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Commentaire n° 385, 15 septembre 2014

Les Etats-Unis vont droit dans le mur

Par Immanuel Wallerstein  |  7 octobre 2014     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Brandissant la menace d’un désastre imminent, le président Barack Obama a sollicité le soutien de ses concitoyens et sommé le Congrès de donner son feu vert à une intervention d’envergure au Moyen-Orient. Qu’importe si l’analyse du problème présumé demeure des plus obscures : en faisant vibrer la corde patriotique, le locataire de la Maison Blanche a réussi à rallier presque tout le monde à sa cause.

Quelqu’un réfléchissant à tête reposée pourrait dire que, en désespoir de cause, tous ces gens sont en train de battre l’air face à une situation dont la création revient largement aux Etats-Unis. Comme ils ne savent pas quoi faire, ils agissent sous l’empire de la panique.

Le président Obama a dit à son pays, et en particulier à son Congrès, qu’il doit faire quelque chose de très important au Moyen Orient pour empêcher le désastre. L’analyse du problème présumé est extrêmement obscure, mais l’intensité des roulements de tambour patriotiques est portée au maximum de telle sorte que, pour l’instant, presque tout le monde suit le mouvement. Quelqu’un réfléchissant à tête reposée pourrait dire que, en désespoir de cause, tous ces gens sont en train de battre l’air face à une situation dans la création de laquelle les Etats-Unis ont une responsabilité majeure. Comme ils ne savent pas quoi faire, ils agissent sous l’empire de la panique.

L’explication en est simple : le déclin des Etats-Unis est amorcé. Tout va mal. Le pays se trouve aujourd’hui au volant d’un puissant bolide dont il a perdu le contrôle. La tête dans le guidon, incapable de ralentir, il appuie sur l’accélérateur et fonce droit dans le mur. Et, non content de courir à sa propre perte, il menace d’emporter le monde entier avec lui.

Dans ce contexte, nombreux sont ceux qui se concentrent sur les éléments à mettre au passif du président. Même ses plus ardents défenseurs semblent douter de lui. Dans le Financial Times, un observateur australien a ainsi résumé la situation en une phrase : « En 2014, le monde s’est subitement lassé de Barack Obama.  » Je me demande si Barack Obama ne s’est pas lassé de lui-même... Mais il serait injuste de l’accuser de tous les maux, car force est de constater qu’aucun responsable politique américain n’a été capable de proposer une alternative raisonnable, bien au contraire : les uns en appellent à des bombardements massifs et immédiats, les autres se préoccupent uniquement de savoir qui remportera les prochaines élections aux Etats-Unis.

Daniel Benjamin, principal conseiller du département d’Etat américain pour la lutte antiterroriste durant le premier mandat de Barack Obama, a été l’un des seuls à faire preuve d’un minimum de bon sens. Interrogé par le New York Times, il a en effet qualifié de « farce  » la prétendue menace de l’ « Etat islamique », déclarant que « certains membres du cabinet et hauts gradés de l’armée multiplient les déclarations sensationnalistes sans fondement. » Et d’ajouter que leurs propos, qui ne sont « corroborés par aucune preuve  », témoignent de la facilité avec laquelle responsables politiques et médias peuvent « semer la panique dans la population  ». Hélas, ce sage discours aura eu bien peu d’écho.

De fait, les sondages révèlent pour l’heure une adhésion sans réserve des citoyens états-uniens à l’intervention militaire – adhésion qui n’est pas étrangère à la publication de photos macabres illustrant la décapitation de deux journalistes américains par le califat. Mais pour combien de temps ? On peut s’attendre à ce que ce soutien s’amenuise progressivement en l’absence de résultats concrets. Or, même Martin Dempsey, chef d’état-major des armées, concède que l’intervention militaire qu’il appelle de ses vœux durera au moins trois ans. Multipliez ce chiffre par cinq, et vous obtiendrez peut-être une estimation plus proche de la réalité. De quoi doucher l’enthousiasme de l’opinion...

A ce jour, que préconise Barack Obama ? Pas de troupes américaines au sol, mais un renforcement des forces spéciales (jusqu’à 2000 éléments environ envoyés comme conseillers en Irak, et sans doute ailleurs), et des bombardements en Syrie. Personne n’a pourtant oublié, parmi toutes les promesses formulées par un homme alors candidat aux plus hautes fonctions, l’engagement phare de la campagne de 2008 : le retrait d’Irak et d’Afghanistan. Or à l’issue de son mandat, non content d’avoir manqué à sa parole, le président aura entraîné son pays dans de nouveaux conflits.

Ainsi, la coalition prévoit de « former  » ceux qu’elle considère comme étant « du bon côté  », et cette formation semble devoir se tenir en Arabie saoudite. Une aubaine pour les Saoudiens, qui pourront passer au crible tous les individus visés afin de déterminer s’ils sont dignes de confiance. Le régime (aussi déboussolé que son allié américain) donnera ainsi l’impression qu’il agit, ce qui l’aidera à survivre encore quelque temps.

Ce scénario catastrophique peut être évité. Cela suppose cependant de tempérer les élans belliqueux au profit d’accords politiques entre toutes sortes de groupes dont les rapports sont marqués par une hostilité et une méfiance mutuelles. Les solutions diplomatiques de ce type ne sont pas inédites, mais elles sont très difficiles à mettre en œuvre et demeurent fragiles durant leur phase initiale. Et l’une des clés de leur succès au Moyen-Orient consiste à réduire, non à accroître, l’implication des Etats-Unis. Car Washington ne suscite guère que la suspicion, même s’il est régulièrement et ponctuellement appelé à la rescousse. Le New York Times rapporte quelors de la rencontre initiée par Barack Obama afin de constituer une nouvelle coalition, les représentants des pays de la région se sont ainsi montrés « dubitatifs  » et « réticents  » au moment d’exprimer leur soutien du fait de la « défiance croissante de l’ensemble des acteurs à l’encontre des Etats-Unis  ».

Si tous acceptent de suivre le mouvement en traînant plus ou moins les pieds, aucun d’eux n’exprimera sa gratitude au grand frère américain pour l’aide apportée. Car au bout du compte, leur intention est bien de reprendre le contrôle de leur territoire, et non de se conformer à ce qui, du point de vue américain, est censé être bon pour eux.

 

Traduction : Frédérique Rey
Édition : Mémoire des luttes

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.





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