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ENTRETIEN AVEC CRISTINA KIRCHNER, ANCIENNE PRESIDENTE DE L’ARGENTINE

« Il est évident que je subis une persécution du pouvoir judiciaire. »

31 août 2016     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Le 23 juillet 2016, Cristina Fernandez de Kirchner a donné, dans sa demeure de El Calafate (province de Santa Cruz, Patagonie), un grand entretien à six médias internationaux : le site d’informations latino-américain Nodal, le quotidien mexicain La Jornada, la chaîne continentale latino-américaine Telesur, la chaîne du Qatar Al-Jazira, l’agence Reuters du Royaume-Uni et celle de Russie, Sputnik.

Mémoire des luttes publie des extraits choisis de cet entretien qui permettent de comprendre le point de vue de Cristina Kirchner sur le bilan de ses gouvernements et celui des premiers mois de pouvoir de Mauricio Macri. Ils exposent également l’analyse de l’ancienne présidente sur ses rapports avec le système judiciaire argentin.

Situation économique du pays

Situation économique du pays

Notre gouvernement avait envisagé les salaires des travailleurs non pas comme un coût économique, mais plutôt comme un mécanisme dynamisant et organisateur de l’économie grâce à la consommation. Et je sais que l’on va me répondre : « Maintenant, c’est l’étape de l’investissement, la consommation suivra. » Mais sans consommation, personne n’investit. Lorsqu’on produit des aliments, des voitures, etc., c’est la consommation qui garantit que l’investissement de l’entreprise sera rentable car sa production pourra être écoulée sur le marché intérieur ou à l’exportation.

Aujourd’hui, dans un monde où l’offre et les excédents sont si importants, toutes les économies, quel que soit leur niveau de développement - qu’elles possèdent les plus hauts niveaux de technologie, ou qu’elles produisent des bien primaires - ont des excédents de production. La consommation a baissé dans le monde entier en raison de la persistance de la crise et des inégalités de revenus qui s’aggravent et qui se propagent comme une nappe de pétrole à travers le monde.

En outre, avec une politique commerciale ouverte à l’importation, nous recommençons à voir les supermarchés argentins remplis de fruits, d’aliments, de porcs d’autres pays… Tout cela menace le marché intérieur. Disant cela, cela ne signifie pas que l’on souhaite une économie fermée, mais une économie qui se soucie des producteurs, des investisseurs et des petites et moyennes industries locales.

Bilan du gouvernement et des premiers mois de Mauricio Macri

Sans doute des erreurs et maladresses ont été commises, mais convenons que quitter le pouvoir devant une place pleine à craquer est un phénomène qui ne s’est jamais vu [l’ancienne présidente fait référence à la dernière journée de son mandat, le 9 décembre 2015, qui a donné lieu à une mobilisation massive de ses partisans sur la Place de mai face à la Casa Rosada de Buenos Aires]. Je souhaite à tous les gouvernements actuels ou futurs qu’ils puissent en dire de même. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a désormais un retour en arrière évident sur le plan des libertés. Il faut rappeler le cas de Milagro Sala [dirigeante de l’organisation Tupac Amaru détenue depuis le 16 janvier 2016, accusée de détournement de fonds, ce que récusent ses partisans et de nombreuses associations]. Il s’agit de la première prisonnière politique, avec son époux et d’autres militants ou dirigeants sociaux toujours emprisonnés.

Il y a aussi les licenciements qui s’amplifient. Aujourd’hui le chômage, l’insécurité et l’inflation figurent parmi les principales préoccupations des Argentins. Le chômage n’a pas été un problème au cours de notre gouvernement. Aujourd’hui, l’inflation et la variation des prix est constante. Je crois que la hausse du coût de l’alimentation doit être supérieure à 50%. Donc bien sûr, nous assistons à un retour en arrière.

Les fonds « vautours »

Le nouveau gouvernement a peut-être mal évalué sa négociation avec les fonds « vautours ».
Il a réussi à imposer au Congrès de voter un accord très mauvais avec ces fonds. Il pensait qu’avec cet accord, les dollars allaient pleuvoir. Eh bien non, les investissements sont régis par d’autres critères.

