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Commentaire n° 456, 1er septembre 2017

La politique étrangère de Donald Trump

Par Immanuel Wallerstein  |  17 novembre 2017     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Donald Trump s’achemine vers le premier anniversaire de sa présidence. D’ores et déjà, tout le monde – partisans, opposants, et même indifférents – semble s’accorder sur un point : ses annonces et ses actes sont imprévisibles. Indifférent aux pratiques établies, il manifeste des comportements qui ne cessent de surprendre. Les pro-Trump trouvent cela rafraîchissant. Les anti-Trump trouvent cela effrayant.

Mais rares sont ceux qui ont évoqué ce qui m’apparaît comme son exploit le plus singulier : Trump a réussi le tour de force d’être l’acteur le plus imprévisible de la scène états-unienne et internationale... et, dans le même temps, d’en être l’acteur le plus prévisible.

Il s’est entouré à dessein d’une batterie de conseillers qui le poussent dans des directions diamétralement opposées. Il passe son temps à en congédier quelques-uns, à en recruter quelques autres... Aucun n’a l’air de durer très longtemps. L’effet obtenu est de bien faire comprendre à tous et à chacun que la décision finale n’appartient qu’à lui. Il peut se ranger provisoirement aux avis de certains, et décider parfois le lendemain même d’en faire table rase. C’est en cela qu’il semble si imprévisible.

Mais finalement, que l’affaire en cause concerne la santé, l’immigration, les baisses d’impôts ou une opération militaire, il en revient toujours à ce qu’on nomme parfois son instinct. C’est là ce qui le rend si prévisible : les fondamentaux trumpiens sont toujours les mêmes. Voilà pourquoi toute personne en position d’observateur, de collaborateur ou d’opposant du président devrait être à même de prédire où finira par pencher sa décision. Et pour la majeure partie du monde, les pas de Donald Trump le mènent là où un président des Etats-Unis ne devrait pas aller.

Le président et le pays sont confrontés à de nombreux problèmes donnant lieu à des positions tranchées et clivantes de part et d’autre de l’échiquier politique. Ces clivages semblent insurmontables pour beaucoup. Pas pour Trump. Il croit en lui et en sa capacité à réaliser ses desseins aux plans national et international. Pour lui, rien n’est insurmontable.

En ce mois de septembre 2017, les deux décisions de politique étrangère les plus urgentes concernent la Corée du Nord et l’Iran. Dans les deux cas, le conflit avec les Etats-Unis gravite autour d’un point crucial : les armements nucléaires. La Corée du Nord en possède ; l’Iran, pas encore, mais certains au moins des acteurs les plus influents de la politique iranienne jugent essentiel d’en acquérir.

La position officielle des Etats-Unis consiste à rappeler que la Corée du Nord doit démanteler son arsenal nucléaire et que l’Iran doit cesser toutes activités de toute nature tendant à se procurer ce type d’armements. Il ne s’agit pas de thèses inédites dont Donald Trump serait l’initiateur, mais bien de la position publiquement soutenue sous toutes les présidences depuis une période relativement longue.

La différence, avec Trump, c’est qu’il refuse de reconnaître l’extrême difficulté de ces objectifs et les risques qu’il y aurait à vouloir les atteindre par une intervention armée. C’est pour ces raisons que ses prédécesseurs privilégiaient la recherche de solutions diplomatiques. Dans le dossier iranien, cette approche a semblé payante sous la présidence Obama, avec la signature de l’accord que l’on connaît entre les deux Etats (et plusieurs autres puissances). En ce qui concerne la Corée du Nord, en revanche, la voie diplomatique n’a donné à ce jour que de bien piètres résultats.

Dans ces deux situations, l’instinct de Donald Trump semble parler clair. Le président veut, d’une part, employer la force pour contraindre la Corée du Nord à démanteler son arsenal nucléaire ; d’autre part, rompre l’accord avec l’Iran puis, sous la menace d’une intervention armée, obtenir son renoncement définitif au développement du nucléaire militaire. Mais cette politique étrangère pose deux questions : Trump a-t-il vraiment les moyens d’orchestrer le lancement de ces opérations militaires ? Et si oui, celles-ci peuvent-elles produire le résultat qu’il en escompte ?

C’était un engagement pris devant ses partisans : il saurait se montrer un allié solide de l’armée américaine en nommant des militaires à des postes clés de son administration et en poussant à l’augmentation des budgets de la défense. Il a tenu parole. Lors du dernier remaniement de son cabinet, c’est un général, HR MacMaster, qui a été désigné conseiller à la sécurité nationale de la Maison Blanche, où il bénéficie de larges pouvoirs pour procéder à des changements de postes et filtrer l’accès au président.

