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L’intégration régionale intéresse-t-elle toujours le Brésil ?

Par Christophe Ventura  |  9 août 2014     →    Version imprimable de cet article Imprimer

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L’Amérique latine vit une période d’effervescence diplomatique et géopolitique dans un contexte de basculement progressif du centre de gravité de l’économie mondiale vers l’Asie/Pacifique. En quelques semaines, la région a ainsi accueilli plusieurs événements d’envergure qui accélèrent et façonnent ses dynamiques d’intégration régionale : sommets de l’Alliance du Pacifique (19-20 juin) [1] et des Brics (14-16 juillet), visite du président chinois Xi Jinping en Argentine, au Brésil, à Cuba et au Venezuela (17-23 juillet) — quatre pays en conflit ou en froid avec Washington —, sommets du Mercosur (29 juillet) [2] et de l’Union des nations sud-américaines (Unasur) les 21 et 22 août à Montevideo (Uruguay).

Les décisions des Brics contribuent à la reconfiguration progressive des équilibres financiers et monétaires mondiaux [3]. Les annonces du président chinois ont confirmé, dans ce contexte, l’ancrage et l’influence croissante du pays du Milieu dans le Nouveau monde. Xi Jinping décrit désormais le futur qu’il envisage pour la relation Chine/Amérique latine dans une formule toute mathématique : « 1+3+6 ». Elle vise à définir un cadre pérenne et permanent entre les deux acteurs : « 1 » pour Plan de coopération Chine/AL-Caraïbe 2015-2019 ; « 3 » pour en indiquer les trois moteurs (commerce, investissements, coopération financière) ; « 6 » pour en identifier les secteurs d’application (énergie et ressources naturelles, construction d’infrastructures, agriculture, industrie, innovation scientifique et technologique, technologie de l’information). Par ailleurs, le président chinois a proposé, conjointement avec ses homologues brésilien et péruvien, le lancement d’un groupe de travail trilatéral pour la construction d’une voie ferroviaire transcontinentale sud-américaine reliant la côte Atlantique à celle du Pacifique, connectée aux marchés asiatiques. Enfin, il a annoncé plusieurs engagements financiers dans la région : prêts préférentiels et investissements dans les infrastructures (transports, exploration minière, terminaux portuaires) pour un montant supérieur à vingt-trois milliards de dollars, suspension de la dette cubaine, augmentation des investissements des entreprises chinoises dans un maximum de pays (250 milliards de dollars prévus au cours des dix prochaines années).

Dans ce contexte où l’Amérique latine est devenue un enjeu de la bataille pour l’hégémonie dans le Pacifique entre les Etats-Unis et la Chine, et où tous les pays latino-américains diversifient désormais leurs relations économiques et géopolitiques au sein — et en dehors — du sous-continent, une nouvelle séquence d’intégration régionale semble s’ouvrir. A l’initiative de la présidente chilienne Michelle Bachelet (centre-gauche), les membres de l’Alliance du Pacifique expriment désormais leur souhait d’un rapprochement économique et commercial avec ceux du Mercosur — notamment avec le Brésil qui constitue un marché significatif pour leurs économies [4] —. Ils souhaitent lui proposer un partenariat qui lui permettrait de bénéficier d’un accès direct vers la zone Pacifique et qui le pousserait, de facto, à consolider ses relations économiques avec eux autour de la promotion du libre-échange. Dans cette perspective, Michelle Bachelet déclarait le 20 juin : « Nous devons continuer à avancer dans notre relation avec la région Asie/Pacifique et dans celle avec d’autres instances dans notre région comme le Mercosur (…). Il nous semble qu’au-delà de nos légitimes différences, il est parfaitement possible de développer, dans un futur proche, des accords entre pays de l’Alliance du Pacifique et le Mercosur. Non seulement cela nous paraît possible, mais nous pensons que c’est nécessaire  ». Et d’ajouter : « le Pacifique [peut devenir] un port et un pont pour toute l’Amérique latine  » [5].

Cette proposition ne contredit pas les intérêts des Etats-Unis. La première puissance mondiale dispose d’accords de libre-échange avec chacun des membres de l’Alliance et certains d’entre eux, comme le Mexique, sont pleinement intégrés à son économie (ou la Colombie dans une moindre mesure). Elle concède également qu’elle ne peut exiger d’eux qu’ils ne commercent pas avec la Chine qui représente une part croissance de leurs échanges économiques. Washington souhaiterait enfin, malgré les ratés de l’affaire Snowden, séduire le Brésil et établir avec lui un partenariat économique et énergétique qui l’attirerait progressivement dans un nouveau système d’alliances.