Il y a trois pouvoirs qui régissent le monde, en particulier notre région : le pouvoir des médias, le pouvoir judiciaire et également le pouvoir financier qui se répand comme une tâche d’huile sur le monde, et qui s’impose aux deux autres. Nous avons été attaqués sur notre gestion car nous ne voulions pas payer 1600% d’intérêts en dollars, ce qui dépasse toute logique financière et ce qui nous aurait directement amenés à dépouiller le pays.

Aux dernières élections, les partis qui prétendaient au pouvoir étaient divisés sur cette question. Cela a encouragé les fonds « vautours » à maintenir leurs exigences parce que le message qui leur était envoyé était qu’une fois ces partis au pouvoir, ils pourraient négocier avec eux.

Je me demande ce qu’aurait été la solution pour les Argentins si tous les partis politiques – qui ont toujours beaucoup parlé de l’unité nationale – avaient été en mesure de parvenir à un large consensus et dire : quel que soit le gagnant, c’est nous qui fixerons le montant. Je suis absolument convaincue que si telle avait été l’attitude de toutes les forces politiques, sans qu’elles soient nécessairement progressistes ou de gauche mais seulement respectueuses de leur pays et alertes sur le fait que la dette extérieure est le principal et plus vieux problème de l’Argentine, cela aurait été possible.

Multipolarité

Convenons que le pays et le monde traversent un moment complexe. Les Argentins débattent toujours comme si l’Argentine était une planète isolée. Je crois que tout ce qui se passe dans le monde a une influence : la crise de la dette en Grèce, en Espagne, le Brexit, mais également la situation mondiale. Je pense par exemple à la désintégration des organismes régionaux, la faiblesse du Mercosur (Marché commun du Sud) et de l’Unasur (Union des nations sud-américaines), ainsi que de l’Union européenne avec le départ de l’Angleterre.

Les BRICS se présentaient comme une alternative. Je me souviens que la présidente Dilma Rousseff nous avait convoqué à Brasilia, à des réunions de l’Unasur et des BRICS, pour créer un Fonds spécial des BRICS, ce qui aurait été une sorte de fond alternatif. Mais ensuite, il y a eu des difficultés, bien sûr celles du Brésil, mais également au plan économique en Russie. Une multipolarité semblait surgir de façon croissante dans le monde mais celle-ci a subi une perte de valeur et on revient presque à un monde unipolaire. Cela n’est bon pour personne, pas même pour ceux qui semblent en être les bénéficiaires.

Le « Front citoyen »

Le 13 avril, personne ne parlait du prix du gaz et de l’électricité ; et rappelez-vous lors de la manifestation à Comodoro Py* [siège du tribunal où Cristina Kirchner a été citée à comparaître et auquel se sont rendus des milliers de ses partisans pour la soutenir ], j’avais parlé d’un « Frente Ciudadano » – « Front Citoyen » – pour reconstruire de nouvelles majorités, non pas sur des bases partisanes, mais comme processus rassemblant tous ceux qui se battent contre les agressions économiques.

Ce même 13 avril, alors qu’aucun dirigeant politique ne s’en préoccupait, j’ai évoqué les dépenses d’électricité, de gaz et du panier alimentaire de base. Ces dirigeants étaient tous très enthousiastes d’avoir signé l’accord avec les fonds « vautours », pensant que tout allait trouver une solution.
Cela ne fait pas de moi une personne visionnaire, intelligente, ou particulièrement clairvoyante, mais simplement une personne qui a occupé huit ans le fauteuil de la Casa Rosada [palais présidentiel]. Je savais que ces augmentations de fin janvier et de fin février, auxquelles personne n’avait prêtées attention, allaient avoir un impact phénoménal sur l’inflation, la qualité de vie et sur toute l’activité économique.

L’idée que les subventions de notre gouvernement étaient destinées aux « morochos  » – les pauvres –, aux « villeros  » – habitants des bidonvilles –, enfin « los cabezas  » comme ils les appellent avec dédain, était fausse. Non, les subventions étaient pour l’ensemble de l’économie, pour la petite, moyenne et aussi pour la grande industrie nationale. Les subventions représentaient un salaire indirect pour les travailleurs, la classe moyenne, qui pouvait alors consommer, voyager, acheter une voiture ou une maison.

Et pour en revenir à l’augmentation des prix, je remarque que lorsqu’un journaliste pose une question à l’actuel ministre de l’économie à propos de l’impact qu’elle a sur l’économie, il répond que cela correspond au coût de deux pizzas…Bon, c’est quand même un peu plus que deux pizzas… Même si elles sont garnies de poivrons, de jambon et d’olives de toutes sortes, elles ne permettent pas de payer une facture.

