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La Libye, le chaos et nous

Par Santiago Alba Rico  |  30 septembre 2011     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Pendant la dernière semaine d’août, après l’entrée des rebelles à Tripoli, le monde arabe a explosé dans un cri de joie et de soulagement. Au Yémen et en Syrie, les manifestations populaires contre les dictatures d’Ali Abdullah Saleh et Bachar Al-Assad se sont multipliées en fréquence et en intensité, à la chaleur de cette victoire que tous les peuples de la région ont vécue comme la leur. A Tunis, les 22 et 23 août, des réfugiés libyens et des citoyens tunisiens ont fêté la chute de Kadhafi dans les rues de la capitale, mais aussi à Sfax, Gabes et Djerba.

Les partis de gauche se sont joints à cette liesse. Ainsi, le Parti communiste ouvrier tunisien de Hama Hamami, l’un des opposants les plus persécutés par le régime de Ben Ali, diffusait le 24 août un communiqué dans lequel il félicitait « l’État frère de Libye pour sa victoire sur le régime despotique et corrompu de Kadhafi, souhaitant que le peuple libyen puisse décider maintenant de son propre destin, recouvrer ses libertés et ses droits, et construire un système politique, basé sur la souveraineté, qui lui permette de redresser son pays, de mobiliser ses richesses pour tous les citoyens et d’établir de profondes relations de fraternité avec les peuples voisins  ».

Au cours des six derniers mois, dans toutes les capitales arabes où les gens protestaient contre les dictateurs locaux, souvent au péril de leur vie, ont eu lieu des manifestations de solidarité avec le peuple libyen. Que cela nous plaise ou non, même s’agissant d’une des zones les plus anti-impérialistes du monde, il n’y a eu aucune protestation contre l’intervention de l’OTAN.

Pendant ces derniers mois, j’ai eu parfois l’impression que, au moment où la droite colonisait et bombardait le monde arabe, la gauche - une partie de la gauche européenne et latino-américaine - lui indiquait quand, comment et de qui il devait se libérer. Je ne vais pas entrer dans la polémique acharnée qui a fracturé le camp anti-impérialiste ; je veux faire remarquer que, curieusement, le seul endroit où cette polémique n’a pas eu lieu, c’est précisément celui où se produisaient les événements.

Tandis que la gauche occidentale se querellait au sujet de l’intervention de l’OTAN, les peuples arabes, épaulés par une gauche régionale que ni l’Europe ni l’Amérique latine n’ont écoutée, se consacraient et se consacrent encore à combattre les dictatures avec des moyens et dans des conditions qu’aucune analyse marxiste n’aurait prévue ni probablement souhaitée. Le fait est que les puissances occidentales n’avaient ni prévu, ni souhaité ce qui s’est produit, et que le résultat de leur improvisation bricolée, aussi hypocrite que laborieuse, est encore une inconnue.

Une des erreurs de l’analyse schématique d’un secteur de la gauche occidentale (aussi occidentale que le sont les bombes de l’Alliance Atlantique !) est de pointer les intérêts euro-américains en Libye. Comme si ces intérêts n’avaient pas été garantis sous Kadhafi, et comme si, dans n’importe quel cas de figure, une intervention découlait nécessairement d’une énumération d’intérêts ! On n’intervient pas où et quand on le veut, mais où et quand on le peut. Les intérêts sont certes une motivation, mais ils ne créent pas les conditions d’une intervention militaire.

Dans le cas de la Libye, à mon avis, deux facteurs ont rendu cette intervention possible. Le premier est qu’il s’agissait d’une cause juste, comme l’ont immédiatement reconnu les peuples et les gauches arabes. La rébellion populaire, commencée le 17 février à Benghazi et avortée dans le quartier de Fachloum de Tripoli, prolongeait, avec une légitimité et une spontanéité identiques, les révolutions de Tunisie et d’Égypte. Jean-Paul Sartre écrivait en 1972 que « le pouvoir utilise la vérité quand il n’y a pas un meilleur mensonge  ». Dans ce cas, aucun mensonge n’était meilleur que la vérité elle-même : « Kadhafi, le tyran monstrueux » était effectivement un tyran monstrueux, et les « rebelles libyens » étaient réellement des rebelles libyens.

L’Occident a transformé la vérité en propagande. La gauche schématique - très éloignée de la zone, ou la connaissant très peu - est tombée dans le piège : face à cette propagande, elle s’est mise à répéter naïvement un ramassis de mensonges ou de demi vérités, offrant ainsi sur un plateau une cause juste aux « bombardeurs », et assumant l’ignominie de défendre une injustice.

