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Le Proche-Orient embrasé

Par Ignacio Ramonet  |  2 août 2014     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Avec Le Monde diplomatique en español

Avec les affrontements israélo-palestiniens à Gaza, ce sont désormais trois guerres ouvertes qui se déroulent simultanément au Proche-Orient, en comptant les conflits en Syrie et en Irak. A ces hostilités militaires, il faut ajouter les tensions avec l’Iran à propos du nucléaire, ainsi que les rivalités diplomatiques entre diverses puissances locales, comme l’Arabie saoudite et l’Egypte. Ce qui confirme que cette région demeure la « poudrière » de la planète et le « foyer perturbateur » du monde.

Une première question vient immédiatement à l’esprit : pourquoi cet embrasement soudain ? Les causes locales sont certes multiples en raison même de la variété des acteurs impliqués et de la diversité des motifs (religieux, ethniques, territoriaux, politiques, pétroliers, etc.). Mais un fait géopolitique parait déterminant : la décision des Etats-Unis de réduire leur implication militaire dans le théâtre proche-oriental et de se recentrer sur l’Asie de l’est. Après les belliqueuses années Bush, l’Administration Obama semble en avoir tiré deux conclusions stratégiques : d’abord, que l’outil militaire aussi puissant soit-il ne peut pas tout ; et ensuite, que l’Amérique, frappée par la crise, n’a plus les moyens d’exercer une hégémonie tous azimuts.

Résultat : les Etats-Unis sont en train de se retirer du Proche-Orient. D’autant que l’argument principal de leur présence dans cette région, le pétrole, perd chaque jour un peu plus de sa consistance dans la mesure où le gaz et le pétrole de schiste, produits du sous-sol américain, sont en train de se substituer peu à peu aux importations d’hydrocarbures en provenance du Proche-Orient.

C’est ce moment géopolitique précis que vit cette région : une puissance hégémonique, les Etats-Unis, se retire progressivement, et d’autres puissances ou d’autres forces locales s’affrontent pour occuper l’espace politique abandonné. Les événements semblent soudain s’accélérer, comme si toutes les parties concernées commençaient à pressentir l’approche du moment décisif où les nouvelles cartes seront posées sur la table. Cela donne lieu aux conflits actuels dans un contexte régional bouleversé par la montée aux extrêmes du conflit entre sunnites et chiites qui met le feu à l’ensemble du Croissant fertile, de Gaza au Golfe arabo-persique.

Une lecture fragmentée — celle notamment que, par la force des choses, nous proposent les journaux quotidiens — ne permet pas de saisir le mouvement général sur l’ensemble du théâtre des opérations. Nous avons parfois le sentiment que ce qui se passe à Gaza n’a rien à voir avec les événements en Syrie, et que ceux-ci sont indépendants des hostilités en Irak ou des négociations avec l’Iran. En réalité, c’est une fausse impression car tous ces événements sont articulés entre eux.

Commençons par Gaza. Pourquoi l’offensive actuelle israélienne ? Apparemment les choses sont simples : tout commence le 12 juin dernier, lorsque trois jeunes Israéliens sont enlevés en Cisjordanie. Le gouvernement israélien accuse immédiatement le Hamas (qui gouverne Gaza) d’être à l’origine de l’enlèvement et, dans ses efforts pour tenter de retrouver les jeunes, multiplie les détentions arbitraires. Le Hamas dément une quelconque responsabilité dans l’enlèvement des trois jeunes. Mais cela n’empêche pas les autorités israéliennes d’arrêter quelque quatre cents Palestiniens, supposés proches de Hamas. D’autres sont tués. Des maisons appartenant à des suspects sont détruites. En représailles, des tirs de roquettes sont lancés de Gaza contre le territoire israélien. Le 30 juin, les corps des trois jeunes disparus sont retrouvés : ils ont été assassinés près de Halhoul, en Cisjordanie. Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou déclare : « Le Hamas est responsable ; le Hamas paiera. » Rien, jusqu’à présent, ne prouve l’implication de Hamas dans l’enlèvement et l’odieux assassinat des trois jeunes Israéliens. Il n’empêche, quelques jours plus tard, la « punition » militaire israélienne contre Gaza est lancée.

