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Commentaire N° 390, 1er décembre 2014

La position des Etats-Unis au Moyen-Orient

Par Immanuel Wallerstein  |  11 février 2015     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Le 27 novembre, le New York Times publiait un article intitulé « Des politiques contradictoires vis-à-vis de la Syrie et de l’Etat islamique affaiblissent la position des Etats-Unis au Moyen-Orient  » (« Conflicting Policies on Syria and Islamic State Erode U.S. Standing in Mideast »). Pourtant, cette situation n’est pas nouvelle : le déclin des Etats-Unis au Moyen-Orient (et ailleurs) est amorcé depuis près d’un demi-siècle. Car le problème va bien au-delà du récent conflit entre les forces anti-Assad en Syrie et leurs partisans à l’étranger d’une part, et le gouvernement Obama d’autre part.

De fait, le « grand frère américain » est devenu totalement imprévisible, incontrôlable et dangereux pour lui-même et pour autrui. Par conséquent, presque personne ne lui fait plus confiance. Si de nombreux pays et forces politiques l’appellent encore à la rescousse dans des circonstances données, c’est dans le cadre d’une stratégie obéissant à une logique de court terme.

Comment se fait-il que le pays jadis hégémonique du système-monde, qui demeure de loin la première puissance militaire, en soit arrivé là ? De fait, il est aujourd’hui vilipendé, ou au moins sévèrement critiqué non seulement par les gauches, mais aussi par les droites internationales, et même par les dernières forces centristes qui résistent encore à la polarisation croissante. En réalité, le déclin des Etats-Unis n’est pas lié à des erreurs politiques mais à des causes structurelles – ce qui implique que la tendance ne peut être inversée.

Il n’est pas superflu de revenir sur les phases successives de cette érosion du pouvoir américain. C’est au cours de la période 1945-1970 que Washington se trouve au sommet de sa puissance. A l’époque, le pays obtient ce qu’il veut sur la scène internationale 95 % du temps, sur 95 % des questions, ce qui constitue à mon sens une véritable hégémonie. Cette position peut être maintenue grâce à la collusion avec l’Union soviétique, les deux « grands » étant liés par un accord tacite sur la division du monde en zones d’influence préservées de tout affrontement militaire direct, d’où le terme de guerre « froide ». A cela s’ajoutent les armes nucléaires en leur possession, qui instaurent l’« équilibre de la terreur ».

Pour les deux acteurs, l’objectif de la guerre froide ne consistait pas à triompher du supposé ennemi idéologique, mais à contrôler ses propres satellites. Ce confortable arrangement a d’abord été menacé par le refus de plusieurs mouvements, au sein de ce que l’on a nommera plus tard le « tiers-monde », de souffrir des conséquences de ce statu quo. Ainsi, le Parti communiste chinois défie l’injonction de Staline, qui l’a enjoint de trouver un compromis avec le Kuomintang, et marche sur Shanghai pour proclamer l’avènement de la République populaire. De même, le Viêt Minh rejette les Accords de Genève et décide d’entrer dans Saïgon pour unifier le pays sous son autorité. Quant au Front de libération nationale (FLN) algérien, il ne tient pas compte de l’avis du Parti communiste français qui entend donner la priorité à la lutte des classes en France, et lance son combat pour l’indépendance. Enfin, les guérillas cubaines, après avoir renversé le régime de Batista, contraignent l’Union soviétique à les protéger contre l’invasion américaine en reprenant l’étiquette de Parti communiste au groupe qui s’était allié au dictateur.

La défaite des Etats-Unis au Vietnam a résulté d’une part du poids considérable du conflit sur les finances publiques, d’autre part de l’opposition interne croissante à la guerre de la part des jeunes recrues de la classe moyenne et de leurs familles. Cet épisode donnera naissance au « syndrome du Vietnam », qui pèsera de façon permanente sur les interventions militaires ultérieures menées par Washington.

L’année 1968 est marquée par une rébellion mondiale non seulement contre l’hégémonie américaine, mais aussi contre la collusion entre les deux grandes puissances. Cette rébellion se caractérise également par le rejet des vieilles formations de gauche (partis communistes, sociaux-démocrates, mouvements de libération nationale) au motif que celles-ci, n’ayant pas changé le monde comme elles l’avaient promis, sont devenues une partie du problème et non de la solution.

