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Chronique - octobre 2010

L’Amérique latine, un vivant reproche pour la gauche européenne

Par Bernard Cassen  |  5 octobre 2010     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Quand les dirigeants européens s’intéressent à l’Amérique latine, c’est en termes de commerce et d’investissements. Au niveau des Etats, il s’agit de décrocher de grands contrats pour leurs industriels, notamment ceux de l’armement, des transports et des travaux publics. Au niveau de l’Union européenne (UE), la grande affaire du moment est de savoir si un accord de libre-échange pourra être signé avec le Mercosur [1].

Pour les négociateurs de l’UE, peu importe la couleur politique des gouvernements latino-américains dès lors qu’ils ouvrent leurs marchés aux transnationales européennes. Des marchés qui représentent environ 60 milliards d’euros par an… Une exception à cette règle toutefois : ces diplomates insistent pour qu’un chapitre d’un éventuel accord traite de la garantie des investissements. C’est le Venezuela qui est directement visé en raison des nationalisations décidées par le gouvernement de Hugo Chavez, et qui ont pourtant toutes fait l’objet d’indemnisations généreuses. La souveraineté des Etats sur leurs ressources naturelles et la maîtrise de leurs secteurs économiques stratégiques sont des notions totalement étrangères aux représentants de la Commission de Bruxelles, porte parole des lobbies industriels et financiers européens, qui négocient au nom des Vingt-Sept.

Jusque-là, rien qui puisse surprendre. Aussi bien au sein de l’UE que dans ses relations extérieures, la Commission reste dans sa logique ultra-libérale, et un accord de libre-échange avec une zone de 250 millions d’habitants constituerait pour elle un succès majeur. De même, au plan politique, nul ne s’étonnera que toute la droite européenne et la quasi totalité des grands médias manifestent une hostilité permanente à l’égard des gouvernements (Bolivie, Equateur, et surtout Venezuela) qui ont engagé des processus de profonde transformation sociale et qui, avec Cuba, sont les éléments moteurs de l’Alliance bolivarienne des peuples d’Amérique (Alba) [2].

Ce qui, en revanche, est plus difficilement compréhensible, c’est l’attitude d’une grande partie des forces se réclamant de la gauche, tout particulièrement de la social-démocratie. Au mieux, elles ne veulent pas voir ce qui se passe en Amérique du Sud [3], elles regardent ailleurs. Au pire, elles se contentent de reprendre à leur compte les campagnes de désinformation et de dénigrement dont, dans la presse écrite, El Pais en Espagne et Le Monde et Libération en France sont les principaux relais européens.

L’Amérique latine est aujourd’hui la seule région du monde où, certes de manière parfois désordonnée, des gouvernements mettent en œuvre des mesures réellement progressistes, créent les conditions de la participation populaire, rompent avec les dogmes néolibéraux, mettent le projet politique au poste de commandement et instaurent, avec l’Alba, des formes de relations internationales fondées sur la solidarité et non pas la concurrence. En bonne logique, ces expériences mériteraient d’être étudiées et soutenues par tous les mouvements de gauche en Europe. Ce n’est nullement le cas. Sans doute parce qu’elles constituent un vivant reproche pour tous ceux qui ont renoncé à changer la société autrement qu’en paroles. 

 

Notes

[1] Le Mercosur comprend l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay. L’entrée du Venezuela est encore subordonnée à un vote favorable du Parlement paraguayen.

[2] L’Alba regroupe 8 Etats : Antigua-et-Barbuda, la Bolivie, Cuba, l’Equateur, La Dominique, le Nicaragua, Saint-Vincent-et-les Grenadines et le Venezuela. La Guyana est membre observateur.

[3] Seul le Brésil de Lula fait l’objet d’appréciations positives parce qu’il est jugé « modéré » et « raisonnable ». Aussi les médias européens tentent-ils de l’opposer aux « radicaux » de l’Alba.





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