Je pense également qu’éliminer des revenus de l’Etat, les taxes à l’exportation payées par les secteurs les plus concentrés de l’économie à forte rentabilité est une erreur car cela a créé un déficit qui n’existait pas.

Pourquoi réduire en particulier les taxes à l’exportation du secteur minier ou des entreprises monopolistiques de la production primaire ?

Provoquer un choc ?

Peut-on dire qu’il y a vraiment eu un mauvais calcul ? Non. Je crois que le pouvoir actuel voulait provoquer un choc pour ensuite avoir la latitude d’imposer n’importe quel salaire à des travailleurs craignant de le perdre. L’augmentation des prix du gaz, de l’énergie et des transports – le « tarifazo  » – avait pour objectif la précarisation et la flexibilité salariales. Au-delà des hypothèses ou des bonnes intentions, ce choc n’était pas celui attendu par la société argentine ; on lui avait promis qu’il n’y aurait pas d’augmentations, ni de dévaluation, qu’il n’y aurait pas de licenciements et que personne ne serait poursuivi pour ses idées, enfin que tout irait mieux, et que même les matchs de foot continueraient d’être retransmis gratuitement à la télé.

Les résultats n’ont même pas été à la hauteur attendue, notamment de la part d’une équipe gouvernementale qui s’est définie elle-même comme la meilleure de ces cinquante dernières années.

Bicentenaire de l’indépendance de l’Argentine

Pour moi, l’histoire a toujours eu une signification importante, non pas comme le simple récit de ce qui nous est arrivé, mais comme la compréhension de ce qui se passe aujourd’hui et de ce qui peut nous arriver. L’histoire n’est pas le récit de qui était untel, de comment on a traversé les Andes ou si Mariquita Sánchez de Thompson chantait l’hymne sur un piano désaccordé...Pour ceux qui militent et qui font de la politique, l’histoire est un instrument qui participe au changement de la destinée d’un pays et d’un peuple.

L’histoire est aussi la possibilité de comprendre ce qui nous arrive. Une des questions que j’ai toujours considérée comme essentielle, c’est la commémoration du 25 mai 1810. C’est important pour moi et pour les Argentins, parce que cette date a toujours été la propriété exclusive de l’historiographie libérale argentine, et parce que le premier centenaire avait été célébré sous l’état de siège et sa répression. L’infante d’Espagne, qui avait était invitée, se promenait en carrosse dans les rues alors qu’il y avait la faim, le chômage et des travailleurs emprisonnés. Lorsque j’étais sénatrice, la question du Bicentenaire m’a titillée l’esprit. Il fallait que ce soit absolument une commémoration nationale, fédérale, régionale : de l’intégration latino-américaine. Ceux qui ont caché l’histoire, ce sont les autres.

Pouvoir judiciaire

Je pense qu’il existe un pouvoir médiatique qui juge publiquement, un pouvoir judiciaire qui est comme son reflet, et un secteur financier qui intervient dans la région à partir de ces deux pouvoirs.
Cela s’est vu au Brésil où l’intervention du pouvoir judiciaire a été très forte. C’est également le cas ici où le pouvoir judiciaire est fortement intervenu durant notre gestion.

La loi sur les médias, qui était un modèle contre leur monopole et leur hégémonie, a été démantelée par le pouvoir judiciaire. Lorsque nous avons souhaité payer nos créanciers avec les réserves de l’Etat, la justice a voulu l’empêcher par des mesures conservatoires. Il y a toujours eu des pressions, mais finalement nous avons réussi.

En outre, notre tentative pour démocratiser le pouvoir judiciaire, le dernier pouvoir corporatiste argentin, consistait à élire par un vote populaire les juges, les avocats et les académiciens du Conseil de la magistrature, comme le sont les députés et les sénateurs de cet organisme. Bien entendu, cela ne concernait pas les juges des tribunaux car cela n’est pas pertinent.