Pour leur part, les pays du Mercosur — notamment ceux qui sont également membres de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) — souhaitent ancrer le champion régional dans leur propre système d’alliances et approfondir leur intégration économique. Dans cette perspective, ils viennent d’obtenir, lors du Sommet du Mercosur de Caracas, que la proposition émise en 2013 [6] par le président du Venezuela, Nicolas Maduro, prenne corps. Le bloc régional s’engage désormais à « promouvoir une zone économique complémentaire entre le Mercosur, l’Alba-TCP, Petrocaribe [7] et la Caricom [8] ».

Il s’agira, selon les termes du point 18 de la Déclaration finale du Sommet, de rechercher « l’intégration et la complémentarité économique entre les parties pour avancer dans le processus d’intégration de l’Amérique latine et de la Caraïbe  ». Cet espace constituera un « instrument pour impulser un développement intégral et lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale. (Il) se base[ra] sur la complémentarité, la solidarité, la coopération et la prise en compte des différentes catégories de développement économique existantes entre les parties  » [9].

Cette perspective inédite dans l’histoire du Mercosur constitue une avancée formelle indéniable pour sa dynamique d’élargissement géographique et politique. Mais il est trop tôt pour en connaître la portée réelle et les perspectives de mise en oeuvre. En effet, Brasilia est coincée entre la montée en puissance de son premier partenaire commercial chinois, le regain d’intérêt des Etats-Unis pour la région et les luttes d’influence existantes au sein des élites et du gouvernement quant à la question de savoir quel doit être le niveau d’investissement — et pour quel projet ? — que le pays doit fournir en matière d’intégration régionale. Le gouvernement de Dilma Rousseff est ainsi confronté à une équation géopolitique et géoéconomique complexe. Ses choix et ses alliances ne sont en réalité pas tranchés. La présidente sortante entame une campagne pour sa réélection dans des conditions politiques, économiques et sociales difficiles. La Chine renforce son influence dans l’écosystème immédiat du pays, au point que certains observateurs pointent un risque de marginalisation progressive de son hégémonie sur le sous-continent ! Dans le même temps, plusieurs secteurs financiers et industriels influents du pays développent des positions pro-Washington et pro-insertion au libre-échange international. Ils considèrent que le Brésil doit prioritairement s’imposer sur les marchés mondiaux grâce à ses exportations et y contenir la puissance de la Chine, voire la concurrencer dans certains secteurs économiques où cela est possible. De leur point de vue, le gouvernement doit prioritairement s’allier aux Etats-Unis et aux pays européens plutôt que jouer la carte de l’intégration régionale sud-américaine. Ce sont eux qui ont pressé Dilma Rousseff de conclure les négociations avec l’Union européenne (UE) pour aboutir à la signature d’un accord de libre-échange UE/Mercosur, ou Brésil/UE dans le cadre d’une approche bilatérale [10].

Pour leur part, les pays du Mercosur [11] souhaitent un renforcement de la présence brésilienne dans son environnement latino-américain et optent, de ce fait, pour pousser Brasilia à assumer un leadership plus marqué dans les processus d’intégration régionale. Selon eux, ces processus devraient déboucher sur la réalisation d’un véritable marché intérieur continental. Cette orientation est partagée au Brésil au sein d’autres secteurs politiques et économiques actifs dans le gouvernement et le Parti des travailleurs (PT), d’une partie de la haute administration et du patronat industriel, des syndicats et des mouvements sociaux. Il s’agit de mener une politique visant, dans le même temps, à obtenir une autonomie du sous-continent par rapport aux Etats-Unis et à favoriser le développement d’un marché intérieur régional stimulé par la puissance productive et financière du pays, le plein-emploi et l’appui au développement d’une classe moyenne consommatrice. Les promoteurs de cette orientation dite « développementaliste » ne manquent pas de rappeler que la majeure partie des produits manufacturés brésiliens est exportée vers les marchés sud-américains. Une telle stratégie intègre le développement d’une relation plus étroite — mais plus équilibrée — avec Pékin dans la région.

C’est dans ce paysage complexe que Dilma Rousseff a répondu à l’offre formulée par Michelle Bachelet lors du Sommet de Caracas, sans pour autant que le sujet ne soit intégré à la Déclaration finale. La présidente brésilienne a ainsi officiellement demandé à ses partenaires que l’abaissement des barrières douanières prévu avec les pays de l’Alliance du Pacifique en 2019 — notamment avec le Chili, la Colombie et le Pérou — intervienne dès 2015.

