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Commentaire n° 394, le 1er février 2015

La Russie et le système-monde : la peur de la panique

Par Immanuel Wallerstein  |  30 avril 2015     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Visiter la Russie, comme je l’ai fait il y a peu, est une expérience singulière lorsque l’on vient du monde occidental. Nous savons que la plupart des Russes ont une lecture de l’histoire mondiale récente aux antipodes de celle de la plupart des Occidentaux. Ce que nous savons moins, en revanche, c’est que leurs principales préoccupations ne sont pas celles que leur prêtent les visiteurs étrangers.

Une opinion, cependant, est partagée par tous : la forte baisse des prix du gaz et du pétrole, associée à l’embargo imposé à Moscou par certains pays, a entraîné une contraction des dépenses de l’Etat et un fléchissement de la consommation individuelle.

Aujourd’hui, en Russie, la quasi-totalité du spectre politique est convaincue que l’Occident, et les Etats-Unis en particulier, complote avec d’autres puissances – essentiellement l’Arabie saoudite et Israël – pour « punir » le pays de ses actions réelles et de ses méfaits supposés. Lesquels s’inscrivent, aux yeux des Russes, dans la légitime défense de leurs intérêts nationaux. Le débat se focalise avant tout sur l’Ukraine, mais il concerne également, dans une moindre mesure, la Syrie et l’Iran. Cette thèse de la conspiration est sans doute exagérée, Washington ayant commencé à développer son gaz de schiste (qui représente l’un des principaux facteurs de la surproduction actuelle) dès 1973, en réaction à la hausse des prix pratiquée par l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP).

Cependant, ces questions de politique étrangère suscitent peu d’intérêt en Russie, probablement parce que les positions du Kremlin en la matière font plus ou moins consensus, y compris parmi les individus ou groupes très critiques du président Vladimir Poutine sur d’autres sujets. La discussion s’organise plutôt autour de la manière de gérer la restriction de la marge de manœuvre financière à laquelle l’Etat se trouve confronté.

On distingue trois approches élémentaires. La première, que l’on pourrait qualifier d’option néolibérale, consiste à réduire de façon significative la dépense publique. Elle est défendue par le ministre des finances. La deuxième, qui correspond à l’option social-démocrate, préconise d’utiliser les réserves monétaires encore disponibles afin de limiter les restrictions budgétaires. Elle est privilégiée par le ministre de l’économie. Enfin, la troisième, option « intermédiaire », prône le recours à une partie seulement de ces réserves, dans le but de garantir la stabilité pendant environ dix-huit mois, en espérant que les prix mondiaux du pétrole et du gaz se remettent à augmenter et/ou que les sanctions soient levées ou largement contournées.

Etonnamment, on retrouve ces trois positions au sein de l’entourage relativement restreint de Vladimir Poutine. Pour l’heure, il semblerait que ce dernier ait une préférence pour la politique intermédiaire. Autre fait remarquable : ce débat est quasi public. Du moins, il ne peut être ignoré des Russes qui suivent les déclarations des principaux protagonistes, ainsi que les fuites d’une presse plus diverse que ce que les commentateurs occidentaux ont tendance à laisser croire.

Cette transparence présente cependant un inconvénient de taille : elle risque de provoquer la panique des entrepreneurs, des banques et des particuliers russes (surtout les plus riches) si ces derniers anticipent la mise en œuvre d’une option qu’ils redoutent. On pourrait alors assister à des retraits massifs, entraînant une ruée vers les guichets et une explosion de l’inflation. Dans ce scénario, aucune des options mentionnées ne permettrait à l’Etat de surmonter ses difficultés financières.

Aussi le discours prononcé par le premier ministre russe au Forum Gaïdar, le 14 janvier, a-t-il reçu un écho considérable. Dans cette allocution, Dimitri Medvedev annonçait que l’Etat entendait poursuivre l’option intermédiaire, enjoignant ses compatriotes à soutenir cette décision, précisément afin d’éviter la panique. Et de conclure en citant les paroles célèbres de Franklin Roosevelt en 1933 : « La seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même. » Medvedev a expliqué que la Russie n’avait pas peur.

Mais ces affirmations suffiront-elles à écarter tout risque d’emballement ? Nombreux sont ceux qui en doutent, comme en témoigne le débat suscité par les déclarations du premier ministre. Il existe donc dans le pays une véritable peur de la panique.

Pour la contenir, Poutine entend mener ce qu’il considère être une politique étrangère solide, claire et réfléchie. Le choix de remplacer le fameux gazoduc South Stream (projet de gazoduc et d’oléoduc visant à relier la Russie à la Bulgarie via la mer Noire, abandonné du fait du retrait de la Bulgarie, menacée de sanctions) par un Turkish Stream (autre gazoduc passant par la mer Noire, mais allant cette fois-ci de la Russie à la Turquie) en constitue une première étape. L’une comme l’autre de ces infrastructures pénaliseraient l’Ukraine en la contournant, la privant de fait des revenus liés au transit. Cependant, le Turkish Stream est également destiné à contrecarrer l’effet des sanctions (qui ont conduit la Bulgarie à changer de position) et à récompenser Ankara, qui ne cesse de renforcer ses liens avec Moscou.

Seconde étape : la décision de conclure des accords avec la Chine et d’autres pays dans le but d’effectuer des transactions dans leurs devises, évitant par-là même les effets des fluctuations du dollar. L’un des projets en découlant est celui d’un gazoduc traversant la Sibérie pour rejoindre le nord-est de l’Asie, essentiellement financé par Pékin. Sa mise en œuvre permettrait de contourner les sanctions.

La troisième étape correspond à l’annonce du transfert du système de missiles sol-air S-300 à l’Iran. Cet accord, promis de longue date, avait été rompu par Moscou en 2010 sous la pression des Occidentaux. Aujourd’hui, la Russie entend tenir son engagement initial. Moscou renforce ainsi son soutien à l’inclusion de l’Iran dans les processus décisionnels de l’Ouest asiatique, ce qui lui permet à la fois de mettre les Etats-Unis en difficulté et de contrarier l’ambition de Riyad de rester le seul Etat clé, arabe sunnite, dans la région. En effet, suite à l’accession du roi Salman au pouvoir, la presse spécule déjà sur la fragilité de la position saoudienne.

Enfin, en Ukraine, les Russes poursuivent une politique prudente. Sans contrôler totalement les séparatistes de Donetsk et de Lougansk, ils s’assurent néanmoins que ces derniers ne puissent être éliminés militairement. Pour Moscou, la paix ne peut advenir que si l’OTAN s’engage à ne pas intégrer Kiev. A ce sujet, les points de vue divergent en son sein. Tout le monde joue un jeu dangereux en Ukraine. Pour ma part, je pense – mais ce n’est là qu’une supposition – que le bon sens prévaudra et qu’une issue politique sera trouvée. Il s’agira d’observer Angela Merkel aprèsles élections allemandes. Car s’ils souhaitent parvenir à un accord, elle et l’Allemagne n’ont pas encore le champ libre.

 

Traduction : TL

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

 

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