Eh bien, ce fut la seule fois que le tribunal a fait usage du per saltum [procédure accélérée qui brûle les étapes judiciaires]. De plus, nous avions prévu une législation qui devait rompre un peu avec l’inertie du pouvoir et son népotisme. C’était notre tentative pour aller vers une large démocratisation d’un pouvoir naturellement corporatiste. Effectivement, c’est le seul pouvoir, ancien et dans lequel les acteurs sont désignés à vie, de cette sorte. Tous les autres sont soumis à des élections et à des renouvellements.

Ce fut la seule fois que la Cour suprême a utilisé le per saltum pour défendre son corporatisme alors que le projet présenté par l’exécutif avait été voté par les deux chambres à la majorité absolue.

Il est évident que je subis une persécution du pouvoir judiciaire. Cela a été annoncé par des journalistes, des chroniqueurs ou des éditorialistes qui, durant les trois ou quatre années passées, annonçaient que quand je ne serai plus au pouvoir, j’aurai de sérieux problèmes avec la justice. Ils étaient clairvoyants ou simplement faisaient partie d’une articulation médiatico-judiciaire qui est à l’œuvre en ce moment.

Ce sont des accusations dont j’ai également souffert quand j’étais présidente.

Le procès que l’on me fait au sujet du « dólar futuro » [1] est le plus emblématique de cette persécution judiciaire. Le juge qui a ouvert ce procès me demande de comparaître avec mon ministre de l’économie, pensant que les bénéficiaires du dollar à terme seraient nos amis proches. Selon l’enquête, les bénéficiaires sont ceux-là même qui ont décrété la dévaluation [le gouvernement actuel]. Pire encore dans le cas d’un fonctionnaire : le directeur adjoint du chef de cabinet présidentiel actuel avait négocié le prix qu’il allait toucher avec le propriétaire de Rofex (un des marchés à terme). Ceci est un vrai délit car incompatible avec la fonction. Ceux qui ont décrété la dévaluation et ceux qui ont profité de ces contrats ne sont pas du tout inquiétés. C’est nous qui sommes poursuivis pour avoir voulu préserver et soutenir la valeur de notre monnaie.

La vérité, c’est qu’il s’agit d’une accusation absolument arbitraire, sans queue ni tête, qui révèle un haut degré de persécution. Et enfin : saisir la pension du président est pathétique et ridicule. Je ne me plains pas. Lorsque tu décides que les responsables du génocide doivent être poursuivis et condamnés, quand tu récupères un bâtiment comme l’ESMA [Ecole de mécanique de la Marine argentine, ancien centre militaire de détention et de torture à Buenos Aires pendant la dictature] pour le rendre au devoir de mémoire, lorsque tu décides de rendre public le système de retraites des travailleurs, quand tu dis que les travailleurs doivent percevoir un salaire leur permettant de vivre avec dignité et de dynamiser l’économie, quand tu décides de renationaliser YPF (Yacimientos Petrolíferos Fiscales, compagnie pétrolière), la société la plus importante d’Argentine et l’une des 200 plus grandes entreprises au monde, Aerolineas Argentinas pour la transformer en compagnie aérienne compétitive, lorsque tu décides de récupérer la gestion de la compagnie des eaux pour réaliser les travaux d’infrastructures nécessaires, quand tu fais tout cela, il est sûr qu’existe le risque que l’on te poursuive politiquement et qu’on te mette en prison.

 

Traduction : Annie Escoda, à partir des transcriptions publiées par le site Nodal. Une première version de ce texte a été publiée sur le blog de Carlos Schmerkin, hébergé sur le site Mediapart. 

Vidéo complète de l’entretien (en espagnol) : https://www.youtube.com/watch?v=SVHzxdOXiSc#action=share

Révision et édition : Mémoire des luttes

Illustration : Ministerio de Cultura de la Nación Argentina

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Notes

[1] Note de la traductrice : En 2015, le gouvernement Kirchner avait fait une opération par l’intermédiaire de la Banque centrale dans laquelle la valeur du dollar était arrêté à 10,21 pesos. Or, aujourd’hui le dollar est à 15 pesos. Cette différence – qui est payée en pesos et non en dollars, mais avec ce type de change en vigueur – est à la charge de la Banque centrale pour les investissements qui supposaient que le dollar allait être à 10 et évidemment, ce n’est pas le cas. Le dollar à terme se définit comme un contrat d’achat ou de vente de devises, de matières premières ou de n’importe quel produit à une date postérieure en convenant au jour de la transaction du prix, de la quantité et de la date d’échéance.





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