Sous diverses présidences (de Richard Nixon à Bill Clinton, en passant par Ronald Reagan), les Etats-Unis ont cherché à freiner leur déclin de trois manières. Premièrement, ils ont proposé à leurs plus proches alliés de passer du statut de satellite à celui de partenaire – à condition qu’ils ne s’écartent pas trop des politiques du « grand frère américain ». Deuxièmement, en matière d’économie mondiale, ils ont abandonné le « développementalisme » et ont exigé des pays du Sud qu’ils orientent leur production vers les exportations et qu’ils se soumettent aux diktats néolibéraux du consensus de Washington. Troisièmement, ils ont tenté d’empêcher l’émergence de nouvelles puissances nucléaires au-delà des cinq membres permanents du Conseil de sécurité. Pour ce faire, ils ont essayé d’imposer à tous les autres pays un traité mettant fin à leurs projets d’armement (traité qui sera ignoré par Israël, l’Inde, le Pakistan et l’Afrique du Sud).

Ces mesures ne se sont avérées que partiellement fructueuses : si elles ont ralenti le déclin américain, elles n’ont pas pu inverser la vapeur. Et lorsqu’à la fin des années 1980, l’Union soviétique commence à se fissurer de toutes parts, les Etats-Unis restent médusés. En effet, leur but n’était pas de gagner la guerre froide, mais de faire en sorte que celle-ci dure indéfiniment. Ainsi, la plus immédiate conséquence de l’effondrement de l’URSS fut l’invasion du Koweït par Saddam Hussein. L’Union soviétique n’était plus là pour contenir l’Irak dans l’intérêt du compromis soviético-américain.

Si les Etats-Unis remportent la guerre du Golfe, leur faiblesse devient encore plus manifeste dans la mesure où ils s’avèrent incapables de financer eux-mêmes l’intervention. Ils sont ainsi tributaires, pour 90 % des coûts, de quatre autres pays – le Koweït, l’Arabie saoudite, l’Allemagne et le Japon. En renonçant à marcher sur Bagdad et en se contentant de restaurer la souveraineté du Koweït, le président George H. W. Bush prend indubitablement une sage décision, mais de nombreux Américains vivent comme une humiliation le maintien de Saddam Hussein au pouvoir.

Le tournant suivant est l’arrivée à la Maison-Blanche de George W. Bush, entouré par ses faucons néo-conservateurs. Cette équipe profite des attentats perpétrés par Al-Qaïda le 11 septembre 2001 pour justifier l’invasion de l’Irak en 2003 et renverser Saddam Hussein. Elle espère ainsi restaurer l’hégémonie déclinante des Etats-Unis au sein du système-monde. Mais sa stratégie se retourne contre elle, et ce de deux manières : Washington est mis en minorité pour la première fois lors d’un vote au Conseil de sécurité de l’ONU et la résistance irakienne s’avère bien plus vaste et coriace que prévu. Au bout du compte, l’invasion ne fait que précipiter le déclin des Etats-Unis. Ce qui nous amène aux efforts de l’administration Obama pour faire face à cette situation.

Mais ni lui, ni aucun autre président américain ne pourra changer la donne, car les Etats-Unis refusent toujours d’accepter cette nouvelle réalité et de s’y adapter. Ils continuent de tout mettre en œuvre pour rétablir leur suprématie. Or cette tâche impossible les conduit à poursuivre leurs « politiques conflictuelles » au Moyen-Orient et ailleurs. Cherchant à stabiliser la situation géopolitique mondiale, ils ne cessent de changer de position de manière totalement imprévisible. Quant à l’opinion publique américaine, partagée entre la fierté d’être le « leader » et les inconvénients que cela représente, elle se montre elle aussi particulièrement versatile.

Les autres pays et mouvements politiques qui observent ce spectacle, se méfiant des politiques américaines, poursuivent chacun leurs propres priorités. Mais le monde se trouve confronté à un problème de taille, car les forces incontrôlables conduisent à la destruction, non seulement d’elles-mêmes mais aussi de tout ce qui se trouve sur leur chemin. Avec pour conséquence une peur croissante et généralisée, qui menace lourdement la survie de notre planète.

 

Traduction : Frédérique Rey
Édition : Mémoire des luttes

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

 





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