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Les choix impossibles de Barack Obama au Moyen-Orient

Par Immanuel Wallerstein  |  21 décembre 2015     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Quoi qu’il entreprenne aujourd’hui au Moyen-Orient, Barack Obama est critiqué de toutes parts. Rien d’étonnant à cela, puisqu’il n’a sans doute aucun des leviers qui pourraient lui donner le rôle de décideur auquel il aspire dans le tourbillon géopolitique moyen-oriental. Ce n’est pas que toutes ses décisions soient mauvaises – beaucoup le sont, mais quelques autres semblent mieux inspirées. Il se trouve simplement qu’aucun État de la région, ou aucun de ceux qui y ont des intérêts, ne soutient réellement le président américain. Tous ont leurs doléances et leurs priorités propres, et entendent bien les faire valoir en dépit des exhortations de Washington.

Quatre théâtres géopolitiques peuvent être qualifiés de « points chauds » (ou, pour mieux dire, de « points les plus chauds ») de l’aire moyen-orientale : l’Iran, la Syrie, l’Afghanistan et l’ensemble israélo-palestinien. Les détracteurs d’Obama lui reprochent l’absence d’une politique « cohérente » dans chacune de ces régions. La critique n’est pas dénuée d’arguments.

La politique la plus lisible, par comparaison, est celle qui concerne l’Iran. Les États-Unis ont déployé des efforts importants pour obtenir de Téhéran un accord qui tient essentiellement en un marché : pas de nucléaire militaire en Iran, en contrepartie d’une levée des sanctions économiques. Cet accord est aujourd’hui signé, et les parlements des deux pays ont déjà fait un premier pas vers sa ratification. Les historiens du futur verront peut-être là le plus grand succès de politique étrangère d’Obama (avec la reprise des relations diplomatiques avec Cuba). C’est ici Obama l’homme de paix.

Il reste néanmoins diverses étapes à franchir de part et d’autre pour mener à bien le processus de ratification, et si cet aboutissement paraît probable, il n’est nullement certain. Comme on le dit souvent de tels accords, le diable est dans les détails. Or les détails sont complexes. Ils peuvent prêter à des interprétations divergentes, elles-mêmes sources de tensions persistantes entre les parties. C’est le cas en Irlande du Nord où, quarante ans après la signature d’un accord de portée comparable, la querelle d’interprétation se poursuit et fait peser la menace d’un échec imminent.

La situation en Afghanistan n’est pas aussi claire. Les talibans ne cessent de se renforcer et d’étendre leur emprise – au moins nocturne – sur de nouvelles régions. Les États-Unis ont envoyé des troupes pour les chasser et leur interdire tout retour. On peut penser que le gouvernement Afghan veut aussi leur défaite.

Fait plus notable, l’Iran lui-même veut en finir avec les talibans. Mais les États-Unis et Téhéran ne souhaitent pas collaborer ouvertement à cet objectif. De son côté, le gouvernement afghan est écartelé entre sa volonté d’affirmer son indépendance vis-à-vis des États-Unis et son besoin de les voir poursuivre (voire intensifier) leur assistance militaire. Selon toute vraisemblance, les autorités pakistanaises aident les talibans. Quant à l’Inde, elle semble vouloir apporter au pouvoir afghan un soutien un peu trop actif au goût de Washington.

La politique afghane des États-Unis n’est pas cohérente parce qu’elle s’assigne un ensemble d’objectifs contradictoires. Ainsi, elle cherche à asseoir la stabilité politique du pays, et s’attache en conséquence à soutenir le pouvoir actuel. Ce qui suppose, rappelle avec insistance le commandement américain, d’envoyer davantage de troupes sur le terrain. Or Obama a promis de ramener la présence militaire américaine à un petit effectif de formateurs non combattants d’ici à la fin de son mandat. Il n’est pas possible de tenir cette promesse et, dans le même temps, d’assurer la survie d’un pouvoir afghan « stable », surtout lorsque la stabilité dudit pouvoir est suspendue à une guerre silencieuse, et toujours indécise, contre son opposition non talibane.

