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Commentaire n° 322, 1er février 2012

Le piège de Ben Laden : un de moins, passons au suivant

Par Immanuel Wallerstein  |  15 février 2012     →    Version imprimable de cet article Imprimer

En octobre 2011, juste après le 11-Septembre, j’écrivais ceci : « Les régimes [pakistanais et saoudien] reposent sur une coalition d’élites modernisatrices pro-occidentales et d’un establishment islamique extrêmement conservateur qui jouit d’une assise populaire. Ces régimes ont maintenu leur stabilité parce qu’ils se sont montrés capables de jouer habilement de cet attelage. Et ils s’en sont montrés capables du fait de l’ambivalence de leurs politiques et de leurs prises de position publiques ».

« Ce que les Etats-Unis disent désormais, c’est “terminées les ambiguïtés”. Les Etats-Unis peuvent l’emporter, sans aucun doute. Mais ce faisant, les régimes saoudien et pakistanais risquent bien de découvrir que leur assise populaire a été irrémédiablement érodée ».

« Envisageons un instant que ceci ait pu être le projet de Ben Laden : que son opération kamikaze ait eu pour objectif de faire tomber les Etats-Unis dans ce piège ».

Je crois que Ben Laden est en effet maintenant parvenu à ses fins au Pakistan. La sortie de l’ambiguïté signifie que ce pays n’agit plus, sur le plan géopolitique, dans l’intérêt des Etats-Unis. Bien au contraire ! Il a pris ses distances et il poursuit, en Afghanistan comme ailleurs, des politiques qui suscitent la vive opposition des Américains. Son sort réglé, passons au suivant.

Que se passe-t-il en Arabie saoudite ? Par rapport aux soixante-dix et quelques dernières années, ce pays s’est sans conteste récemment autorisé quelques libertés vis-à-vis des Etats-Unis. La rupture avec ces derniers n’est pas encore complète, comme elle l’est désormais pour le Pakistan. Le sera-t-elle dans un avenir très proche ? A mon avis, c’est possible.

Arrêtons-nous un instant sur les multiples dilemmes internes du régime. Le niveau de richesse du premier décile de la population saoudienne a abouti à des revendications de plus en plus pressantes pour que l’Etat se « modernise », notamment, et de manière visible, sur les questions relatives aux femmes (droit de travailler, droit de conduire). Mais cette demande pour davantage de droits pour les femmes n’est que la partie émergée de l’iceberg au milieu d’un mouvement plus large appelant à atténuer les rigueurs de l’orthodoxie wahhabite. Tandis que le roi avance avec constance, mais aussi prudence, dans le sens d’un accès à ces demandes, il suscite en même temps un peu plus l’hostilité de l’establishment religieux. Les religieux deviennent très remuants.

Les élites « modernisatrices » ont en outre d’autres griefs à faire valoir. Le gouvernement saoudien est fondamentalement une gérontocratie dirigée par des septuagénaires et des octogénaires. Avec son curieux système de succession, le régime rappelle celui en place chez les vieux dirigeants soviétiques de l’URSS. Il existe quelque chose qui ressemble à un réel vote de succession mais un vote qui a lieu parmi une petite douzaine de personnes. La probabilité que le pouvoir réel puisse passer entre les mains de quinquagénaires et de sexagénaires est extrêmement mince, sinon impossible. Il faut toutefois relever que ce groupe de « jeunes », ne serait-ce qu’au sein de la famille royale, a connu une augmentation numérique considérable. Et ces jeunes gens sont impatients. Cela pourrait-il conduire à une fracture sérieuse au sein de l’élite de l’élite ? C’est tout à fait possible.

Le régime saoudien fait fonctionner une sorte d’Etat providence pour le reste de ses citoyens. L’écart des revenus et des richesses va toutefois s’élargissant, comme partout ailleurs sur la planète. Et les petits progrès de la redistribution qui interviennent de temps à autre pourraient ne finalement qu’exciter l’appétit pour de nouvelles revendications plutôt que calmer les couches modestes de la population. Les classes moyennes et modestes pourraient bien (quelle grande surprise !) faire écho aux appels du printemps arabe à la « démocratie ».

Enfin, la minorité chiite. Elle représente, dit-on, seulement 10% de la population, mais elle est en réalité probablement plus nombreuse et, ce qui est plus important, elle vit dans le sud-est du pays, région stratégique où se trouvent les plus grosses réserves de pétrole. Pourquoi ces chiites devraient-ils être les seuls parmi leurs coreligionnaires vivant dans des pays à dominante sunnite au Moyen-Orient à ne pas poursuivre des revendications identitaires ?

Le régime saoudien tente de jouer un rôle majeur dans la géopolitique de la région. La politique et les aspirations des Iraniens le contrarient. L’intransigeance d’Assad en Syrie le contrarie. Mais en pratique, les Saoudiens ont finalement été assez modérés dans leur approche de ces questions. Ils redoutent les conséquences de changements spectaculaires. Et la politique américaine est, à leur goût, trop déterminée par ses considérations intérieures et par son inépuisable soutien à Israël.

Sur Israël aussi, les Saoudiens se sont montrés très « raisonnables ». Ils estiment que leur modération n’a pas été récompensée à sa juste valeur, ni par Israël ni par les Etats-Unis. Ils pourraient être maintenant disposés à aider le Hamas d’une façon bien plus ouverte. Ils ne voient rien de « raisonnable » dans la politique du gouvernement israélien, et rien qui laisse penser que cette politique puisse changer rapidement.

Tout ceci ne contribue pas à la stabilité politique du régime. Cela n’aide certainement pas le régime à maintenir les « ambigüités » qui lui ont permis d’être l’allié inébranlable des Etats-Unis dans la région.

Un de moins, passons au suivant ?

 

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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