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Commentaire n° 421, 15 mars 2016

L’effondrement de l’Union européenne ? Un point de vue sceptique

Par Immanuel Wallerstein  |  27 avril 2016     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Parmi les jeux divers auxquels experts et politiques s’adonnent actuellement, il en est un qui consiste à nous expliquer en détail pourquoi et comment l’Union européenne (UE) va s’effondrer, pourquoi et comment elle est déjà en train de s’effondrer. Quiconque suit un peu l’actualité mondiale connaît chacun de leurs arguments routiniers : le Grexit et le Brexit ne sont que le prélude à une série d’autres sorties de l’Union ; aucun pays n’est prêt à accueillir davantage de migrants (réfugiés) ; l’Allemagne est trop puissante – ou pas assez ; l’extrême-droite progresse presque partout ; l’application des accords de Schengen, instituant la libre circulation des personnes à l’intérieur de l’Union, est suspendue dans la plupart des Etats signataires ; le chômage augmente inexorablement.

Une même idée sous-tend cette litanie pessimiste (ou optimiste, diront peut-être certains) : les Européens, des plus avertis aux plus ignares, seraient devenus sourds aux arguments de raison ; tous ou presque agiraient de façon irrationnelle, mus par l’émotion plus que par la réflexion. A ce point, vraiment, Charlie Brown ? Voilà qui ferait une bonne planche de BD, mais cela signifie-t-il que l’Union européenne va effectivement disparaître ?

Mon propos n’est pas de dire si l’Union européenne est une bonne ou une mauvaise chose, et s’il convient, ou non, de la renforcer ou de l’affaiblir. Je tente plutôt d’analyser ce qui, selon moi, va réellement se produire. Les institutions qui organisent aujourd’hui l’Union existeront-elles encore dans dix ou vingt ans ? J’ai tendance à le penser. Et pour expliquer pourquoi, je suggère d’examiner ce qui peut bien faire hésiter les Européens – des plus avertis aux plus ignares – devant la décision fatidique de démanteler ce qu’ils ont mis tant d’énergie à construire depuis quelque soixante-dix ans. Il y a là des raisons que l’on peut qualifier d’économiques, d’autres de géopolitiques, d’autres enfin de culturelles.

Qu’en est-il d’abord de l’économie ? La situation en termes de revenu courant est mauvaise dans toute l’Union, pour les Etats comme pour la grande majorité des citoyens. La question est de savoir si le démantèlement de l’Europe serait susceptible de la redresser ou, au contraire, de la dégrader davantage.

La zone euro est un objet de débat constant. Va-t-elle survivre, ou bien mourir ? Regardons par exemple ce qui s’est passé en Grèce lors des deux élections qui s’y sont déroulées en 2015. Un premier scrutin a vu la victoire d’Alexis Tsipras, chef de la coalition Syriza actuellement au pouvoir, sur un programme anti-austérité. Lequel Tsipras, quand il s’est agi de négocier un nouveau prêt avec ses partenaires européens, a fait machine arrière sur à peu près tous ses engagements de campagne et accepté des exigences de l’UE extrêmement dommageables pour le niveau de vie d’une majorité de Grecs. Ce pourquoi il a été accusé de trahir ses promesses par l’aile gauche de Syriza, qui a quitté le parti et investi ses propres candidats. Et pourtant, à l’issue de nouvelles élections législatives qu’il s’est hâté de convoquer, Tsipras a été reconduit à la tête du gouvernement. Face à la dissidence de gauche issue de son parti, les électeurs grecs ont tranché en sa faveur.

Il paraît clair, du moins pour moi, que les Grecs sont restés sourds aux critiques de la gauche parce qu’ils tenaient, avant tout, à ne pas quitter la zone euro. Tsipras avait fait de cet enjeu une priorité, alors que ses opposants de gauche souhaitaient rétablir une monnaie autonome. Manifestement, les électeurs ont estimé que les inconvénients très réels de l’appartenance à l’euro étaient encore préférables aux conséquences, probablement pires, d’un retour à la drachme.

La situation est à peu près comparable en ce qui concerne les divers « amortisseurs sociaux » institués par les Etats européens, comme les retraites et les indemnités de chômage. La quasi-totalité de ces Etats ont réduit leur système de protection sociale pour des raisons budgétaires. Ces coupes ont été combattues, parfois avec succès, par les partis de gauche et de centre-gauche. Mais avons-nous la moindre raison de croire que, si l’Union européenne devait disparaître demain, ses ex-membres auraient plus d’argent à distribuer ? Les partis de gauche le prétendent souvent, en pointant du doigt les « pressions néolibérales » de la bureaucratie européenne. Mais si l’on jette un coup d’œil au reste du monde, exempt de la tutelle bruxelloise, peut-on me citer des Etats qui aient pu accroître leurs dépenses sociales ?

S’il n’existe aucun avantage réel, en termes de niveau de vie, à démanteler l’Union européenne, y a-t-il d’autres raisons qui le justifieraient ? Depuis ses débuts, l’UE a toujours joué un rôle géopolitique important et n’a cessé de s’élargir à de nouveaux membres. Les Etats-Unis n’ont jamais manqué d’encourager, officiellement, sa montée en puissance et son expansion, mais en s’efforçant, dans les faits, de fragiliser un processus qui leur apparaît comme un risque géopolitique majeur. Il est évident pour la plupart des observateurs que le poids géopolitique de l’UE est fonction de sa masse. Son démantèlement signerait la fin de cette puissance et réduirait les Etats européens dissociés à quantité négligeable.

Au fond, la plupart des dirigeants et des partis européens le comprennent. Quelle que soit la virulence de certains à l’égard des institutions de l’UE, sont-ils prêts à renoncer aux avantages que confère une vaste et unique entité ? Certains mouvements de droite, notamment en Europe de l’Est, voient dans l’Union un moyen de pression pour s’assurer la protection militaire des Etats-Unis contre le bellicisme supposé des Russes. Dans d’autres pays, comme la France, ce sont des courants de gauche qui érigent l’Union européenne en rempart contre des initiatives américaines jugées agressives. Pour les uns comme pour les autres, où serait le bénéfice d’un démantèlement de l’Union ?

Il y a enfin ce qu’il est convenu d’appeler les liens culturels entre les Etats-Unis et l’Europe, publiquement affirmés mais objets d’un discret mépris en tant que vestiges de l’hégémonie américaine des années 1945-1970. Les mouvements et partis de gauche veulent utiliser la structure unifiée née de la construction européenne pour restaurer l’autonomie (sinon la supériorité) culturelle vis-à-vis des Etats-Unis qu’ils estimaient détenir avant 1945. De leur côté, les droites européennes entendent profiter de cette force collective pour affirmer une spécificité culturelle européenne sur les questions relatives aux droits de l’homme. Ici encore, l’union fait la force.

Ce que je vois devant nous, c’est de plus en plus de rhétorique et de moins en moins d’action concrète. Pour le meilleur ou pour le pire, je crois que les institutions de l’UE survivront. Ce qui ne veut pas dire qu’elles ne changeront pas. Il y a, et il continuera d’y avoir, une vraie lutte politique au sein de l’Union à propos du type d’institution collective qu’elle devrait être. Cet affrontement intra-européen est un aspect du combat qui se déroule à l’échelle planétaire, avec pour enjeu la définition du monde que nous voulons construire pour sortir de la crise structurelle du système-monde moderne.

 

Traduction : Christophe Rendu

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

 

Illustration : Theophilos Papadopoulos





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