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Commentaire No 429, 15 juillet 2016

Le 14 juillet d’une France en pleine confusion

Par Immanuel Wallerstein  |  14 septembre 2016     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Chaque 14 juillet, la France célèbre la prise de la Bastille en 1789 par le peuple de Paris. Cette fête, qui marque symboliquement la fin de l’Ancien Régime, rassemble le pays autour de ce que l’on appelle aujourd´hui les valeurs républicaines.

Cette fête fut célébrée en 1790, en hommage à la paix et à l’unité nationale. Mais il fallut attendre 1880 et une loi de la IIIe République pour que le 14 juillet devînt fête nationale, ce qu’il est resté jusqu’à ce jour. En cette année 2016, cependant, la République est tout sauf unie, son avenir immédiat ne saurait être plus incertain et il existe de grands débats sur ce qui constitue exactement les valeurs républicaines.

Quasi présidentielle, l’actuelle Constitution fait de l’élection du président de la République une décision politiquement cardinale. Par ailleurs, la Constitution établit un système de vote à deux tours, sauf à ce qu’un candidat n’obtienne la majorité dès le premier tour. Lors de ce second tour ne sont présents que les deux candidats qui ont obtenu le plus grand nombre de voix au tour précédent.

La raison d´être de ce système est de permettre à toutes les tendances politiques de montrer leurs forces au premier tour, puis de voter au second tour pour l’un des deux principaux partis (le centre-droit ou le centre-gauche). Le problème de ce système est qu’il fonctionne s’il n’existe que deux grands partis. S’ils sont trois à être dotés d’une force électorale à peu près égale (comme c’est le cas actuellement), le système change de visage. Dans ce cas, les trois grands partis doivent arriver unis au premier tour et presser les plus petites formations de faire le choix du « vote utile » dès ce même premier tour, de sorte à ce que le parti de leur choix ayant vocation à être au second tour y soit effectivement représenté.

Le résultat de tout cela est confusion et chaos, d’abord au sein des trois grands partis, ensuite parmi les formations politiques plus petites. Les trois grands partis actuels – les socialistes au centre-gauche, les Républicains au centre-droit et le Front national à l’extrême-droite – connaissent des luttes de pouvoir en interne sur la stratégie à adopter et s’exposent au risque de sécessions. Dans le même temps, les partis plus petits se divisent aussi, précisément sur la question de savoir s´ils devraient ou non voter « utile » au premier tour. C’est ce qui est arrivé à la formation la plus importante à la gauche de la gauche qui a explosé à cause de cette question.

L’une des questions de fond en débat est celle de la construction européenne, à savoir l’euro comme monnaie, la liberté de circulation au sein de l’Union européenne et, enfin, l’accueil et le traitement réservés aux immigrés extra-européens. C’est, on le sait, un débat majeur partout en Europe. La position de la France se trouve quelque part à un point d´équilibre des différentes positions européennes, tant celles des gouvernements que des opinions publiques.

En outre, la France est depuis longtemps soucieuse de maintenir et d’accroître son rôle dans le système-monde en général et en Europe en particulier. L’une de ses forces jusqu’à présent consistait en un pacte politique avec l’Allemagne de former un tandem dont les choix, définis d’un commun accord, devenaient ensuite la base des politiques européennes. Cette situation a fonctionné tant que l’Allemagne était divisée tandis que la France était dotée de l’arme nucléaire et d’un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Mais au cours des vingt dernières années, l’Allemagne est devenue comparativement tellement forte sur le plan économique qu’elle a bien moins besoin de la légitimation que lui apportait le tandem franco-allemand. Ce tandem ne fait plus la loi ni les politiques européennes.

La relation de la France avec les Etats-Unis a également été un sujet important depuis au moins 1945. Les Etats-Unis, et leur Congrès en particulier, ont été, d’une part, très critiques de la France pour son attitude jugée trop accommodante à l’égard de l’Union soviétique et aujourd’hui de la Russie. La France, d’autre part, s’est montrée extrêmement critique de ce qu´elle a vu comme l’abandon par les Etats-Unis de la défense des droits de l’homme (par exemple en Syrie).

Le récent vote des Britanniques en faveur de leur sortie de l’Union européenne a été source d’un peu plus d’incertitude encore pour la France. Est-ce un avantage ou un inconvénient pour elle ? La France cherche à se présenter comme un havre de paix pour les affaires (en particulier la finance), pour qui serait à la recherche d’un environnement plus calme et moins incertain. Mais la France est également préoccupée par la retour quasi-forcé de citoyens français qui vivent et travaillent actuellement au Royaume-Uni. Dans les négociations à venir de Londres avec l’UE, la France n’est pas sûre de savoir si elle doit encourager ou non le maintien de liens entre la Grande-Bretagne avec l’UE. La désignation de Boris Johnson au poste de ministre des affaires étrangères britannique n’est pas de nature à renforcer un quelconque sentiment favorable à l’endroit du Royaume-Uni.

Cette confusion nous ramène au sujet de la prochaine élection présidentielle. La Front national a cherché à capter les voix des deux partis centristes classiques en modérant son discours raciste et, en pratique, en éjectant ceux de ses membres qui s’y refuseraient. Marine Le Pen a notamment purgé le parti en expulsant de son sein son fondateur et dirigeant historique, son propre père Jean-Marie. Le risque pour le parti est qu´il perde certains de ses anciens soutiens tentés par des formations dissidentes ou par l’abstention.

Conduits par l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy, « Les Républicains », au centre-droit, cherchent à récupérer des voix du Front national en adoptant une rhétorique qui s’en rapproche. Deux autres candidats à la prochaine primaire de cette formation, Alain Juppé et François Fillon, dénoncent fermement cette stratégie. Si Sarkozy devait gagner, Fillon pourrait en être durablement affaibli dans le parti. Quant à Alain Juppé, on considère en général qu´il est celui qui a le plus de chances de remporter le second tour de la présidentielle en raison de ses positions plus « modérées » sur les grands sujets. Mais pour être au second tour, il lui faudra gagner l’investiture du parti lors de la primaire et, pour ce faire, il tient désormais un discours marqué plus à droite.

Enfin, l’actuel président de la République, François Hollande, est celui qui se trouve dans la position la plus difficile. Le Parti socialiste est pressé de toutes parts pour qu´il prenne part à une primaire qui serait celle de toute la gauche française. Hollande ne veut pas entendre parler d’une primaire dite « ouverte » car il prendrait un risque élevé de la perdre. Par conséquent, il défend l’option que la décision soit prise par le congrès du parti sur la base d’un programme plus à droite qui lui permettrait, pense-t-il, de gagner au second tour. Il a ainsi impulsé de nouvelles lois qui affaiblissent les droits du travail et des syndicats. Ces décisions sont impopulaires tant au sein d’une gauche du parti qui regimbe, qu’auprès de ses propres supposés alliés, son ministre de l´économie Emmanuel Macron et son premier ministre Manuel Valls, tous deux à la manœuvre pour devenir candidat du Parti socialiste, si ce n’est en 2017, alors en 2022. Macron estime que Hollande ne va pas suffisamment à droite.

Ces multiples incertitudes qui agitent les partis politiques en France font passer les récentes luttes fratricides au sein du Parti conservateur britannique pour un aimable vaudeville. Et comme l’économie française est également dans une passe difficile, 2016 ne semble guère être une année propice pour célébrer des festivités nationales autour de valeurs républicaines communes.

 

Traduction : T. L.

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

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