Le second facteur est l’isolement du régime de Kadhafi. A part le Nicaragua et le Venezuela, très éloignés du terrain, les seuls amis du Guide dans le monde étaient quelques dictateurs africains et quelques impérialistes occidentaux. Abandonné par ces derniers, aucun État disposant d’un poids géostratégique - Ligue arabe, Chine, Russie – n’allait opposer de résistance à l’intervention de l’OTAN. Contrairement à ce qui se produit en Syrie, - un guêpier d’équilibres très sensibles dans lequel Bachar Al-Assad joue la carte de la « stabilité » dans toutes directions, alors qu’il tue impunément des milliers de révolutionnaires -, Kadhafi et son régime ne représentaient rien dans la région. Au contraire, tous les intérêts, y compris les intérêts politiques, le rendaient vulnérable.

Dans les facteurs déclencheurs de l’intervention de l’OTAN, il faut inclure, davantage que le pétrole, les pressions de l’Arabie Saoudite sur des Etats-Unis très peu motivés, et l’occasion, pour la France, de redorer son blason dans son « pré carré » naturel - l’Afrique du Nord - après les camouflets qu’elle a essuyés en Tunisie et en Égypte. Son appui à Ben Alí et à Moubarak avait mis Sarkozy complètement hors jeu (voir le scandale des vacances payées de ses ministres).

L’autre erreur commise par un certain secteur de la gauche tient précisément à son schématisme ou, plus encore, à son monisme. Les peuples et les gauches arabes, risquant leur vie sur le terrain, ont compris immédiatement l’impossibilité d’échapper à l’inconfort analytique s’ils voulaient renverser leurs dictateurs. Ils ont su qu’il fallait affirmer beaucoup de faits en même temps, dont certains contradictoires. Dans le cas de la Libye, parmi ces cinq ou six faits, on peut citer les suivants : Kadhafi est un dictateur ; la rébellion libyenne est populaire, légitime et spontanée ; la rébellion fut tout de suite infiltrée par des opportunistes, des libéraux pro-occidentaux et des islamistes ; l’intervention de l’OTAN n’a jamais eu une vocation humanitaire ; l’intervention de l’OTAN a sauvé des vies ; l’intervention de l’OTAN a provoqué la mort de civils ; l’intervention de l’OTAN menace de transformer la Libye en un protectorat occidental.

Que faisons-nous de tout ça ? Nous pouvons laisser de côté la « realpolitik », aller au réalisme et essayer d’analyser le nouveau rapport de forces dans le contexte d’un monde arabe en plein processus de transformation. Ou bien nous pouvons mettre en avant un seul fait - le monisme - et soumettre tous les autres à ses prédications négationnistes. Ainsi, si nous approuvons l’intervention de l’OTAN, avec ses crimes et ses menaces, nous nous voyons immédiatement obligés, dans une chute logique qui nous éloigne chaque fois plus de la réalité, à nier le caractère dictatorial de Kadhafi. Et, qui plus est, à confirmer sa force émancipatoire et anti-impérialiste ; à nier la légitimité et la spontanéité de la rébellion libyenne et à affirmer, de surcroît, qu’elle est le mercenaire d’une conspiration occidentale.

L’inconvénient de cette pratique du monisme, c’est qu’elle exclut précisément les données qui importent le plus aux peuples et aux gauches arabes, et celles qui devraient être les plus importantes pour les anti-impérialistes du monde entier : l’injustice d’un tyran et la demande de justice du peuple libyen.

Le monisme simplifie les choses là où elles sont très très compliquées. Comme Gilbert Achcar le rappelle, l’OTAN elle-même est consciente de cette complexité. Preuve en est qu’elle a très peu bombardé la Libye dans le but de prolonger la guerre et d’essayer de gérer une défaite du régime sans véritable rupture avec lui ; tout le contraire de ce qu’exige le peuple libyen. Le conflit entre l’OTAN et une partie des rebelles est manifeste, comme c’est aussi le cas entre les rebelles et les instances dirigeantes du Conseil national de transition (CNT).

Nous avons entendu, ces derniers jours, les accusations très agressives adressées tant aux Etats-Unis, à la Grande-Bretagne, qu’à Mustapha Abdel Jalil (président du CNT) et Mahmoud Jibril (président du Conseil exécutif du CNT) par Abdel Hakim Belhaj et Ismail Salabi, commandants rebelles liés à l’islamisme militant.

Comme en Tunisie et en Égypte, les islamistes sont bien organisés et ont de la force, mais ce ne sont pas eux qui ont commencé les rébellions. Il est profondément triste de voir tout à coup un certain secteur de la gauche se joindre au chœur de la « guerre contre le terrorisme » et de la « menace d’Al-Qaida », précisément à un moment où les révolutions arabes montrent la très faible influence de ces thèmes sur la jeunesse. Quelle que soit - ou ait été - la relation entre Al-Qaida et le Groupe combattant musulman libyen, les déclarations publiques très peu crédibles de leurs dirigeants en faveur « d’un État civil  » et d’une « véritable démocratie  », prouvent au moins une grande connaissance du courant qui embrase actuellement la région.

