« Pour nos combats de demain, pour un monde plus libre, plus juste, plus égalitaire, plus fraternel et solidaire, nous devons maintenir vivante la mémoire de nos luttes »

Gunter Holzmann

APRES LA DESTITUTION DE DILMA ROUSSEFF

Brésil brisé, qu’adviendra-t-il ?

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Les carnets de François Houtart
(partie 2)

Par François Houtart  |  23 mai 2010     →    Version imprimable de cet article Imprimer

La vie politique nationale

Avec Piedad Cordoba, qui est membre du Parti libéral, lors de la soirée passée chez elle, nous parlons des élections parlementaires qui viennent d’avoir lieu. Le parti du président Uribe les a nettement gagnées. Mais il y eut près de 65 % d’abstentions. A cela il faut ajouter plus de 10 % de la population non inscrits sur les listes électorales. Aux élections présidentielles, plus de 50 % des gens ne votent pas. Cela signifie, pour la majorité de la population, une profonde crise de confiance vis à vis du champ politique. 

Il s’agit surtout du monde paysan. Votent en faveur de la droite au pouvoir, les classes élevées et les classes moyennes urbaines qui ont gagné en sécurité, et dont beaucoup n’ont aucune conscience de la situation réelle. Les moyens de communication sont aux mains de la droite. Le seul journal quotidien existant, El Tiempo, a été pendant longtemps, avant d’être racheté par le groupe espagnol Planeta, la propriété du vice-président, lui-même frère de Juan Manuel Santos, ministre de la défense et candidat le plus probable à la succession du président Uribe. Les autres moyens de communication sociale sont majoritairement pro-gouvernementaux et appuient sans réserve les politiques officielles. Bien peu de vision critique et presqu’aucune analyse un peu profonde, sinon dans des cercles intellectuels et politiques sans impact massif. Formellement, le pays est une démocratie et, en vérité, certains processus démocratiques existent, mais de quelle démocratie s’agit-il ?

Il faut absolument sortir de la guerre civile en cours. L’absence de solution sociale réelle, surtout pour le monde rural, a pour effet que, malgré la militarisation intense, la guérilla est en train de reprendre de l’importance. Elle a changé de tactique. Au départ de ses bases dans les montagnes, elle opère des sorties plus nombreuses aujourd’hui contre les paramilitaires et l’armée. L’information sur ces opérations reste à peu près inconnue de l’opinion publique, sinon localement. La résistance armée semble recruter de plus en plus de jeunes, non pas tellement de manière forcée ou en enrôlant des enfants, comme l’affirment les sources officielles, mais parce que de nombreux jeunes paysans ou bien ont vu les leurs déplacés et massacrés, ou bien parce qu’ils n’ont pas de travail et aucune issue socialement valable. Il semble que ce soit l’ENL qui ait surtout augmenté son recrutement au cours des derniers mois. 

Le travail de Piedad Cordoba, avec le mouvement « Colombiens et Colombiennes pour la paix », consiste à obtenir la libération des otages et des prisonniers. A cet effet, elle propose un accord humanitaire. En 2009, lors d’un séminaire destiné à renforcer la réflexion du mouvement, j’avais été invité à faire un exposé sur le rôle de la Colombie dans la géostratégie des Etats-unis dans la région, le lien entre les élites locales et cette politique et les perspectives d’avenir pour une société plus juste. L’accord humanitaire serait un premier pas vers une solution négociée. Mais, précisément, c’est ce que le gouvernement ne veut pas, privilégiant la solution militaire, comme ce fut le cas au Sri Lanka, avec la rébellion tamoule.

Le soir précédent, l’appartement de Piedad Cordoba a été cambriolé, alors qu’elle était en province. Or l’immeuble est particulièrement protégé, y compris par les services de sécurité. Le lendemain, la police doit venir faire les constats. Plus grave cependant, pendant son séjour en Europe et notamment à Bruxelles pour informer le Parlement européen, elle a fait l’objet d’une accusation par le procureur de la République de complicité avec les FARC, ce qu’elle a démenti immédiatement. Adolfo Perez Esquivel et moi-même avons immédiatement lancé un appel international à des signatures pour appuyer la courageuse sénatrice.

