et même au lycée en sciences économiques et sociales (SES) [5].

Il faudrait cependant être naïf pour penser que le constat d’échec des politiques macroéconomiques menées aujourd’hui en Europe - pourtant de plus en plus solidement établi à chaque nouvelle livraison des comptes nationaux trimestriels et des statistiques de l’emploi - est susceptible par lui-même d’entraîner un véritable changement de politique, comme on le voit bien en France. Ce serait méconnaître la force des croyances collectives. En particulier celles des doctrinaires pour lesquels la chute de l’activité et la hausse du chômage sont finalement le prix à payer pour la mise en œuvre « trop longtemps différée » de « réformes courageuses », selon une rhétorique et des formules qui tournent en boucle dans tous les hauts parleurs médiatiques et produisent ainsi un « effet de vérité » aussi factice que démobilisateur pour toute pensée critique. Seules ces « réformes » viendraient enfin à bout de la culture « laxiste » en matière budgétaire et des « rigidités » qui « entravent » la reprise et produiront bientôt des résultats, perpétuellement repoussés dans un futur [6] souvent appelé « moyen-terme ».

La croyance néolibérale, dans sa forme dogmatique, a de beaux jours devant elle, car la situation de crise fiscale et de stagnation de l’emploi est devenue un état durable en Europe, prétexte à des mesures de plus en plus « radicales » nourries par leur échec même : tant que la totalité de la révolution néolibérale ne sera pas parvenue à son terme, c’est à l’insuffisance de son application et aux résidus de « rigidités keynésiennes », en particulier en Europe, que seront imputées ses défaillances.

 

Un clivage structurant

Depuis les débuts de la structuration du courant néolibéral en Europe et à l’échelle mondiale, une opposition d’intensité variable s’est constituée entre les « pragmatiques », portés à des compromis avec l’époque - le keynésianisme, voire le socialisme dans sa variante social-démocrate, l’État-providence - et les « dogmatiques » (ou « radicaux ») pour lesquels la réalisation complète des objectifs néolibéraux, la création de marchés organisés dans un cadre juridique stable est la seule possibilité de transformer durablement un monde perpétuellement et pathologiquement en proie à la dérive « socialiste ».

Au fur et à mesure de la maturation de leurs œuvres et de l’évolution de leurs prises de position, certains théoriciens néolibéraux sont devenus plus radicaux et ont tourné le dos à des orientations jugées longtemps trop conciliantes, notamment à l’égard des syndicats et de l’État social [7]. La fracture avec le keynésianisme - mouvante et ambiguë chez des auteurs comme l’économiste britannique Lionel Robbins [8] dans l’après-guerre – est, par exemple, devenue plus forte chez d’autres, tel Friedrich Hayek [9], notamment en raison de l’influence croissante de l’école monétariste américaine à partir des années 1960.

Le néolibéralisme anglo-américain, qui connaît ses premiers grands succès électoraux à la fin des années 1970, est ainsi une version plus radicale, justifiée par ses promoteurs par la régulière montée en puissance de l’État interventionniste et redistributif. Celle-ci, assimilée à la hausse sans fin du prélèvement fiscal, suscite une révolte de plus en plus large chez les chefs d’entreprise et les managers, dans la petite bourgeoisie traditionnelle et au sein du monde des intellectuels de droite, dont les économistes néolibéraux sont l’avant-garde.

La situation en Europe continentale, et en particulier au sein de l’Union européenne (UE), est plus complexe : les succès néolibéraux des années 1980, qui ont concrétisé les dimensions néolibérales présentes dès le traité de Rome [10], sont surtout dus à une inflexion pragmatique liée à la conversion accélérée de la social-démocratie au programme néolibéral. Celle-ci opte, autour de 1982-83, pour un compromis historique avec les conservateurs. Elle s’engage dans la construction du marché unique, puis de la monnaie unique, tout en promouvant, sur un rythme modéré, les « réformes structurelles », notamment sur le marché du travail et en matière de protection sociale.

En Allemagne et en France, qui sont au cœur de ce compromis, peu d’économistes défendent ouvertement une variante très radicale du néolibéralisme, qui est en quelque sorte déjà porté par les institutions et intégré aux États et à l’UE. Les succès néolibéraux, dans le domaine monétaire et budgétaire surtout, seront en un sens plus prononcés encore qu’aux États-Unis, d’autant que le contexte politique et idéologique semble, si du moins l’on se contente d’un regard superficiel, moins favorable en Europe du fait de l’importance du mouvement social-démocrate et de l’Etat social.

On retrouve aujourd’hui cette opposition dans le contexte des politiques d’austérité qui, depuis plus de deux ans maintenant, ont entraîné l’Europe (et le monde) dans une nouvelle phase de la crise du capitalisme mondial.

