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Chili : le mouvement étudiant et les changements en cours

Par Giorgio Jackson  |  17 octobre 2011     →    Version imprimable de cet article Imprimer

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Camila Vallejo et Giorgio Jackson, deux figures du mouvement étudiant chilien, étaient récemment en visite à Paris où ils ont rencontré plusieurs organisations du mouvement social.

Mémoire des luttes publie deux articles dans lesquels chacun analyse la nature des changements en cours dans leur pays et les perspectives du mouvement étudiant. (¿Y cuál es la revolución educativa ? et El movimiento estudiantil y los cambios et sa traduction française ci-dessous)

Au-delà des résultats que le mouvement étudiant obtiendra, les changements sont déjà en place et ils sont là pour rester. En quelques mois, on a fait un apprentissage rapide, nous savons maintenant où placer notre force car nous avons identifié le cœur des contradictions qui emprisonnent un gouvernement de droite qui met en avant son idéologie.

Depuis plus de cinq mois, toutes les demandes sectorielles du mouvement étudiant ont été formulées à travers un axe central : l’inégalité qui prévaut au Chili. Cette inégalité comprise comme une perpétuation de celle-ci, a été le levier qui nous a permis de mettre en évidence le mécontentement et qui a été latent dans de nombreux secteurs de la société qui ne s’exprimaient pas ouvertement, en raison d’un discours auto-complaisant des autorités du gouvernement.

Une fois installées les demandes sectorielles se sont enracinées dans cette idée qu’elles sont justes parce qu’il y a une perpétuation des inégalités, le processus a commencé à s’approfondir et nous sommes allés peu à peu –avec les citoyens- dans les questions de politique publique. Au début, nous ne pouvions pas proposer le débat constitutionnel, car il ne serait pas compris, cela nécessitait un processus d’apprentissage de la société en général et de nous en particulier, ce qui est peut-être notre plus grand succès.

Depuis notre revendication et discours initial pour l’accès à l’éducation, le financement et la démocratisation, nous sommes arrivés vers une formulation –dans ce processus- d’une demande citoyenne claire pour des changements constitutionnels. Dans ce parcours, les contradictions du système politique chilien ont été dévoilées au grand jour, ses limites et ses incapacités, ainsi que le potentiel de ce mouvement et les jeunes à pouvoir changer tout cela. Cela a été un processus intense et non sans problèmes, mais exceptionnellement instructive.

Cette demande est parvenue sur un sol fertile. Quand est venu la « révolution des pingouins » (NDLT : la révolution des élèves du secondaire dont l’objectif était la modification de la loi sur l’Enseignement héritée du gouvernement militaire) il y avait un gouvernement de la Coalition (NDLT : centre-gauche), bien qu’il gérait le même modèle, ils avaient au moins un air et un langage qui lui a permis de neutraliser et de gérer le mouvement et le mécontentement. Maintenant que nous sommes arrivé au cœur des contradictions, car nous avons en face un gouvernement qui n’a ni syntonisation ou de fréquence pour un dialogue avec les citoyens et, même plus, c’est un gouvernement qui est fier de ce qu’il pense et il est dur dans sa position idéologique, ce qui est logique puisqu’ils sont les créateurs intellectuels du modèle actuel.

Les fautes

Sous le gouvernement de la Coalition, il était facile pour les dirigeants et les autorités de jeter la faute au système politique, et à une obstruction de l’opposition de droite qui ne donnait pas ces votes pour des réformes et utilisait cet argument pour décompresser la pression sociale, tout en cachant sa manque de conviction et de courage pour promouvoir des changements en dehors du cadre de « la politique du consensus ». Aujourd’hui, le gouvernement n’a personne sur qui jeter la faute, car il concentre tout le pouvoir. Cela permet à la pression sociale de se concentrer sur un point : l’inégalité dans le système. Cela rend le mouvement plus ambitieux, moins sectoriel et plus politique, d’un point de vue ou les demandes se font horizontalement.