Or la situation est tendue, car les principaux candidats aux élections présidentielles de mai et juin 2010, se sont prononcés contre l’accord humanitaire et pour la solution militaire. Faire autrement serait en effet reconnaitre qu’il s’agit d’une guerre civile, et pas seulement d’une lutte contre le terrorisme. L’Eglise catholique, bien que particulièrement conservatrice, est en faveur d’un tel accord, comme ce fut affirmé par Monseigneur Gomez, qui accompagna Piedad Cordoba lors de la libération des deux militaires. Quant au cardinal Castrillon, membre colombien de la curie romaine, il affirme dans une interview au Tiempo du 5 avril 2010, qu’il était nécessaire d’engager des négociations. 

C’est l’impasse totale et les prochaines élections ne risquent guère d’améliorer les choses. Le candidat le plus probable, Juan Manuel Santos, est partisan d’une ligne dure. L’autre candidat qui le suit d’assez près, Antanas Mockus, du parti des Verts, ancien maire de Bogota et ancien recteur de l’Université nationale s’oppose à l’accord humanitaire, car cela signifierait le début d’une reconnaissance politique de la résistance armée. Il a privatisé à outrance l’Université nationale et se dit un « néolibéral éthique ». Sa gestion de Bogota a été appréciée. Il a de nombreux partisans parmi les jeunes urbains, mais, en termes politiques, c’est surtout un conservateur aujourd’hui habillé de vert, ce qui s’inscrit très bien dans l’air du temps. 

Le Polo democratico (Pôle démocratique) avait semblé constituer une alternative valable. Mais, aujourd’hui, son président, le sénateur Gustavo Petro est crédité dans les sondages de 3 à 6 % des intentions de vote seulement. C’est donc une déroute, provoquée par les divisions et les aspirations politiques internes. Carlos Gaviria, ancien juge de la Cour suprême et sénateur, a été évincé. C’était un candidat humaniste et démocrate qui aurait pu assurer une transition pacifique et sous la présidence duquel les FARC auraient pu se transformer en mouvement politique. Un de leurs représentants à l’extérieur, rencontré dans une réunion internationale, me l’avait affirmé en 2008.

La paix nécessaire en Colombie passe par la justice. C’est ce qu’affirment de nombreuses organisations de défense des droits de l’homme et une partie de l’Eglise catholique, mais que conteste Antanas Mockus, dans une interview à Radio Caracol. Il y a donc pour le moins deux Colombie. A Bogota, la vie paraît celle d’une ville ordinaire, avec son trafic gigantesque, ses édifices impressionnants, ses universités, ses lieux de divertissement où se réunissent les jeunes le vendredi soir. Rien ne parle de guerre. Le président Uribe a même réussi à faire disparaître la présence trop visible des militaires. Il est vrai que la ville est divisée en deux, le nord avec la classe moyenne élevée et les riches, le sud avec la classe moyenne, sans grands moyens d’existence, et les pauvres qui se comptent par millions et s’entassent dans un habitat indescriptible. La ville qui compte est évidemment celle du nord et du centre. C’est elle qui vote pour la sécurité. C’est elle qui est socialement visible.

La bourgeoisie colombienne

On peut s’interroger sur le pourquoi d’une telle situation de violence en Colombie depuis tant d’années. Même si celle-ci a pris des formes nouvelles, elle n’est pas récente dans le pays. Pendant les années 1960, c’était la lutte entre les conservateurs et les libéraux, qui a fait quelques trois cent mille morts. Je me rappelle que le centre de ce qu’on appelait « la Violencia » était, à cette époque, le département de Tolima. Je participai à une campagne en faveur de la fin des hostilités, passant de village en village, dans l’un où la moitié des maisons avaient été détruites par les conservateurs et dans l’autre par les libéraux, les deux partis de la bourgeoisie qui se disputaient la clientèle paysanne. Un dimanche, je célébrai une messe dans une paroisse rurale, avec un soldat armé d’un fusil à mes côtés. Beau contraste !

