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Le juge Garzon, la justice et la mémoire

Par Ignacio Ramonet  |  3 mai 2010     →    Version imprimable de cet article Imprimer

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"Construis un tombeau à celui qui gît délaissé."
Sophocle, Antigone (442 av. J.C.)

La presse mondiale, les associations de défense des droits de l’homme et les juristes internationaux les plus éminents s’interrogent : pour quelle raison la justice espagnole, qui a tant combattu ces dernières années les crimes contre l’humanité commis dans de nombreux pays, veut-elle faire le procès de Baltazar Garzon, le juge qui symbolise le mieux le paradigme contemporain de l’application de la justice universelle ?

Les médias internationaux rappellent les mérites de ce "super-juge" : son rôle fondamental dans l’arrestation du dictateur chilien Augusto Pinochet à Londres en 1998 ; sa dénonciation des atrocités commises par les militaires en Argentine, au Guatemala et dans d’autres dictatures latino-américaines ; son obstination à démanteler les commandos anti-basques des GAL (Groupes antiterroristes de libération) et à envoyer devant les tribunaux Felipe Gonzalez, président alors du gouvernement espagnol ; son opposition à l’invasion de l’Irak en 2003 ; et jusqu’à son récent voyage au Honduras pour avertir les auteurs du coup d’Etat contre le président Manuel Zelaya que les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles.

En tant que juge de l’ Audiencia nacional (une juridiction d’exception espagnole héritée du franquisme, équivalente, en France, à la Cour de sûreté de l’Etat), Garzon a fait arrêter quelque mille activistes de l’organisation ETA (la droite espagnole avait alors proposé son nom pour le Prix Nobel de la Paix...). A cet égard, certaines de ses activités de magistrat antiterroriste ont donné lieu à des critiques. En particulier, sa décision d’ordonner la fermeture, en 1998, du quotidien basque Egin. Ou sa décision de faire arrêter des personnes soupçonnées de "terrorisme" et de les placer sous régime d’exception (la loi espagnole permet, dans ce cas, de placer un détenu "en isolement" pour un délai pouvant aller jusqu’à treize jours...). Des organisations comme le Comité pour la prévention de la torture réclament depuis des années auprès du Conseil de l’Europe l’abolition de cette modalité de détention. On a critiqué également le goût immodéré de ce "juge vedette" pour les sunlights et les caméras...

En tout état de cause, Garzon a démontré qu’il est un magistrat dérangeant, indépendant et incorruptible. Et c’est sans doute pour cela qu’il a accumulé un si grand nombre d’adversaires et qu’il se retrouve accusé par les corrompus du réseau "Gürtel [1]" et par les héritiers du franquisme. Trois plaintes ont en effet été déposées contre lui auprès du Tribunal suprême de Madrid. L’une porte sur d’éventuels honoraires qu’il aurait perçus pour des conférences données à New York sous le parrainage de la Banque Santander. L’autre sur des écoutes téléphoniques qu’il aurait ordonnées dans le cadre des investigations sur le réseau de corruption "Gürtel". Et la troisième - et principale - sur sa décision d’enquêter sur les crimes du franquisme.

Deux organisations ultraconservatrices l’accusent de prévarication [2] pour avoir lancé, en octobre 2008, une investigation sur les crimes commis pendant la guerre civile espagnole (1936-1939) alors qu’une loi d’amnistie, datant de 1977, les a effacés.

Le juge Garzon part du principe, admis par les Nations Unies, qu’il y eut sous le franquisme des milliers de "disparitions forcées", que celles-ci sont considérées comme des crimes contre l’humanité, et que ces crimes ne prescrivent jamais. Les lois d’amnistie ne les concernent donc pas et sont par conséquent nulles et non avenues.

Il faut savoir que les corps de quelque 130 000 Républicains gisent toujours dans des tombes anonymes improvisées sur le bas côté des routes d’Espagne où ils furent fusillés sans jugement, ou dans des fosses communes anonymes, et que leurs familles n’ont jamais pu procéder à un enterrement digne. Et qu’on ignore le destin que quelque 30 000 nourrissons arrachés à leurs mères républicaines en prison (le plus souvent fusillées) et remis à des familles franquistes [3].