Si l’on se tourne maintenant vers la Syrie, la « cohérence » est bien le dernier qualificatif qu’on puisse donner à la politique américaine. D’un côté, les États-Unis tentent de réunir une « coalition » internationale pour vaincre l’État islamique (également appelé EI, IS, Daech ou ISIS), qui continue d’étendre ses positions. Ils veulent aussi, du moins en théorie, obtenir le départ de Bachar Al-Assad. Ce qu’ils ne veulent pas, en revanche, c’est engager à nouveau des troupes sur un terrain de guerre civile au Moyen-Orient. L’option qu’ils ont choisie est de combattre l’EI par des bombardements de drones, alors même qu’ils ne disposent d’aucune présence au sol pour en assurer le guidage. Il en résulte inévitablement des « dommages collatéraux » qui attisent les sentiments anti-américains dans la population syrienne.

La Russie, pendant ce temps, ne cache pas qu’elle s’emploie à maintenir Assad au pouvoir, au moins jusqu’à ce qu’une solution « politique » au problème qu’il représente puisse être trouvée avec l’opposition qualifiée de « modérée ». Cette opposition est elle-même un groupement très composite. Les États-Unis ont consacré beaucoup d’efforts et de moyens à entraîner un noyau sélectionné de rebelles syriens, action dont le Pentagone vient de reconnaître l’échec total : la plupart de ces unités se sont débandées et ont fui les zones de combat. Elles ont, qui plus est, abandonné leur matériel aux mains du Front Al-Nosra, un groupe affilié à Al-Qaida que Washington, on peut le supposer, n’avait pas envisagé de soutenir.

Personne n’a vraiment l’intention de se ranger derrière la bannière des États-Unis. La Turquie, qui a autorisé malgré bien des réticences le survol de son territoire par l’aviation et les drones américains, refuse de faciliter l’action des troupes kurdes qui, elles, combattent réellement l’EI. La ligne suivie par les Saoudiens n’est pas plus cohérente : Riyad s’oppose aux forces d’Al-Qaida, mais leur fournit aussi un certain soutien financier et diplomatique dans le cadre de son offensive contre l’influence iranienne à travers tout le Moyen-Orient. La Grande-Bretagne et la France disent soutenir les États-Unis, mais Londres entend s’en tenir à l’envoi de drones et Paris critique le peu d’ardeur des États-Unis à combattre Assad. Enfin, la ligne suivie par Israël est pour le moins confuse : son gouvernement dénonce l’Iran comme son pire ennemi, mais s’occupe surtout de maintenir les Palestiniens sous contrôle, ce qui le conduit à mener de front une certaine politique à Gaza et une autre en Syrie et au Liban.

L’ensemble israélo-palestinien connaît actuellement une escalade de violence et de rhétorique guerrière. Beaucoup d’observateurs y voient l’avènement d’une troisième Intifada, qui se serait déclenchée depuis un an déjà selon l’avis de certains. Qu’importe les dénominations ; il est évident que, lentement mais sûrement, Israël est en train de perdre la guerre diplomatique en Europe et même aux États-Unis. Benyamin Nétanyahou aimerait, certes, normaliser des relations tendues avec Obama, mais il lui faut veiller à ne pas se laisser déborder sur sa droite. Il n’a donc pas l’intention de changer grand-chose à la politique israélienne, et Obama n’a guère les moyens de l’y contraindre. Pourtant, le conflit israélo-palestinien reste le détonateur capable de provoquer d’un bout à l’autre du Moyen-Orient une déflagration si violente que le fonctionnement déjà fragilisé de l’économie-monde tout entière s’en ressentirait fortement.

Si quelqu’un voit dans ce florilège le moindre signe que les États-Unis maîtrisent la situation et sont en mesure d’imposer leurs conditions à quiconque, il perçoit des choses qui m’échappent. Non seulement les États-Unis ne sont pas une puissance hégémonique, mais ils ne sont même pas la puissance dominante dans cette région fragmentée. Leur refus de s’avouer cette réalité représente un danger pour l’ensemble du monde.

 

 

Traduction : Christophe Rendu

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

 

Illustration : Barack Obama





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