En effet, les inégalités sociales ne sont pas l’apanage de la Colombie en Amérique latine. Le Brésil possède le score le plus élevé en la matière, et cependant on n’y connaît pas une violence aussi systématique. Certains ont recouru à une explication psychologique. Personnellement je n’y crois guère. L’hypothèse que je préfère avancer est que la Colombie possède la bourgeoise la plus dure, mais aussi la plus intelligente et peut-être la plus cultivée du continent. C’est la combinaison de ces éléments, qui serait à la base de cette situation.

Depuis l’indépendance, c’est une oligarchie qui tient en main les rênes du pays. Elle été capable de se maintenir au pouvoir, écartant toute réforme agraire sérieuse, mais en sachant se moderniser. Elle n’a pas boudé l’industrialisation, surtout dans le cas de Medellin, ce qui renforça cependant le clivage conservateurs-libéraux. Elle ne refusa pas le développement d’une classe moyenne, qu’elle réussit à identifier politiquement avec ses intérêts. Elle n’hésita pas à se servir du narcotrafic comme base souterraine de son pouvoir économique. Elle entra de plain-pied dans le système néolibéral, avec la privatisation des services publics et l’entrée du capital étranger, avec lequel elle fit alliance. Elle s’est montrée efficace et sans aucun scrupule écologique ou social dans l’établissement du modèle extractif du développement et dans l’agroénergie.

Elle créa le « paramilitarisme » pour protéger ses propriétés. Elle développa toutes les institutions élitistes nécessaires à sa reproduction sociale : écoles, universités, cliniques, théâtres, espaces de loisir. Elle justifie aujourd’hui son pouvoir par la lutte contre un terrorisme qu’elle a elle-même engendré. Elle établit des liens avec l’Eglise catholique, parfois conflictuels sur certains points, comme la laïcité, mais fondamentalement légitimateurs. Elle a fourni aux Etats-Unis le point d’appui nécessaire à leur présence dans le continent.

Tout cela ne se réalisa pas sans contradictions : à l’intérieur de la classe sociale dominante d’une part, et avec les classes sociales subalternes de moins en moins susceptibles d’accepter une telle situation, d’autre part. Le clivage conservateurs-libéraux fut classique dans l’ensemble du continent. Il prit en Colombie un caractère accentué et finalement violent, parce que les deux fractions se disputaient la même hégémonie dans une société duale, maintenue par leur possibilité d’accès à l’utilisation de la force. Mais, plus important encore, fut la montée, à partir de la moitié du 20ème siècle, de forces politiques de changement et de mouvements populaires organisés. La réplique fut chaque fois implacable. Les leaders furent assassinés et la répression s’exerça sans limites. Les formes de la République restèrent démocratiques, mais les pratiques, quand il le fallait, allaient à l’encontre de tout ce qui était tolérable. Il s’agit bien de la bourgeoise la plus dure de l’Amérique latine, prête à tout pour défendre les bases de son hégémonie économique et politique.

C’est son intelligence qui lui a permis de maintenir au cours du temps sa position dominante. Elle a su absorber les éléments dynamiques des classes moyennes et même, dans certains cas, des milieux populaires. Elle a utilisé avec astuce tous les instruments à sa disposition, du narcotrafic aux alliances militaires. Mais tout cela se fit en préservant une image de démocratie et de respectabilité, dont les signes sont restés toujours visibles. C’est ce qui lui permet de garder l’appui des nations démocratiques.

Par ailleurs, le raffinement de la culture, la vie artistique développée, la qualité de l’éducation dispensée par des institutions de haut niveau (souvent organisées par les Eglises chrétiennes), la chaleur de l’esprit colombien donnent à cette classe sociale une puissance d’attraction qui n’a rien d’artificiel, mais dont l’ignorance des bases objectives permet de prolonger l’immense contradiction et finalement le scandale des rapports sociaux réellement existants. Il faut ajouter que les dirigeants politiques contestataires sortirent généralement de ses rangs, Jorge Eliécer Gaitánet Camilo Torres, par exemple, ce qui, cependant, ne les empêcha pas d’être éliminés.

