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Commentaire n° 392, 1er janvier 2015

Les Etats-Unis renouent avec Cuba : bonne année 2015 !

Par Immanuel Wallerstein  |  23 février 2015     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Le 17 décembre 2014, Barack Obama et Raul Castro ont annoncé simultanément le rétablissement des relations diplomatiques entre Cuba et les Etats-Unis. Celles-ci avaient été suspendues par le président Dwight D. Eisenhower en janvier 1961. Cette décision mutuelle est le fruit de dix-huit mois de négociations secrètes – suffisamment secrètes, en tout cas, pour que la nouvelle soit une surprise.

L’intervention active du Pape François dans cette affaire a rapidement été révélée. Des émissaires des deux pays se sont rencontrés au Vatican, et le souverain pontife, ainsi que le cardinal Jaime Ortega, archevêque de La Havane, ont eu une influence majeure dans la conclusion de l’accord. Les deux présidents ont exprimé leur gratitude au Saint-Siège pour son assistance. Cette entrevue a constitué la dernière étape précédant le coup de téléphone de quarante-cinq minutes entre les deux chefs d’Etat.

Stephen Harper, premier ministre canadien, a également joué un rôle de premier plan, quoique moins remarqué. Il a en effet « facilité » le dialogue en accueillant les premiers pourparlers sur son sol, une aide qui a été reconnue et appréciée par Barack Obama et Raul Castro. Sa participation était essentielle dans la mesure où sa politique, de manière générale, est proche de celle des Républicains américains modérés, à cette différence près qu’Ottawa n’a jamais rompu ses relations diplomatiques avec La Havane.

Aux Etats-Unis, les réactions ont été mitigées. Comme on pouvait s’y attendre, l’accord a été dénoncé par les principaux responsables républicains, à l’exception notable de Jeff Flake et de Rand Paul, respectivement sénateurs de l’Arizona et du Kentucky. En revanche, il a été ardemment défendu par l’Eglise catholique, la Chambre de commerce – qui a publié un communiqué –, l’ONG Human Rights Watch et les grandes entreprises agricoles. De même, d’après les sondages, la décision a été bien accueillie par l’opinion publique en général, ainsi que, semble-t-il, par la nouvelle génération cubano-américaine. Par ailleurs, il est à noter que le Miami Herald, très lu par la communauté cubano-américaine, s’est montré prudent, mais pas hostile, dans la couverture de l’événement : le journal a évoqué un «  coup de dés », estimant qu’il s’agissait d’un acte de courage et de l’avènement d’une ère nouvelle, mais que l’issue demeurait incertaine. Et d’espérer que le « pari » serait payant.

Ailleurs, la plupart des réactions ont été très positives. L’Amérique latine dans son ensemble a salué l’accord, plusieurs hauts responsables approuvant publiquement cette réconciliation. Parmi eux, Ernesto Samper, secrétaire général de l’Union des nations sud-américaines (Unasur) ; José Miguel Insulza, secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA) et Juan Carlos Varela, le président très conservateur du Panama. Pour ce dernier, la présence annoncée des deux chefs d’Etat lors du septième Sommet des Amériques, qui se tiendra en avril prochain au Panama, permettra de réaliser le « rêve » d’une région enfin unifiée. Nombre de pays d’Europe, d’Asie et d’Afrique ont également fait part de leur satisfaction.

Si ces deux pays, qui ont fait preuve d’une hostilité constante et manifeste l’un envers l’autre pendant plus d’un demi-siècle, ont finalement conclu un accord majeur, il est légitime de penser que chacun d’eux espère en tirer des avantages significatifs. Barack Obama a ainsi déclaré : « Ces cinquante dernières années ont démontré que l’isolement n’était pas la solution. » Il n’a cependant pas manqué de préciser que les Etats-Unis maintiendraient leur engagement en faveur de la liberté à Cuba. « Il s’agit de savoir de quelle manière nous pouvons respecter cet engagement. Je ne crois pas que nous puissions poursuivre sur la même voie pendant encore cinquante ans en espérant un résultat différent ».