Quelle en est la véritable raison ? Il faut remonter au 29 mars dernier. Ce jour-là, Israël refuse de libérer, comme convenu, un dernier contingent de prisonniers palestiniens, en réclamant une prolongation des négociations de paix au-delà de l’échéance prévue du 29 avril. Il faut dire que le gouvernement Netanyahou — le plus à droite de l’histoire d’Israël — n’a pas fait preuve de volonté réelle de négocier avec l’Autorité palestinienne et d’abandonner sa politique de colonisation, comme l’a montré l’initiative mort-née du Secrétaire d’Etat américain John Kerry lancée l’année dernière.

Le président palestinien Mahmoud Abbas se déclare disposé à prolonger les discussions, à condition qu’Israël relâche les prisonniers, gèle la colonisation et accepte de discuter de la délimitation des frontières du futur État palestinien. Le gouvernement israélien rejette ces demandes. A partir de ce moment, les gestes d’hostilité entre Israéliens et Palestiniens se multiplient.

Dans ce contexte, au moment où le processus de paix est totalement enlisé, un coup de théâtre se produit : les Palestiniens signent, le 23 avril, un accord de réconciliation entre le Fatah, au pouvoir en Cisjordanie, et le mouvement islamiste Hamas, au pouvoir à Gaza. Ensemble, ils décident de former un gouvernement de "consensus national" dirigé par le premier ministre sortant, Rami Hamdallah, et constitué de technocrates. Il ne compte aucun membre affilié au Hamas. Les dirigeants israéliens sont furieux, ils accusent le président palestinien Mahmoud Abbas d’avoir choisi « le Hamas, et non la paix ».

Afin de rassurer les Israéliens et la communauté internationale, le président Abbas a pourtant promis que le nouveau gouvernement d’union nationale rejettera la violence, reconnaîtra Israël et respectera les engagements internationaux. De son côté, Washington fait part de son intention de collaborer avec ce nouvel exécutif palestinien, et annonce le maintien de son aide à l’Autorité palestinienne. L’Union européenne déclare également qu’elle collaborera avec le nouveau cabinet palestinien.

Mais le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, affirme : « Le Hamas est une organisation terroriste qui vise la liquidation d’Israël ; une telle alliance est tout simplement inacceptable. » Peu de temps après, l’enlèvement des trois jeunes Israéliens se produit. Et alors les événements s’enchaînent. Ils fournissent le prétexte au gouvernement israélien pour « détruire Hamas ».

En réalité, les choses sont encore plus complexes. Car, en fait, le Hamas subit les conséquences d’un renversement d’alliances qu’il a opéré récemment. Rappelons en effet que, sous l’influence de deux Etats très proches des Frères musulmans, la Turquie et le Qatar, le Hamas — lui-même une émanation des Frères musulmans — a modifié sa diplomatie régionale l’an dernier et fait un choix géopolitique qui s’est révélé désastreux : il s’est désolidarisé du président syrien Bachar Al-Assad (et donc de l’Iran) en pleine guerre civile de Syrie, en pensant qu’une nouvelle alliance était en train de se forger avec l’Égypte des Frères musulmans, qui pourrait aider le Hamas à Gaza.

C’était une erreur majeure. Car ce n’est pas ce qui s’est passé. Les Frères musulmans, que l’Arabie saoudite combat également, ont été renversés en Egypte où le général Al-Sissi a pris le pouvoir et n’est pas, de toute évidence, pressé de venir en aide au Hamas, lié aux Frères musulmans qu’il pourchasse impitoyablement sur son sol. En revanche, Le Caire a rétabli une coopération sécuritaire avec Israël, au détriment de Gaza où les conditions de vie se sont donc dégradées, et où les citoyens en font porter la responsabilité aux dirigeants islamistes...

Alors qu’il y jouit d’un pouvoir absolu, le Hamas n’est pas parvenu à améliorer les conditions de vie des deux millions d’habitants de Gaza. Le mouvement islamiste reste par ailleurs soumis à la surenchère de groupes locaux plus radicaux, notamment le Djihad islamique, responsables de la poursuite des tirs de roquettes vers le territoire israélien. En un an donc, le Hamas a perdu ses principaux alliés, la Syrie, l’Iran et l’Egypte. Ce qui l’a contraint à se rapprocher du Fatah et de l’Autorité palestinienne. Et donc à s’attirer — encore plus — les foudres du gouvernement israélien...