Les étudiants qui rappellent la mémoire de Camilo

Le mardi après Pâques, je suis invité par l’association des étudiants de l’Université nationale. La conférence a lieu dans le bâtiment des programmes de troisième cycle des sciences sociales, un édifice très beau, construit en matériaux locaux par un excellent architecte colombien. Cela me rappelle bien des souvenirs, notamment un long séjour en 1960, où je collaborais avec Camilo Torres et le sociologue Orlando Fals Borda à la création de l’Institut de sociologie. Cela n’avait pas été sans peine. Le conseil de l’université avait un représentant de l’épiscopat catholique, qui s’opposait à la nomination de Fals Borda comme directeur, parce qu’il était protestant.

 A cette époque, le concordat entre l’Etat colombien et le Saint-Siège accordait un énorme pouvoir à l’Eglise catholique. Camilo Torres me demanda d’intervenir auprès du cardinal Concha, à cette époque archevêque de Bogota. Ce dernier me reçut et je lui expliquai que, malgré le fait qu’Orlando Fals Borda soit un « hérétique », c’était un homme honorable et un très bon sociologue. Il semble que je l’aie convaincu, car peu après, Fals Borda fut nommé directeur. La même année, il me demanda de rédiger le premier cahier de l’Institut, sur la sociologie urbaine.

En entrant sur le campus universitaire, je croise Leopoldo, l’ancien vice-recteur, sociologue, ancien de l’Université catholique de Louvain (UCL). C’est à son initiative que l’Université nationale m’avait accordé en 2005 le Prix Camilo Torres, instauré peu après la mort de ce dernier, et dont j’eu le privilège d’être le premier bénéficiaire.

La conférence aux étudiants porte sur les crises contemporaines et leurs solutions, ce que j’illustre par un certain nombre de graphiques. Dans la ligne de mon intervention aux Nations unies, j’essaie de montrer que, dans la logique du système économique actuellement dominant, les solutions sont illusoires, car cette même logique est à la base des multiples crises. Il s’agit donc de transformer les paradigmes de la vie collective de l’humanité sur la planète : un autre rapport à la nature, de l’exploitation au respect ; une autre manière de produire des biens et des services, en privilégiant la valeur d’usage sur la valeur d’échange, base du capitalisme ; une démocratie généralisée des rapports sociaux, et des institutions et la multiculturalité se refusant à identifier développement et occidentalisation.

Ces nouveaux paradigmes, base du « Bien commun de l’humanité », sont promus par des milliers de mouvements sociaux dans le monde, mais ils ont besoin d’une cohérence théorique, rôle des intellectuels, et aussi d’une convergence politique, afin de changer le rapport de force. Une Déclaration universelle du bien commun de l’humanité serait un instrument pédagogique pour une telle fin.

Utopie que tout cela ? Oui, mais une utopie nécessaire pour l’avenir de la planète et du genre humain ; utopie non comme illusion, mais comme ce qui n’existe pas aujourd’hui, mais pourrait exister demain. Excellentes réactions chez les étudiants, longue période de discussion. Près de trois heures de contacts. Parfois un peu fatiguant, à 2 600 mètres d’altitude et dans un hiver qui débute désagréablement, avec des pluies froides.

Le soir viennent dîner chez Danilo Rueda et sa femme, française, Cathy, chez qui je loge, Patricia Umaña, veuve d’Eduardo et son fils Camilo, jeune juriste qui travaille avec un groupe d’avocats sur les violations des droits de l’homme. Eduardo Umaña avait fait office de procureur lors de la session du Tribunal des peuples que j’avais présidée à Bogota en 1992, et qui portait sur l’impunité en Amérique latine, suite aux nombreux régimes dictatoriaux des années 1960 et 1970.

La session, précédée par des audiences dans divers pays, avait été préparée par le Père Xavier Girardot, jésuite, et aussi par Paul-Emile Dupret, juriste belge qui vivait à cette époque en Colombie. Parmi les membres du jury figuraient Adolfo Perez Esquivel, Prix Nobel de la paix argentin, et Monseigneur Mendez Arceo, évêque mexicain de la ville de Cuernavaca. Très actif dans la défense des victimes des paramilitaires, Eduardo fut abattu dans son bureau d’avocat peu de temps après. Son père, également juriste et professeur à l’Université nationale, était un cousin de Camilo Torres. Il mourut en 2008 et je participai à l’hommage qui lui fut rendu à l’Université. Avec Patricia et Camilo, nous évoquons bien des souvenirs, mais aussi la situation actuelle, toujours aussi dure pour ceux qui défendent les victimes de la violence. 