 

Qui sont les « dogmatiques » ?

Si, aux États-Unis, les néolibéraux radicaux sont souvent des économistes académiques - relayés dans le champ politique par les Républicains [11] -, en Europe, ce sont plutôt des hauts fonctionnaires et des acteurs politiques. A côté des dirigeants d’entreprise (en premier lieu bancaires et financières), ils constituent une coalition « réformatrice » radicale. Présents dans les différents pays, notamment au sein des banques centrales et des ministères des finances, ils sont cependant plus visibles et sans doute plus déterminés dans les pays du Nord de l’Europe, en particulier en Allemagne.

La Bundesbank et le ministère des finances allemand constituent ainsi deux de leurs principaux bastions. Mais la Banque de France et le ministère des finances français (« Bercy » dans le jargon politico-médiatique) sont également présents dans cet espace transnational du néolibéralisme d’institution qui est aussi un réseau d’interdépendances idéologiques et professionnelles.

Depuis le basculement dans les politiques austéritaires en 2010, il devient plus clair que nombre d’acteurs politiques et bureaucratiques européens incarnent une croyance néolibérale dans sa forme la plus dogmatique, avec bien sûr des degrés et surtout des variations dans le temps. On peut parler d’une forme absolutiste de la croyance.

Le dogmatisme monétaire en est une première expression, mais il est aujourd’hui largement minoritaire dans le contexte de « relâchement » des politiques des banques centrales. Néanmoins, il se fait jour à chaque fois que les acteurs de la Banque centrale européenne (BCE) résistent, certes inégalement, à toute inflexion plus importante de leur mission, et il peut donc renaître à tout moment.

L’affirmation accentuée du dogmatisme budgétaire a, en revanche, contrebalancé l’affaissement du dogmatisme monétaire. Il est porté par une coalition d’acteurs de la BCE, de dirigeants politiques (le ministre des finances allemand Wolfgang Schaüble en est l’un des principaux représentants), de dirigeants de banques et de sociétés d’assurance. Il est légitimé par quelques économistes liés au monde des médias, notamment des économistes officiels allemands, comme le président de l’institut Ifo, Hans-Werner Sinn, l’un des plus radicaux sans doute des « ordolibéraux » européens.

Enfin, rappelons que les « réformes structurelles » (libéralisation des marchés du travail et des biens et services) unifient les différents courants néolibéraux. Cependant, selon les contextes, elles sont plus ou moins faciles à promouvoir et à mettre en œuvre, et elles sont parfois contrebalancées par le souci de la « modernisation des relations sociales » qui limite les possibilités de dérégulation totale, notamment au Nord de l’Europe.

 

L’offensive « pragmatique »

À partir de l’été 2012, les indicateurs conjoncturels se dégradent notablement. Devant les effets catastrophiques de la nouvelle phase économique engagée sous l’impulsion des « dogmatiques », un groupe d’économistes et de dirigeants plus « pragmatiques » décide de faire écho aux critiques de plus en plus nombreuses adressées aux politiques de réduction rapide des déficits et à leurs conséquences sociales et politiques de plus en plus palpables dans les indicateurs conjoncturels et dans les débats nationaux.

L’évolution la plus notable, par son impact médiatique, a eu lieu durant la semaine du 7 octobre 2012. Christine Lagarde, directrice générale du FMI, rejoint de manière plus explicite un regroupement d’économistes « pragmatiques » qui s’est exprimé avec plus de force à partir de l’été 2012. Elle demande une politique davantage tournée vers la croissance et moins rigide sur la réduction des déficits : « La priorité première, à l’évidence, consiste à dépasser la crise et à rétablir la croissance  tout particulièrement pour en terminer avec le fléau du chômage. Nous savons quelles mesures nous permettront d’y parvenir : une politique monétaire accommodante ; un assainissement budgétaire conduit à un rythme approprié, dans le souci de ne pas compromettre la croissance, mais accompagné de programmes solides et réalistes pour diminuer la dette à moyen terme ; l’achèvement de l’assainissement du secteur bancaire ; et des réformes structurelles pour stimuler la productivité et la croissance. Tout cela doit s’accompagner d’un rééquilibrage de la demande mondiale vers les marchés émergents dynamiques. Ne nous leurrons pas : sans croissance, l’avenir de l’économie mondiale est menacé ».

Les prises de position de la directrice générale du FMI sur la situation grecque, appelant à retarder de deux ans la date officielle de retour à l’équilibre budgétaire, contribuent à faire apparaître une faille, certes mineure, dans le consensus austéritaire, faille qui a été renforcée par les analyses autocritiques des macroéconomistes de la même institution.

