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Commentaire N° 379, 15 juillet 2014

Le Djihadistan, l’Arabie saoudite et l’Iran

Par Immanuel Wallerstein  |  23 juillet 2014     →    Version imprimable de cet article Imprimer

L’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), un mouvement djihadiste, vient de remporter une victoire stupéfiante et spectaculaire en s’emparant de Mossoul, la troisième ville d’Irak située dans le nord du pays. Ses combattants, qui progressent vers le sud en direction de Bagdad, ont déjà pris Tikrit, l’ancien fief de Saddam Hussein. L’armée irakienne semble avoir été réduite à néant, cédant également Kirkouk aux Kurdes. L’EIIL a en outre kidnappé des diplomates et des camionneurs turcs. Désormais, il contrôle de fait de vastes pans du nord et de l’ouest du pays ainsi qu’une zone contiguë à l’extrémité nord-est de la Syrie. Les observateurs ont baptisé « Djihadistan » ce secteur transfrontalier. L’organisation cherche à rétablir, sur un territoire aussi étendu que possible, un califat fondé sur une interprétation particulièrement stricte de la charia.

Le choc et l’effroi suscités par l’avancée de ce mouvement pourraient rebattre les cartes géopolitiques au Moyen-Orient. La géopolitique est un champ qui réserve souvent des surprises, certains adversaires de toujours pouvant ainsi se réconcilier du jour au lendemain pour devenir des frères ennemis [1]. L’exemple le plus célèbre de ce type de revirement, au cours du demi-siècle dernier, a sans doute été le voyage de Richard Nixon en Chine à la rencontre de Mao Tse-toung, une visite qui a modifié en profondeur les équilibres au sein du système-monde moderne et contribué à façonner les rapports entre Pékin et Washington depuis.

Les médias internationaux mettent depuis longtemps l’accent sur la franche animosité entre l’Arabie saoudite et l’Iran, jugeant tout rapprochement improbable. Pourtant, ces derniers mois, les deux puissances semblent s’être réunies secrètement à plusieurs reprises, ce qui laisse peut-être présager qu’un bouleversement géopolitique surprenant est en cours de réalisation.

Chaque fois qu’un tel retournement de situation se produit, il convient de se demander quels avantages les protagonistes sont susceptibles d’en retirer. En effet, seuls certains intérêts communs peuvent leur permettre de dépasser l’hostilité qui les oppose. Commençons par écarter l’un des éléments fréquemment mis en avant par les analystes pour expliquer cet antagonisme, à savoir le fait que le gouvernement iranien soit contrôlé par un imam chiite lorsque l’Arabie saoudite est une monarchie sunnite. Il s’agit là d’une réalité que nul ne conteste. Mais il ne faut pas oublier que jusqu’en 1979, Téhéran (sous le shah) et Riyad (sous la même monarchie sunnite) étaient de proches alliés géopolitiques au sein de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Ils savaient trouver un terrain d’entente dès lors que le prix du pétrole était en jeu – une préoccupation économique de premier ordre pour eux. Ce n’est qu’à partir de 1979, lorsque l’Iran change de régime et de politiques, que leur relation s’envenime.

La principale pomme de discorde entre les deux pays réside dans leur concurrence acharnée pour jouer un rôle géopolitique dominant dans la région. Or la montée en puissance de l’EIIL, qui pèse sur eux comme une grave menace, pourrait bien changer la donne. Car l’intérêt commun des Saoudiens et des Iraniens consiste à préserver une relative stabilité au sein de leur propre Etat et de la région dans son ensemble.

Bien sûr, les deux gouvernements sont déchirés par les divisions internes entre les partisans d’un islam traditionnel ultraconservateur et les citadins plus « libéraux » de la classe moyenne. Mais la menace que représente l’EIIL pour chacune de ces catégories, en Arabie saoudite comme en Iran, pourrait les conduire à mettre en sourdine les conflits qui les opposent par ailleurs. Actuellement, les conflits en question concernent diverses forces étrangères à l’EIIL en Syrie, au Liban, en Irak, au Bahreïn, au Yémen et ailleurs.

En outre, d’autres facteurs œuvrent en faveur d’une réconciliation : Riyad et Téhéran sont consternés par les interventions hasardeuses et incessantes des Etats-Unis et des pays européens au Proche-Orient. Les Saoudiens ne croient plus à la fiabilité de leurs anciennes alliances. Ils partagent de plus en plus l’opinion des Iraniens selon laquelle le monde occidental devrait laisser les puissances régionales résoudre leurs propres différends. Les deux régimes sont également exaspérés par l’influence constante et quelque peu imprévisible du Qatar dans la région, ainsi que par l’impossibilité d’obtenir la création d’un Etat palestinien digne de ce nom. L’un comme l’autre se méfient du pouvoir militaire laïc désormais en place en Egypte, et chacun d’eux souhaite assister à une résolution politique – quelle qu’elle soit – des affrontements en Afghanistan.

La liste des intérêts partagés est donc longue. En réalité, Riyad et Téhéran ont plus de choses en commun que les analystes ne veulent bien l’admettre. De plus, s’ils devaient parvenir à un accord historique, ce dernier pourrait recueillir le soutien de nombreux acteurs – la Turquie, tout d’abord, mais aussi les Kurdes, les pays du Maghreb, la Jordanie, le Pakistan et l’Inde, la Russie et la Chine, et même certains cercles en Afghanistan. Il ne s’agit pas là que de vaines suppositions. Dans les faits, l’Arabie saoudite comme l’Iran s’inquiètent de leur survie dans un contexte de désintégration progressive du Porche-Orient. Poursuivre sur la même voie ne leur permettra pas de sortir de l’ornière. Ils pensent peut-être qu’il est temps de changer de cap.

 

Traduction : Frédérique Rey
Édition : Mémoire des luttes

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

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Notes

[1] En français dans le texte





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