Séminaire « Foi et politique » avec les communautés rurales

Le lendemain commence le séminaire « Foi et politique » avec les membres des communautés paysannes, indigènes et noires contactés par la commission inter-ecclésiale « Justice et paix ». Cela se passe dans l’extrême sud de Bogota, dans un quartier populaire où se trouve un local de réunion du diocèse. Environ cent vingt personnes sont présentes. Certains ont fait une ou deux journées de bus pour arriver. Beaucoup sortent pour la première fois de leur communauté rurale et n’avaient jamais vu une ville. Avec Bogota, ils sont servis : plus de huit millions d’habitants, une cinquantaine de kilomètres de long, jouxtant des montagnes majestueuses. Le local se trouve dans la ligne de la piste de décollage des avions, qui passent en nombre tout au long de la journée. Je retrouve des personnes rencontrées au Chocó il y a trois ans, à Puntomayo et dans le département Del Valle del Cauca, à Cali. C’est émouvant de se revoir.

Dans la région du Bajo Atraso du Chocó, j’avais passé quelques jours, au milieu des plantations de palmiers, avec les paysans et les communautés d’origine africaine expulsés de leurs terres. Nous avions eu des réunions mémorables, à la fois éprouvantes avec les récits des massacres et des exactions, mais aussi festives pour exprimer la priorité de la vie et de la fraternité. Dans le Putumayo, il s’était agi, avec la commission éthique, de briser le silence et de faire revivre la mémoire. Dans la forêt amazonienne, nous avions aussi remémoré les évènements tragiques de l’assassinat par les paramilitaires de plusieurs leaders de communautés chrétiennes, des responsables de la catéchèse et de la pastorale.

Une procession de nuit aux flambeaux avait permis de passer d’une maison des disparus à l’autre et de célébrer une eucharistie de commémoration des morts dans le hangar qui servait de chapelle locale, pour la première fois à cause de la peur. Dans le Cauca, j’avais eu une rencontre avec les indigènes luttant pour l’intégrité de leur territoire, contre les multinationales du pétrole et des mines. Nous avions traversé sur des kilomètres les zones de prospection pétrolière, et j’avais été le témoin des destructions inouïes de la nature, sans véritables précautions, et l’expulsion des habitants. Les mouvements indigènes avaient commencé une marche qui devait se terminer après plus de 15 jours à Bogota, pour revendiquer leurs droits sur le territoire, base de leur survie.

La rencontre avec les ouvriers de la canne à sucre, s’était déroulée à Cali. En grève depuis plus d’un mois, une « première » dans l’histoire sociale du secteur, leur revendication consistait à demander d’obtenir deux dollars la tonne de cannes coupées, au lieu d’un dollar. Il s’agit d’une tâche épuisante, réalisée dans une chaleur élevée, d’un travail d’esclaves pour fournir du sucre et aujourd’hui de l’éthanol pour l’énergie verte ! Ils étaient au bord de l’épuisement, souffrant de la faim, vivant uniquement, eux et leurs familles, de la solidarité. L’exposé que je fis, dans une cours de l’université (qui avait refusé un local) consista à leur dire que leur combat n’était pas isolé et que des millions d’autres dans le monde luttaient pour une société plus juste. Plus tard, j’appris qu’ils avaient dû céder, n’obtenant que 10 cents d’augmentation. 

Ce sont des membres de ces différents groupes qui sont présents pour ce séminaire à Bogota. Ils viennent aussi de toutes sortes d’Eglises chrétiennes. En effet, les nouveaux mouvements religieux, généralement pentecôtistes, ont fait beaucoup d’adeptes parmi eux. Ils offrent une possibilité de se réunir et de former de véritables communautés. Ils s’expriment de manière très émotionnelle, ce dont ces personnes ont tellement besoin face aux tragédies qu’elles vivent. Ils offrent un sens de l’existence, simpliste et fondamentaliste dans l’interprétation de la Bible, mais qui correspond à un besoin psychologique. Il s’agit, le plus souvent, d’une sortie du réel social et politique, d’un refuge dans un univers de symboles, mais qui pourrait le leur reprocher ? En effet, il est vrai que les situations, à première vue sans espoir, que vivent ces personnes, les poussent à chercher une réponse dans un au-delà qui les distancie de leur condition existentielle. D’où le succès des nouveaux mouvements religieux qui, le plus souvent, les dépolitisent en satisfaisant une demande de regroupement solidaire et d’expressions émotionnelles.