Si le magistrat est déclaré coupable, il risque une suspension de vingt ans. Ce serait la fin de sa carrière. Et ce serait une honte. Car, au fond, cette affaire concerne une question centrale : que faire en Espagne, d’un point de vue symbolique, de cette guerre civile qui reste une blessure non cicatrisée ? La loi d’amnistie de 1977 - dont le but premier était de faire libérer des centaines de détenus de gauche... - ne cherchait pas à faire justice et a refusé d’envisager une quelconque politique de gestion de la mémoire.

Il est clair que, soixante et onze ans après la fin du conflit, alors que les principaux responsables ont disparu, l’objectif premier n’est pas de traduire les rares survivants, auteurs de crimes abominables, devant les tribunaux. Il ne s’agit pas seulement d’une affaire juridique. Si elle mobilise des millions d’Espagnols [4] c’est parce qu’ils sentent bien que, au-delà de l’affaire Garzon, ce qui se joue c’est le droit des victimes a une réparation morale, leur droit collectif à la mémoire. Pouvoir établir officiellement, sur la base de crimes démontrés, que le franquisme fut une monstruosité politique. Et que son impunité est insupportable. Pouvoir le dire, le proclamer et le montrer dans des "musées consacrés à la guerre civile espagnole", par exemple ; dans les manuels scolaires d’histoire ; lors de journées consacrées à des hommages solennels et collectifs, etc. Comme cela se fait dans toute l’Europe en solidarité avec les victimes du nazisme.

Les partisans de la "culture de l’occultation" accusent Garzon de rouvrir la boîte de Pandore et de vouloir diviser à nouveau les Espagnols. Ils insistent sur le fait que dans l’autre camp des crimes furent aussi commis. Ils ne comprennent décidément pas la spécificité du franquisme. Et se comportent comme un journaliste qui, souhaitant organiser un "débat équilibré" sur la Seconde guerre mondiale, déciderait : "Une minute pour Hitler, une minute pour les juifs."

Le franquisme, ce n’est pas seulement la guerre (au cours de laquelle le général ultra Queipo de Llano ordonnait : "Il faut semer la terreur et exterminer sans scrupule ni hésitation tous ceux qui ne pensent pas comme nous."). Ce fut surtout, de 1939 à 1975, un régime autoritaire parmi les plus implacables du XXe siècle qui utilisa la terreur de façon planifiée et systématique pour liquider ses opposants idéologiques et intimider toute la population. Affirmer cela n’est pas une considération politique, mais une constatation historique.

La loi d’amnistie espagnole a imposé, sur la "banalité du mal" franquiste, une sorte d’amnésie officielle, une "scotomisation", c’est-à-dire un mécanisme collectif de "cécité inconsciente" par le biais duquel un sujet fait disparaître de sa mémoire les faits désagréables. Jusqu’au jour où ils reviennent en avalanche, en une explosion d’irrationalité.

C’est ce qu’a voulu éviter le juge Garzon. Révéler la nature maléfique du franquisme, pour que l’histoire ne puisse plus se répéter. Jamais plus.

 

Notes

[1] Concernant des personalités du Parti Populaire (PP, droite) et tout particulièrement l’ex-trésorier du PP, Luis Barcenas.

[2] La prévarication est un grave manquement commis par une autorité publique lorsqu’elle dicte une résolution en sachant que cette résolution est injuste ou qu’elle n’est pas de son ressort. C’est un abus d’autorité.

[3]   Cf. Ricard Vinyes Irredentas. Las presas políticas y sus hijos en las cárceles franquistas, Planeta, Barcelone, 2002. Voir aussi le documentaire Els nens perduts del franquisme (Les enfants perdus du franquisme), de Montserrat Armengou et Ricard Belis.

[4] Le 24 avril dernier, plus de cent mille manifestants sont sortis dans les rues d’une trentaine de villes espagnoles pour exprimer leur soutien au juge Garzon.





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