A gauche, nous devons peut-être accepter l’idée que le monde arabe sera inévitablement gouverné par l’islamisme pendant les prochaines années - si on l’avait laissé gouverner il y a vingt ans, ces pays s’en seraient aujourd’hui déjà débarrassés - mais la visite triomphale d’Erdogan en Égypte, en Tunisie et en Libye prouve que cet islamisme ne sera déjà plus celui du jihad et des attentats suicides, comme cela convenait à l’Union européenne et aux Etats-Unis. Il s’agira d’un « islamisme démocratique » dont, en tout cas, les limites sauteront immédiatement aux yeux d’une population jeune et en forte croissante qui s’intègre de plus en plus dans les réseaux d’information globale.

Qu’on le veuille ou non, la gauche, qui manque d’armes et d’argent, ne devrait seulement oser parler qu’après avoir imaginé ce qu’elle ferait avec ces armes et cet argent si elle en avait. Les aurait-elle donnés à Kadhafi ? Les aurait-elle donnés aux rebelles en devançant l’OTAN ? Ce que doit savoir la gauche occidentale, c’est qu’en soutenant Kadhafi elle ne soutient pas Chávez, mais Aznar et Berlusconi et, pire encore, Ben Ali et Moubarak. La gauche arabe, très réaliste, sait ce qu’aurait signifié pour le « printemps arabe » encore en cours une victoire de Kadhafi.

Il ne faut pas oublier que Kadhafi a soutenu le dictateur tunisien après sa fuite du pays, qu’il a menacé son peuple et essayé de déstabiliser ses nouvelles institutions pour réinstaller au pouvoir la famille Trabelsi jusqu’à ce que la rébellion populaire libyenne du 17 février ait précisément contrarié tous ses projets. L’étouffement sanglant de la rébellion libyenne aurait mis en danger les avancées révolutionnaires de la Tunisie et de l’Égypte ; elle aurait encouragé une répression encore plus forte au Yémen et en Syrie, et elle aurait gelé toutes les protestations qui bourgeonnaient de nouveau au Maroc, en Jordanie et à Bahreïn.

On ne peut pas - non on ne peut pas - être à la fois pour les révolutions arabes et pour Kadhafi. Paradoxalement, ceux qui soutiennent Kadhafi soutiennent, sans s’en rendre compte, l’offensive contre-révolutionnaire de l’OTAN en Afrique du Nord.

Nous préférerions peut-être un ordre mauvais, s’il est invincible, plutôt qu’un désordre ambigu dans lequel il existe une certaine possibilité de vaincre, bien qu’elle soit à long terme ; nous aurions peut-être préféré que le « fauteur de trouble » Mohamed Bouazizi ne s’immole pas, mettant ainsi le feu à toute la région (nous étions si tranquilles !) ; nous aurions peut-être préféré que les peuples arabes ne se soient pas soulevés s’ils ne pouvaient pas être marxistes et si, en fin de compte, cela n’aura servi à rien, ou aura seulement permis à l’islam d’accéder au pouvoir et à une poignée d’humiliés et de victimes de respirer un peu.

Mais ce n’est pas nous qui décidons. Ce qui est certain, c’est que les peuples arabes, y compris le peuple libyen, ont décidé de se libérer des dictatures les plus longues de la planète, en « décongelant » une région du monde fossilisée depuis la première guerre mondiale et condamnée à servir maintes et maintes fois des intérêts étrangers. Avec cette décision, ils l’ont remise dans le « courant central de l’histoire ».

Nous pouvons nous laisser bercer par des nostalgies de la guerre froide ; nous pouvons voir des conspirations rassurantes des mêmes « méchants » de toujours, en économisant ainsi l’effort de nous rapprocher de nos proches sur le terrain et d’analyser avec soin les nouveaux acteurs qui interviennent sur la scène globale ; nous pouvons faire des discours au lieu de faire de la politique ; et morigéner les Arabes plutôt que d’apprendre d’eux.

Ou bien nous pouvons nous solidariser avec les peuples qui, en ce moment, essaient d’en finir avec une histoire ou d’en commencer une nouvelle ; avec ceux qui, comme en Syrie, au Yémen et à Bahreïn, tentent de se libérer du joug de leurs dictateurs et avec ceux qui, comme en Tunisie, en Égypte et en Libye, doivent dorénavant essayer de se libérer de différentes modalités d’intervention étrangère.

Traduction : Françoise Bague

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