Le teneur du discours de Raul Castro est légèrement différente : « Nous avons réalisé des progrès sur certains sujets d’intérêt commun. Cela prouve qu’il est possible de trouver des solutions à beaucoup de problèmes. » Toutefois, le président cubain a souligné que l’embargo, qui demeure le cœur du différend, devait absolument « être levé », tout en déclarant : « La décision du président Obama mérite le respect et la reconnaissance de notre peuple. »

Mais qu’a-t-on réellement décidé ? Quels avantages chaque camp a-t-il obtenu ? On sait qu’un échange de prisonniers a eu lieu. S’il s’agit d’une bonne nouvelle pour ces derniers, cette pratique n’a rien d’inhabituel, y compris entre les pires ennemis. Barack Obama a assoupli les restrictions relatives aux paiements, aux opérations bancaires et aux voyages, sans pour autant les supprimer entièrement. D’aucuns arguent néanmoins qu’il a fait en sorte de les rendre quasi insignifiantes. De son côté, Raul Castro s’est engagé à élargir l’accès à Internet et a relâché cinquante-trois prisonniers politiques cubains. Son homologue a chargé John Kerry, le secrétaire d’Etat, de lancer le processus consistant à retirer Cuba de la liste des Etats qui soutiennent le terrorisme. Il a également exprimé sa volonté d’assister à des rencontres continentales aux côtés du président cubain, proclamant en espagnol : « Somos todos americanos. »

En définitive, les deux camps ont mené le même débat, chacun de leur côté. L’intransigeance permet-elle de briser l’adversaire ? Un rapprochement peut-il faire douter de sa détermination ? Les mêmes questions se sont posées avant la fameuse « détente » entre les Etats-Unis et l’Union soviétique, avant la rencontre entre Richard Nixon et Mao Tsé-toung à Pékin et avant le dégel des relations entre le Vietnam et les Etats-Unis. Force est de constater qu’aucune de ces deux attitudes n’a eu l’effet escompté.

Pour l’analyste brésilien Emir Sader, Cuba est sorti victorieux de ces négociations en mettant un terme à la logique de guerre froide qui prévalait jusqu’à présent. Si à l’origine, c’est bien Washington qui isolait La Havane, cette dernière a réussi à renverser la situation au fil de ces cinquante années et à obtenir l’établissement de relations diplomatiques d’égal à égal, basées sur le respect mutuel. La gauche latino-américaine pense qu’aux Etats-Unis, l’embargo est sur le point de perdre le soutien de l’opinion publique, ce qui pourrait également empêcher Washington d’appliquer la même sanction au Venezuela. En outre, tout le monde semble persuadé que ces évolutions accéléreront la signature d’un accord – pour lequel Cuba a servi de médiateur – entre le gouvernement colombien et les guérilleros des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC).

De mon point de vue, l’initiative de Barack Obama représente l’unique décision intelligente qu’il ait prise en matière de politique étrangère, le reste de son bilan étant catastrophique. Elle n’aura pas d’effet miraculeux, mais elle permet de changer l’atmosphère. Si les Républicains du Congrès se montrent trop rigides, ils pourraient inciter le président à aller encore plus loin. En effet, ce dernier a déjà déclaré à l’Associated Press qu’il n’excluait pas de prendre une mesure semblable vis-à-vis de l’Iran, même s’il concède que cela sera plus difficile.

Dans La Jornada, Marcos Roitman Rosenmann s’est félicité de cet accord en titrant : « Cuba : la dignité l’emporte » (« Cuba : Dignity Wins Battles »). Il s’agit peut-être d’une leçon pour Barack Obama. Maintenir de bonnes relations diplomatiques à long terme avec d’autres pays exige une certaine dignité, de la part des faibles comme des plus forts. On peut ainsi se prendre à espérer que le président des Etats-Unis, son secrétaire d’Etat John Kerry et la potentielle candidate démocrate et ex-secrétaire d’Etat Hillary Clinton soient contraints, à leur corps défendant, de se faire à cette idée. Alors, peut-être cesseront-ils de se gargariser de leur position de « leader » des vertueux, dont la mission serait de tenir en échec tous les « méchants » de ce monde.

 

Traduction : Frédérique Rey
Édition : Mémoire des luttes

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

 

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