Les réformes que le mouvement étudiant amènent supposent, nécessairement, plus et une meilleure démocratie. Nous l’avons vu, le 4 août, lorsque nous proposions une réforme fiscale pour obtenir les ressources afin de financer les demandes auxquelles nous postulons et quand, entre autres choses, on a exploré l’idée d’un plébiscite pour permettre aux citoyens de participer aux décisions, la réponse du gouvernement a été la répression. Ce jour-là nous sommes arrivés au cœur de la contradiction du système. Cela nous amène à prendre soin des changements plus profonds dont on a besoin au Chili. Nous les jeunes, nous devons projeter ce mouvement dans le moyen et long terme et donc faire part dans cette société en construction, ce qui nécessairement nous conduira à participer aux différents processus politiques qui nous attendent. Cela exige plus de démocratie et de participation.

Cette demande pour plus et meilleure démocratie a grandi et est largement partagée, tant dans le mouvement étudiant comme dans d’autres mouvements sociaux et de citoyenneté. L’immense soutien pour les revendications et à la mobilisation des étudiants dans l’enseignement public comprend, très probablement, la demande de changement du système électoral et la fin du mode binominal [1]. Cela ouvre un large espace de convergence démocratique. Ce cadre institutionnel n’a pas l’ampleur, c’est une camisole de force, et les citoyens pensent que la classe politique ne répond plus aux intérêts du peuple, c’est pour cela que notre demande s’articule avec les citoyens et souligne la nécessité de changer de chemise.

Nous avons la volonté politique pour rassembler la force nécessaire pour ces changements et pour que ce mouvement ne devienne pas un de plus dans l’histoire. Notre orientation stratégique a mis en évidence l’effondrement des alliances politiques existantes, celui du gouvernement et celui de l’opposition politique. Cela ouvre l’espace pour faire entrer notre projet, peut-être pour ne pas occuper le même espace, mais au moins de le réorganiser.

La vitesse du temps

Si dans les années 60 la réforme de l’université a pris des années, aujourd’hui les changements profonds sont plus rapides, en fait, ils sont déjà en cours. La frontière du possible est en train de se briser, elle bouge. Et le sens commun est en mutation. L’individualisme - « Je travaille à donner un enseignement à mes enfants et je paye pour cela »-, comme beaucoup de gens le disent, a cédé la place à des notions plus collectives, ou se constitue une majorité sociale qui cherche à avoir une éducation de qualité pour tous, où l’État et le « publique », -qui en ce moment n’appartient à personne- revient à être à nouveau à nous tous. C’est un changement majeur et il mènera nécessairement à une plus grande participation politique. Cela sera visible dans les exigences que les citoyens feront aux autorités, même les locales, et aux candidats au moment de faire leur « offre », c’est ce qui vient. Car ce tournant que nous avons vécu as réveillé la démocratie plus que jamais. Les gens participent.

Dans le mouvement étudiant lui-même et dans ses instances de décision nous avons gagné en maturité, et malgré les différences et les divergences qui sont parfois perceptibles, il y a une diversité dans un projet commun, où prime le collectif sur les positions individuelles ou de groupe. Cela est une garantie pour ce que nous avons dit, fait et j’espère pour ce qui vient. On ne voit pas comment cela peut s’arrêter, même si cela prend du temps les changements ont déjà commencé. Le retranchement du gouvernement, en défense de leurs principes idéologiques, cela génère encore plus de mécontentement et de l’agitation parmi les citoyens, et cela révélera dans les conflits à venir, dans les nouvelles conjonctures politiques, et même dans le processus électoral.

Cette mobilisation, avec la droite en face, est comme le combat de David contre Goliath, cela a créé l’unité dans la diversité, cela a imposé le sens collectif du mouvement et de son indépendance, et cela est presque impossible de freiner.

Giorgio Jackson, Président de la Fédération des Étudiants de l’Université Catholique. Article publié dans l’édition chilienne du Monde diplomatique, octobre 2011 www.lemondediplomatique.cl

Traduction : www.zintv.org

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Notes

[1] Voir l’enquête du CERC – septembre 2011 sur www.cerc.cl NDLT : Héritage de la dictature, le système binominal est imposé par la constitution de 1980. C’est un scrutin majoritaire binominal (plurinominal), dont la particularité est de favoriser la liste arrivée en deuxième position.





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