Par ailleurs, Bachar el-Assad est toujours au pouvoir en Syrie, soutenu par la Russie, l’Iran et le Hezbollah libanais. Même si la guerre dans ce pays est loin d’être terminée, il est clair que les autorités de Damas ont marqué des points et qu’elles ont désormais l’initiative.

C’est dans ce contexte régional que se sont également produits les récents développements en Irak. Notamment la prise, par un groupe djihadiste sunnite, de la région importante de Mossoul, non seulement riche en pétrole, mais regroupant aussi des Kurdes.
Ce spectaculaire développement en Irak intervient au moment où les négociations entre l’Iran et les puissances occidentales à propos du nucléaire n’ont jamais été si près d’aboutir à un accord, et alors que, en revanche, l’Arabie saoudite est en train de perdre son pari en Syrie.

Le royaume wahhabite s’est en effet largement investi dans la lutte pour faire chuter le président Bachar el-Assad. Depuis trois ans, près de 45 000 combattants étrangers, financés par l’Arabie saoudite, ont été envoyés sur le territoire syrien pour combattre contre les autorités de Damas. Le royaume wahhabite aurait contribué à grossir les effectifs de ces groupes islamistes, en offrant à des prisonniers déjà condamnés à mort la possibilité de se racheter en allant faire le djihad en Syrie. Le royaume n’a pas seulement ouvert ses dépôts d’armes à l’opposition, il aurait même acheté des usines d’armement en Ukraine dont la production serait directement envoyée à l’opposition syrienne, via la Jordanie. 
En dépit de cet impressionnant dispositif, les autorités de Damas ont tenu bon et ont réussi à renverser le rapport des forces sur le terrain.

C’est pourquoi la riposte est arrivée en Irak. Rejetées de Syrie, les organisations djihadistes sunnites ont rejoint les forces islamistes du groupe EIIL (l’Etat islamique en Irak et au Levant) pour lancer, en juin dernier, une offensive éclair menaçant Bagdad. Des groupes sunnites armés moins radicaux se sont également joints au mouvement avec le but de constituer un califat à cheval entre la Syrie et l’Irak.

Les Kurdes ont sauté sur l’occasion pour s’emparer d’une autre ville, Kirkouk, riche en ressources pétrolières, dont ils disputaient depuis plusieurs années le contrôle au gouvernement de Bagdad. L’incompétence du pouvoir central et sa politique favorable aux chiites ont créé les conditions de l’insurrection sunnite. En tout cas, le coup de force des djihadistes de l’EIIL met en difficulté le Premier ministre irakien (chiite) Nouri al-Maliki, allié de Téhéran.

Cette redistribution des cartes devrait aboutir à un retour de l’Arabie saoudite dans les négociations en Irak. Mais en même temps, ce nouveau contexte permet surtout à l’Iran de redevenir un acteur régional central. Parce qu’il partage des intérêts clefs avec les Occidentaux, surtout avec les Etats-Unis. Les Américains, en effet, ont en commun avec l’Iran chiite le même ennemi : le djihadisme sunnite, et particulièrement son groupe actuel le plus actif, l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), lequel est financé par l’Arabie saoudite, un allié officiel de Washington....

On le voit, dans un Proche-Orient embrasé et en pleine recomposition, le grand enjeu stratégique actuel c’est l’affrontement, par alliés locaux interposés, entre l’Arabie saoudite et l’Iran. L’Etat tampon que constituait l’Irak est désormais ouvertement disputé par les deux camps. Sur fond de conflit en Syrie et en Irak, et alors que se poursuivent les affrontements entre l’armée israélienne et le Hamas dans la bande de Gaza, la région vit un énorme bouleversement géopolitique. La diplomatie semble paralysée, enrayée, mais aussi bien l’Administration américaine que les Européens sont de plus en plus persuadés que la stabilité au Proche-Orient ne peut être atteinte sans la contribution de l’Iran. Donc sans sa reconnaissance comme puissance (y compris dans le nucléaire civil) à part entière. Ce qui sera dur à avaler pour l’Arabie saoudite. Qui n’a sans doute pas dit son dernier mot...





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