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Commentaire n° 301, 15 mars 2011

La Libye et la gauche mondiale

Par Immanuel Wallerstein  |  21 mars 2011     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Il y a tellement d’hypocrisie et tellement d’analyses confuses sur ce qui se passe en Libye qu’on ne sait pas trop par où commencer. L’aspect le plus négligé de la situation est la profonde division de la gauche mondiale. Plusieurs Etats latino-américains de gauche, en premier lieu le Venezuela, soutiennent de manière outrancière le colonel Kadhafi. Mais pour leur part, les porte-paroles de la gauche mondiale au Moyen-Orient, en Asie, en Afrique, en Europe et même en Amérique du Nord ne sont franchement pas d’accord.

L’analyse faite par Hugo Chavez semble s’intéresser en premier lieu, en fait exclusivement, au fait que les Etats-Unis et l’Europe occidentale ont émis des menaces et exprimé leur condamnation du régime de Kadhafi. Ce dernier, Chavez et quelques autres insistent pour dire que le monde occidental veut envahir la Libye et lui « voler » son pétrole. Toute cette analyse passe complètement à côté de ce qui se passe et cela se répercute négativement dans les jugements portés par Chavez et, en réalité, sur sa réputation auprès du reste de la gauche mondiale.

Tout d’abord, au cours de la dernière décennie et jusqu’il y a quelques mois seulement, Kadhafi n’avait guère mauvaise presse dans le monde occidental. Il cherchait par tous les moyens à prouver qu’il n’était nullement un soutien au « terrorisme » et qu’il voulait simplement être intégré au système géopolitique et économique mondial. La Libye et le monde occidental s’étaient engagés dans une série de contrats juteux. Il m’est difficile de voir en Kadhafi un héros du mouvement anti-impérialiste mondial, du moins au cours de la dernière décennie.

La deuxième chose qui échappe à Chavez dans son analyse, c’est qu’il n’y aura pas d’engagement militaire majeur du monde occidental en Libye. Leurs déclarations publiques ne sont que des rodomontades destinées à impressionner leurs opinions. Il n’y aura pas de résolution du Conseil de sécurité car la Russie et la Chine ne suivront pas. Il n’y aura pas de résolution de l’Otan car l’Allemagne et quelques autres ne suivront pas. Même la position anti-Kadhafi militante de Sarkozy rencontre des résistances en France.

Et par-dessus tout, l’opposition aux Etats-Unis à une action militaire vient de l’opinion publique et, plus important, de l’armée. Le Secrétaire à la Défense Robert Gates et le chef d’état-major interarmées, l’amiral Mullen, ont très publiquement dit leur opposition à la création d’une zone d’exclusion aérienne (no-fly zone). En réalité, Robert Gates est même allé plus loin. Le 25 février, il s’est adressé en ces termes aux cadets de West Point : « à mon avis, un secrétaire à la défense qui conseillerait de nouveau au président d’envoyer de gros contingents de l’armée de terre en Asie, au Moyen-Orient ou en Afrique devrait se faire examiner par un psychiatre ».

Pour bien souligner cette opposition des militaires, le général Wesley Clark, ancien chef des forces de l’Otan, aujourd’hui retraité, a publié une tribune dans le Washington Post du 11 mars sous le titre « La Libye ne remplit pas les critères pour une action militaire des Etats-Unis ». En dépit de l’appel des faucons à un engagement des Etats-Unis, Barack Obama résistera.

La question, donc, n’est pas celle d’une intervention militaire occidentale ou non. La question est celle des conséquences pour la deuxième révolte arabe de la tentative de Kadhafi d’écraser toute opposition de la manière la plus brutale qui soit. La Libye est en pleine effervescence du fait de la réussite des soulèvements tunisien et égyptien. Et si conspiration il y a, c’est celle de Kadhafi et de l’Occident dans le but de ralentir, voire d’étouffer, la révolte arabe. Si Kadhafi réussit, le message qu’il envoie du même coup à tous les autres despotes de la région actuellement en sursis est que le chemin à suivre est celui de la répression impitoyable plutôt que celui des concessions.

C’est ce que la gauche dans le reste du monde constate, sauf certains gouvernements de gauche en Amérique latine. Comme l’indique Samir Amin dans son analyse du soulèvement égyptien, il y avait quatre composantes distinctes chez les manifestants : la jeunesse, l’extrême gauche, la classe moyenne démocrate et les islamistes. L’extrême gauche se compose des partis de gauche réprimés et de mouvements syndicaux revitalisés. En Libye, l’extrême gauche est bien plus petite et l’armée beaucoup plus faible (du fait de la politique délibérée de Kadhafi). L’issue y est par conséquent des plus incertaines.

Les dirigeants de la Ligue arabe peuvent bien condamner Kadhafi publiquement mais beaucoup, la plupart même, l’applaudissent peut-être en privé, et veulent le copier.

Il peut être utile de terminer par deux témoignages de la gauche mondiale. La militante irlandaise marxiste Helena Sheeham, bien connue en Afrique pour son travail de solidarité avec les mouvements les plus radicaux, avait été invitée en Libye par le régime de Kadhafi pour y donner des cours à l’université. Elle arriva quand les troubles commencèrent. Les cours furent annulés et elle fut tout simplement abandonnée par ses hôtes, livrée à elle-même pour repartir. Au dernier jour de sa chronique quotidienne, le 8 mars, elle écrit ceci : « Si ambivalence il y avait encore sur ce régime, c’en est fini, fini, fini : ce régime est brutal, corrompu, mensonger et délirant ».

On pourrait aussi lire cette déclaration de la COSATU, principale fédération syndicale d’Afrique du Sud et voix de la gauche. Après avoir loué les réalisations sociales du régime Libyen, la COSATU déclarait qu’ « elle n’accepte cependant pas que ces réalisations puisse excuser, en aucune façon, le massacre de ceux qui manifestent contre la dictature oppressive du Colonel Kadhafi et elle réaffirme son soutien à la démocratie et aux droits de l’homme en Libye et sur tout le continent ».

Restons vigilants. La deuxième révolte arabe est la lutte décisive à l’échelle mondiale actuellement. Il sera déjà très difficile d’obtenir un résultat réellement radical de cette lutte. Kadhafi constitue un obstacle majeur pour la gauche arabe, et en réalité pour la gauche mondiale. Peut-être devrions-nous tous nous souvenir de cette maxime de Simone de Beauvoir : « Se vouloir libre, c’est aussi vouloir les autres libres ».

 

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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