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Commentaire n° 323, 15 février 2012

L’impasse syrienne

Par Immanuel Wallerstein  |  27 février 2012     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Bachar Al-Assad est parvenu à faire son entrée dans le club très « select » des hommes les plus impopulaires de la planète. Qualifié de tyran, et même de la plus sanglante espèce, il fait l’unanimité ou presque contre lui. Et ce, jusques et y compris dans certains gouvernements qui, bien que se refusant à l’accabler, semblent lui conseiller d’avoir la main moins lourde dans la répression et de faire des concessions politiques à ses opposants.

Comment expliquer alors qu’il puisse ignorer tous ces conseils et continuer de recourir à la violence pour maintenir son contrôle politique sur la Syrie ? Pourquoi n’y a-t-il pas d’intervention extérieure pour le forcer à lâcher le pouvoir ? Pour répondre à ces questions, il faut commencer par une évaluation des points forts du président syrien. Tout d’abord, il dispose d’une armée relativement puissante et, jusqu’à présent et à quelques exceptions près, elle est restée fidèle au régime, tout comme d’autres services de sécurité (ou intérieurs). Ensuite, il semble continuer de jouir du soutien d’au moins la moitié de la population dans ce qui est de plus en plus décrit comme une guerre civile.

Les postes clés du gouvernement et le corps des officiers sont entre les mains des alaouites, une branche de l’islam chiite. Ceux-ci représentent une minorité de la population et redoutent certainement ce qui pourrait leur arriver si les forces d’opposition, en grande partie sunnites, devaient accéder au pouvoir. En outre, les autres forces minoritaires, les chrétiens, les druzes et les kurdes, paraissent tout aussi méfiantes d’un gouvernement sunnite. Enfin, l’importante bourgeoisie marchande ne s’est pas encore retournée contre Assad et le régime Baas.

Est-ce vraiment suffisant ? Si ce n’était que ça, je doute qu’Assad pourrait vraiment tenir beaucoup plus longtemps. Le régime est mis sous pression sur le plan économique. L’Armée syrienne libre (ASL) est alimentée en armes par les sunnites irakiens et probablement par le Qatar. Et le chœur des dénonciations dans la presse internationale et par des hommes politiques de tous bords se fait chaque jour un peu plus entendre.

Et pourtant, je ne pense pas que d’ici un an ou deux, Assad sera parti ou que le régime aura fondamentalement changé. La raison en est que ceux qui dénoncent Assad avec le plus de vigueur ne veulent pas réellement le voir partir. Regardons au cas par cas.

Arabie saoudite : son ministre des affaires étrangères a déclaré au New York Times qu’ « il devait être mis fin aux violences et que le gouvernement syrien avait épuisé ses chances ». Ce sont des mots très forts mais il faut lire cet entretien jusqu’au bout lorsqu’il ajoute qu’ « une intervention internationale devait être écartée ». Le fait est que l’Arabie saoudite souhaite porter à son crédit son opposition à Assad mais qu’elle est tétanisée par la perspective du gouvernement qui lui succédera. Elle sait que dans une Syrie post-Assad (probablement passablement anarchique), Al-Qaïda y ferait son nid. Et les Saoudiens savent que l’objectif numéro un d’Al-Qaïda demeure le renversement de leur régime. « Pas d’intervention internationale » donc.

Israël : certes, les Israéliens continuent d’être obnubilés par l’Iran. Et certes, la Syrie baasiste continue d’être l’amie de l’Iran. Mais une fois dit tout cela, force est de constater que la Syrie a été un en voisin arabe relativement tranquille, un îlot de stabilité pour les Israéliens. Certes, les Syriens aident le Hezbollah, mais lui aussi s’est montré relativement tranquille. Au fond, pourquoi les Israéliens souhaiteraient-ils prendre le risque d’avoir une Syrie post-baasiste turbulente à leur porte ? Qui exercerait alors le pouvoir ? Et ceux qui l’exerceraient ne seraient-ils pas enclins à s’affirmer en lançant le djihad contre Israël ? Et la chute d’Assad n’aboutirait-elle pas à bouleverser la relative tranquillité dont semble jouir actuellement le Liban ? Et tout ceci ne risque-il pas de se terminer par un regain de radicalisation d’un Hezbollah revigoré ? Si Assad tombe, Israël a beaucoup à perdre et pas grand chose à gagner.

Etats-Unis : le gouvernement étasunien peut se payer de mots. Mais avez-vous noté la prudence qui le caractérise en pratique ? Le Washington Post a titré le 11 février : « Pendant qu’un carnage se prépare, les Etats-Unis ne voient ‘pas de bonnes solutions’ pour la Syrie ». L’article souligne que le gouvernement n’a « aucun appétit pour une intervention militaire ». Pas d’appétit malgré la pression d’intellectuels néoconservateurs comme Charles Krauthammer qui a l’honnêteté de reconnaître que « ce n’est pas seulement pour la liberté. C’est vraiment, dit-il, pour renverser le régime iranien ».

Mais n’est-ce pas exactement pour cette raison qu’Obama et ses conseillers ne trouvent pas de bonnes solutions ? Ils furent poussés dans l’opération libyenne. Les Etats-Unis n’ont certes pas perdu beaucoup de vies, mais en ont-ils vraiment tiré un gain géopolitique ? Le nouveau régime libyen, si tant est qu’il y en ait un, est-il meilleur ? Ou est-ce le début d’une longue instabilité interne, comme cela est arrivé en Irak ?

Par conséquent, quand la Russie a opposé son véto à une résolution des Nations unies sur la Syrie, j’imagine les soupirs de soulagement qui ont dû être poussés à Washington. L’hypothèque qui pesait pour faire monter les enchères et pousser vers une intervention à la libyenne était levée. Le véto russe protégeait Obama du harcèlement des Républicains. Et l’ambassadrice américaine aux Nations unies, Susan Rice, pouvait faire porter le chapeau aux Russes : ces derniers avaient été « dégoutants », s’était-elle écriée de façon ô si diplomatique.

France : toujours nostalgique de la positon jadis dominante de son pays en Syrie, le ministre des affaires étrangères Alain Juppé s’époumone et accuse. Mais des troupes ? Vous n’y pensez pas : une élection se profile à l’horizon et envoyer des troupes ne serait absolument pas populaire, à plus forte raison parce que ce ne serait pas la partie de plaisir qu’a été la Libye.

Turquie : les Turcs ont amélioré de façon spectaculaire leurs relations avec le monde arabe au cours de la dernière décennie. Ils sont certainement mécontents d’avoir une guerre civile à leurs frontières. Ils seraient ravis qu’un compromis politique soit trouvé. Mais le ministre des affaires étrangères Ahmet Davutoglu a assuré que « la Turquie ne fournit pas d’armes et ne soutient pas les déserteurs ». La Turquie veut foncièrement être l’amie des différents camps en présence. Et en outre, les Turcs ont leur propre question kurde et la Syrie pourrait leur proposer un soutien actif qu’elle s’est jusqu’à présent refusée à accorder.

Qui veut alors intervenir en Syrie ? Le Qatar, peut-être. Mais si riche soit-il, ce pays n’a rien d’une grande puissance militaire. La conclusion est que, aussi tonitruante la rhétorique et aussi affreuse la guerre civile soient-elles, personne ne souhaite vraiment voir partir Assad. Et donc, selon toute probabilité, il restera en place.

 

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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