Au moins une dizaine de ces Eglises sont représentées, de l’Eglise quadrangulaire (les quatre axes de l’univers), aux Adventistes du septième jour. Les indigènes présents revivent leurs cultes ancestraux, centrés sur le respect de la nature, la « Pacha-Mama » ( la Terre-mère) et la vénération des éléments de l’univers, les montagnes, le vent, le feu.

Une telle réunion est donc la mise en pratique d’une nouvelle sorte d’œcuménisme, qui n’a rien à voir avec un dialogue entre institutions, mais qui est une rencontre entre croyants vivant les mêmes situations d’injustice et découvrant que le Dieu qu’ils cherchent se trouve dans la quête de justice, de fraternité, d’amour mutuel. C’est au départ d’une expérience commune que se construisent une foi et une spiritualité nouvelles qui s’expriment certes différemment, mais qui trouvent une base dans l’expérience collective de l’injustice et le désir d’en sortir.

L’intervention qui m’a été demandée le premier jour porte sur les signes des temps et le rôle des religions. Pour partir de leurs préoccupations, j’aborde des thèmes concrets. Le premier, le climat, avec quelques graphiques sur les causes et les effets des changements, dont ils sont très conscients et qu’ils ont déjà évoqués. Toutes les religions ont, d’une façon ou d’une autre, défendu la création, promu le respect de la « Pacha-Mama », exprimé l’unité de la vie entre les êtres humains et la nature (réincarnation). Ainsi, un moine bouddhiste à Sri Lanka a-t-il lutté avec succès contra la privatisation d’une forêt en faveur d’une multinationale des Etats-Unis. Au Brésil, un évêque a fait une grève de la faim, pour éviter que le Rio San Francisco soit détourné de son cours, laissant de nombreuses communautés locales sans eau, et cela pour alimenter l’industrie privée.

Le deuxième thème fut le système économique, en prenant comme exemple le développement de l’agro-énergie, dont plusieurs sont les victimes directes. Le lien avec la foi chrétienne est clair. Les injustices sociales furent combattues par Jésus dans sa société en Palestine. La défense de la terre des ancêtres est à la base des luttes indigènes.

Le troisième point de l’exposé aborda le champ politique. Que signifie le socialisme du 21ème siècle dont on parle tant en Amérique latine, celui qui doit intégrer l’idée d’un développement qualitatif (le bien vivre plutôt que la croissance illimitée), celle d’une démocratie permettant à chacun d’être acteur ? A cet effet, le combat politique de Camilo Torres pour une société plus juste en Colombie, en fonction d’une référence chrétienne et pour que l’amour du prochain puisse se réaliser, était pour eux une évocation bien vivante. Je rappelai à cet effet la célébration, cette année, de l’anniversaire de la mort de Camilo, le 15 février à Cuba où, le matin, j’avais donné une conférence dans l’ « Aula magna » de l’université de La Havane sur son engagement chrétien, et, l’après-midi, à 600 enfants d’une une école primaire et secondaire, qui à 50 km de la capitale, porte son nom.

Le mois suivant, ce fut la présentation, au Centre culturel de Buenos-Aires, d’un livre portant sur les écrits de Camilo et dont j’avais écrit l’introduction. Sa mémoire reste forte dans le continent, plus de quarante ans après sa mort.

Un dernier sujet abordé fut celui de la diversité des cultures et des expressions religieuses de la réalité, et aussi de l’importance des célébrations pour alimenter la spiritualité. Les différences doivent être respectées, mais il est possible aussi de trouver des points communs. Le dialogue qui suivit fut animé, avec des questions sur l’éthique sociale, la place des femmes, les religions traditionnelles.





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