En guise de première réaction, le ministre des affaires étrangères du Venezuela, Elias Jaua, a répondu, en qualité de représentant du pays hôte du Sommet : « Le Mercosur est un mécanisme ouvert et il peut se lier à tous les blocs économiques et commerciaux du monde sans aucun type de contradiction (…). Cependant, la résolution la plus importante de notre Sommet est précisément d’avancer et de créer les mécanismes permettant de promouvoir la constitution d’un espace économique et complémentaire avec la Caraïbe  » [12].

Dilma Rousseff a donc décidé, dans l’immédiat, de donner des gages à tous ses partenaires et de satisfaire partiellement aux exigences de chacun, tandis que ses principaux adversaires de droite et du centre-droit à l’élection présidentielle du 5 octobre et du 2 novembre — Aécio Neves et Eduardo Campos — exigent plus « d’indépendance  » du pays par rapport au Mercosur. Pour Aécio Neves, son concurrent le plus direct, le Brésil serait même soumis « à certains de ses voisins [sur lesquels il] s’aligne idéologiquement (…) et qui lui font perdre des marchés  » [13].

Le Brésil est à la croisée des chemins. Souhaite-t-il conforter sa position de leader de l’intégration régionale après que les années Lula l’aient considérablement approfondie ? Et si oui, quel contenu souhaite-t-il lui donner en matière de développement économique et politique ? Ce projet passe-t-il toujours par l’approfondissement des alliances avec les pays du bloc progressiste très ouverts aux investissements brésiliens et hostiles à la suprématie des Etats-Unis dans la région ? A l’inverse, le pays continent entreprend-t-il de relâcher cette dynamique au profit d’un arrimage plus marqué aux courants du libre-échange mondial ?

Des réponses à ces questions dépendront significativement l’avenir et les formes de l’intégration latino-américaine.

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Notes

[1] L’Alliance regroupe le Mexique, la Colombie, le Pérou et le Chili. Ce bloc est favorable au développement du libre-échange et aux intérêts des Etats-Unis dans la région. Mais ces pays développent dans le même temps des relations commerciales croissantes avec la Chine et d’autres pays asiatiques.

[2] Le Mercosur regroupe l’Argentine, le Brésil, le Paraguay, l’Uruguay, le Venezuela. La Bolivie participe désormais à ses instances et à ses rencontres. Pour sa part, l’Equateur est en cours de négociation pour intégrer l’ensemble en 2014.

[3] Lire « Les Brics passent à la vitesse supérieure », Mémoire des luttes, 28 juillet 2014.

[4] Entre 2002 et 2013, le commerce entre le Brésil et le Chili a augmenté de 200%, de 300% avec la Colombie et de près de 400% avec le Pérou.

[5] « Cumbre Alianza Pacífico cierra con anuncio de reunión exploratoria sobre Mercosur », El Pais, 20 juin 2014.

[6] Lors du 12e Sommet de l’ALBA de Guayaquil (Equateur) organisé le 30 juillet 2013 (http://www.medelu.org/L-ALBA-en-mouvement).

[7] Accord de coopération énergétique créé en 2005 à l’initiative du Venezuela qui organise une alliance entre ce pays et dix-sept autres de la Caraïbe (Antigua et Barbuda, les Bahamas, le Belize, Cuba, la Dominique, Grenade, le Guatemala, le Guyana, Haïti, le Honduras, la Jamaïque, le Nicaragua, la République dominicaine, Saint-Christophe et Nièves, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Sainte-Lucie, le Surinam). Le nouveau président de El Salvador a officialisé une demande d’intégration à l’ensemble.

[8] Communauté des Caraïbes : Antigua et Barbuda, les Bahamas, La Barbade, Belize, La Dominique, Grenade, le Guyana, Haïti, la Jamaïque, Montserrat, Sainte-Lucie, Saint-Christophe-et-Niévès, le Surinam, Saint-Vincent et les Grenadines, Trinité-et-Tobago.

[9] Lire l’ensemble des communiqués du Sommet : http://www.mercosur.int/t_generic.jsp?contentid=5956&site=1&channel=secretaria

[10] Le 7 août, Dilma Rousseff a annoncé que la proposition commerciale du Mercosur (sans la participation du Venezuela) était prête et consensuelle. L’UE devra désormais l’étudier.

[11] Le Paraguay milite lui pour une convergence plus nette entre le Mercosur et l’Alliance du Pacifique.

[12] « Venezuela dice que Mercosur está abierto a relacionarse con Alianza Pacífico », El Nacional, 28 juillet 2014.

[13] « Brasil : Dilma Rousseff defendió al Mercosur tras críticas opositoras », La Nueva, 6 août 2014.





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