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Commentaire No. 458, 1er octobre 2017

Le mythe de la souveraineté

Par Immanuel Wallerstein  |  13 octobre 2017     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Donald Trump a consacré une grande partie de son discours devant les Nations unies à réaffirmer qu’il était élu pour défendre la souveraineté des États-Unis. Il a dit que tous les autres États membres s’efforçaient aussi de défendre leur souveraineté. Qu’a-t-il voulu dire précisément ?

 Il n’existe probablement aucun autre mot dans le vocabulaire public des dirigeants politiques et des analystes universitaires qui comporte autant de sens et d’utilisations conflictuels que celui de « souveraineté ». Le seul autre terme qui suscite une confusion quasi analogue est celui de « libéralisme ». Il est donc utile de retracer quelques aspects de l’histoire de ce terme.

Le terme « souveraineté » n’apparaît jamais avant la création du système-monde moderne au cours du long [1] XVIe siècle. Il s’agit d’une époque où les chefs de certains États (notamment l’Angleterre, la France et l’Espagne) proclamaient la doctrine de la monarchie absolue. Ils insistaient sur le fait que le monarque ne pouvait être défié par quelque personne ou institution que ce soit. C’était là bien entendu une déclaration et nullement la description de la réalité.

Ce que ces monarques essayaient d’établir, c’était la souveraineté de leurs États. La souveraineté signifiait pour eux qu’aucun pouvoir extérieur à leur État n’avait le droit d’intervenir dans les décisions de leur État. Cela signifiait aussi qu’aucun pouvoir au sein de l’État ne pouvait s’abstenir d’appliquer les décisions de l’État. La double référence (externe et interne) constituait une donnée capitale pour ce concept.

Se contenter d’affirmer la souveraineté n’était à l’évidence pas suffisant. L’État devait rendre ces exigences effectives. Aucun État n’a été, alors ou par la suite, pleinement souverain, pas même les plus puissants d’entre eux. Mais les États les plus forts ont fait mieux, comme c’est encore le cas aujourd’hui, que les États de moindre puissance.

Lorsque nous qualifions d’hégémoniques certains États dans le système-monde moderne, nous voulons en réalité dire qu’ils peuvent de fait s’immiscer dans les affaires intérieures d’autres États. Et qu’ils ont la capacité à maintenir une unité intérieure. Ils ne sont pas confrontés à d’importantes résistances institutionnelles, et encore moins à des mouvements sécessionnistes.

Les États-Unis ont été une puissance hégémonique sensiblement entre 1945 et 1970. Ils sont arrivés à leurs fins dans le système-monde 95% du temps et dans 95% des problèmes. Une autre manière de décrire cet état de fait est de dire que les États-Unis étaient « impérialistes ». Le terme « impérialisme » est négatif, et une puissance hégémonique peut très bien réussir en le bannissant largement de son vocabulaire.

Lorsque l’hégémonie décline, le terme « impérialisme » voit sa fréquence d’utilisation croître. Tout comme celui de souveraineté. Les pays moins puissants affirment leurs droits en tant que puissances souveraines pour combattre les puissances impérialistes. Aussi Trump avait-il raison dans le sens où un grand nombre, sinon la plupart des membres des Nations unies, défendent aujourd’hui publiquement leur souveraineté.

Mais lorsque Trump affirme la souveraineté des États-Unis, c’est un signe de faiblesse. C’est précisément parce que les États-Unis sont une puissance hégémonique en fort déclin qu’ils doivent doit recourir au mythe de la souveraineté et rejeter l’idée que des institutions supranationales puissent avoir le plus petit mot à dire en matière de politique américaine. Lorsqu’un État balte affirme sa souveraineté, il demande un soutien contre ce qu’il perçoit comme une réaffirmation de l’autorité de la Russie. Et lorsque la Chine affirme sa souveraineté, elle cherche à étendre son pouvoir de décision sur de nouvelles zones territoriales.

Les mouvements séparatistes nous contraignent tous à faire attention à notre utilisation des mots. La Catalogne organise un référendum sur son droit à une indépendance souveraine. L’Espagne, elle, dit qu’un tel référendum viole la souveraineté espagnole. Dans une situation où des revendications entrent en conflit direct, nous devons décider laquelle d’entre elles est plus légitime. Parfois cela peut se régler sans violence. Comme cela a été le cas, par exemple, lorsque la Slovaquie est devenue indépendante en se séparant de la Tchécoslovaquie. Mais parfois, il y a une guerre civile. Dans la mesure où aucune sécession n’élimine vraiment toutes les différences infra-catégorielles au sein d’un État, le droit de sécession doit s’arrêter quelque part.

Ce que j’essaie de montrer, c’est que la souveraineté est un mythe, un mythe que nous pouvons tous utiliser mais qui a aussi des conséquences tout à fait diverses dans différents moments du système-monde. Notre jugement moral dépend de l’intégralité des conséquences de la souveraineté et non de son mythe. Lorsque Trump utilise ce terme, celui-ci a des implications réactionnaires. Lorsque d’autres l’utilisent, il peut avoir des implications progressistes. Le terme en lui-même ne nous apporte rien.

Traduction et notes  : Mireille Azzoug

Illustration : Eric Constantineau

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

Notes

[1] NDT. Le qualificatif de « long » pour le XVIe siècle a été utilisé par Fernand Braudel pour désigner la période allant de 1450 à 1640 et repris par Immanuel Wallerstein. D’autres situent cette période entre 1492 et 1650, en gros entre la « Découverte » de l’Amérique latine et la fin de la guerre de Trente Ans.





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