Parmi les « pragmatiques », les membres de l’influent think tank bruxellois Bruegel proposent, depuis plusieurs mois, de reporter d’un an l’application stricte du Six-pack qui « corsète » un peu plus les politiques budgétaires des Etats. C’est, plus largement, à un allègement de la pression temporelle sur des gouvernements aux abois que les « pragmatiques » se concentrent désormais, avec quelque succès. Sans remettre aucunement en cause l’objectif de réduction des déficits et de l’endettement public, alpha et oméga de la politique économique, il s’agit seulement pour eux de l’étaler mieux dans le temps. Lorsqu’il apparaîtra, sans doute autour du mois d’avril, que le gouvernement français n’est pas en mesure de tenir l’objectif des 3 % de déficit budgétaire affiché, les deux camps devraient rapidement entrer en action.

On peut en effet penser que les tensions entre « dogmatiques » et « pragmatiques » n’en sont qu’à leur début sous une forme visible car elles existent en réalité sur un mode interne et feutré depuis le lancement effectif des politiques d’austérité. L’issue de cet affrontement est d’autant moins certaine que l’on a affaire à une lutte de palais, largement opaque, entre des acteurs situés au sein de différentes institutions et de différents espaces nationaux [12].

Notes

[1] Olivier Blanchard et Daniel Leigh, Growth Forecast Errors and Fiscal Multipliers, IMF Working Paper, 2013 : http://www.imf.org/external/pubs/ft/wp/2013/wp1301.pdf.

[2] Yves Dezalay, Bryant Garth, La Mondialisation des guerres de palais. La restructuration du pouvoir d’Etat en Amérique Latine, entre notables du droit et « Chicago Boys », Seuil, Paris, 2002.

[3] Chaque diminution du déficit annuel de 1 milliard d’euros se traduit par une baisse du produit intérieur brut (PIB) annuel de 1 milliard d’euros

[4] Eric Heyer, « Une revue de la littérature récente sur les multiplicateurs : la taille compte », OFCE Le blog, 21 novembre 2012 : http://www.ofce.sciences-po.fr/blog/?p=2887

[5] Un communiqué récent des jeunes de l’UMP reproche aux enseignements de SES leur manque de « neutralité » et vise, entre autres, Keynes : http://www.u-m-p.org/et-si-vincent-peillon-sinteressait-a-la-neutralite-des-manuels-et-de-lenseignement-de-leconomie. Assurément, la doctrine dominante qui proclame depuis 30 ans la « mort de Keynes » est une représentation « neutre » de l’économie !

[6] La matrice de ce discours est fournie par l’optimisme de commande, dans un discours de mars 2012, du président de la BCE, Mario Draghi. Voir par exemple, Mario Draghi, « La compétitivité de la zone euro et au sein de la zone euro », Intervention du président de la BCE, à l’occasion du colloque organisé par Le Monde et l’Association française des entreprises privées (AFEP) et consacré aux « Défis de la compétitivité. La compétitivité de la France, la compétitivité de l’Europe » à Paris, le 13 mars 2012 : http://www.ecb.int/press/key/date/2012/html/sp120313.fr.html

[7] Voir Gilles Christoph, Du nouveau libéralisme à l’anarcho-capitalisme. La trajectoire intellectuelle du néolibéralisme britannique, thèse pour le doctorat de civilisation britannique, Université Lyon 2, 2012.

[8] Lionel Robbins, professeur à la London School of Economics (LSE) puis directeur du Financial Times, fut membre fondateur de la Société du Mont-Pèlerin. Parmi les néolibéraux, il fut l’un des plus sensibles aux idées keynésiennes avec lesquelles il opère un compromis.

[9] Prix Nobel d’économie en 1974, l’Autrichien Friedrich Hayek (né von Hayek), émigré en Grande-Bretagne puis aux Etats-Unis, est resté le « pape » du néolibéralisme et le principal opposant à Keynes, en particulier depuis son ouvrage La Route de la servitude publié en 1944, où il fait de l’intervention de l’Etat le début d’une marche vers la tyrannie.

[10] François Denord et Antoine Schwartz, L’Europe sociale n’aura pas lieu, Raisons d’agir, Paris, 2009.

[11] Cinq Prix Nobel ont soutenu Mitt Romney lors de la dernière élection présidentielle américaine : Gary Becker, Robert Lucas, Robert Mundell, Edward Prescott et Myron Scholes : http://dailycaller.com/more-than-500-economists-5-nobel-laureates

[12] Les débats qui traversent aujourd’hui le monde des économistes européens en constituent une des dimensions. Voir Catherine Mathieu et Henry Sterdyniak, « La zone euro en crise », 17 janvier 2013, OFCE. Le Blog : http://www.ofce.sciences-po.fr/blog/?p=3104.





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