Les militaires aiment évidemment voir leur budget augmenter. Paradoxalement, la plupart des conseillers militaires de Trump sont plutôt des colombes – clairement favorables, quoi qu’il en soit, à des hausses budgétaires. Tous semblent considérer la guerre comme un recours ultime qui ne va pas sans entraîner d’immenses et inévitables conséquences. Ce en quoi ils disposent d’un allié avec le secrétaire d’Etat Rex Tillerson. Chaque fois que Trump suit leurs conseils et met de côté sa rhétorique la plus enflammée, c’est apparemment, passé un court laps de temps, au prix d’un pénible effort. Il en revient toujours à ses fondamentaux.

La première question à se poser est donc de savoir si Trump a vraiment la capacité de déclencher une opération militaire de quelque envergure. Cela lui sera moins facile qu’il ne le pense. Les bureaucrates de l’armée ont toutes sortes de méthodes pour ralentir – ou paralyser – les actions qu’ils désapprouvent. Sous le régime Trump, ils y sont d’autant plus incités par un autre trait singulier de la personnalité du président : il aime s’attribuer le mérite des succès et faire porter à d’autres la responsabilité des échecs. Dans la simple éventualité que ces opérations tournent mal, mieux vaut selon lui en sous-traiter la décision concrète aux militaires : en cas d’échec, il pourra toujours les pointer du doigt ; en cas de succès, il sera le premier à s’en arroger tout le mérite. Seulement, sous-traiter signifie forcément allonger les délais et prêter le flanc au sabotage.

Les cas des deux pays sont différents. La Corée du Nord possède bel et bien des bombes nucléaires, qui peuvent de surcroît frapper le territoire des Etats-Unis. Il semble, de plus, que les services américains de renseignement notent un renforcement accéléré des capacités militaires de Pyongyang. Le régime Trump parle désormais de « guerre préventive » – le plus bel oxymore jamais inventé. Si les Etats-Unis venaient à lancer ce type d’opération, la riposte nord-coréenne serait à coup sûr massive.

L’Iran, en revanche, ne possède pas encore d’armes nucléaires, et insiste publiquement sur son intention de ne pas en acquérir. La moitié au moins de ses dirigeants semblent prêts à renoncer définitivement à tout développement du nucléaire militaire en contrepartie d’avantages économiques divers. Abandonner l’accord sera beaucoup plus difficile que Trump ne l’imagine, ne serait-ce que parce qu’il comporte des co-signataires (Allemagne, France, Italie, Union européenne), lesquels se sont déclarés hostiles à cette rupture.

Mais laissons de côté pour l’instant la question de savoir quelles sont les chances de réussite d’une opération militaire pour nous interroger sur ses conséquences. Dans le cas iranien, il est très probable que les grands alliés des Etats-Unis en Europe, sans parler de la Russie et de la Chine, prendraient plus encore leurs distances, non seulement avec le régime Trump, mais aussi, à l’avenir, avec l’Amérique en tant que telle. La voie non diplomatique se révélerait donc un désastre diplomatique.

En ce qui concerne la Corée du Nord, les conséquences seraient encore plus graves. Supposons que les Etats-Unis bombardent tous les sites nucléaires connus en Corée du Nord ; supposons maintenant que quelques bombes ratent leur cible – étant d’ailleurs précisé que Washington ne semble même pas connaître la liste exhaustive de ces sites. La Corée du Nord, quant à elle, pourrait, à ce que l’on sait, procéder à un tir nucléaire depuis un sous-marin. Imaginons un instant qu’à l’issue d’une guerre préventive américaine il reste une bombe à la Corée du Nord. A qui la destinerait-elle ?

Dans tous les cas, les bombes multiples de la guerre préventive américaine et la bombe unique de la riposte nord-coréenne produiraient des retombées radioactives d’une magnitude et d’une étendue géographique considérables. Il se pourrait très bien que ces particules traversent le Pacifique au gré des vents pour venir causer d’effroyables dégâts humains dans la population américaine. Le fait est que les « fondamentaux » de Trump ne lui donneront pas la victoire. Ils ne peuvent qu’engendrer un désastre humain d’ampleur planétaire.

Le lecteur, certes, souhaiterait connaître mes prévisions quant à ce qui nous attend concrètement. Cela, je regrette de le dire, est imprévisible.

 

Traduction : Christophe Rendu

Illustration : Falco

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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