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Commentaire n°399, 15 avril 2015

Les négociations et leurs ennemis

Par Immanuel Wallerstein  |  9 juin 2015     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Peut-être le titre exact de ce commentaire devrait-il être « Les négociateurs et leurs ennemis ». Quoiqu’il en soit, les négociations font actuellement la « une » de l’actualité : les Etats-Unis négocient avec Cuba, avec l´Iran et depuis plus récemment, avec le Venezuela semble-t-il. Quant au gouvernement colombien, il négocie avec un vieux mouvement anti-gouvernemental, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC).

Ensuite, il y a des pré-négociations qui pourraient ne jamais parvenir au stade de la négociation : celles de la Russie avec l’Union européenne (et à l’intérieur de cette poupée russe, celles du gouvernement ukrainien avec les gouvernements « autonomistes » de Donetsk et de Lougansk) ; celles de la Chine avec les Etats-Unis ; celles du gouvernement afghan avec les talibans.

Et pour terminer, comme dans l’énigme du « chien qui n´a pas aboyé » à laquelle est confronté Sherlock Holmes, il y a ces négociations que n´ont pas lieu : Israël et les Palestiniens, l’Iran et l’Arabie saoudite, la Chine et le Japon.

En quoi le fait de prêter attention à de telles négociations, y compris à celles qui n’ont pas lieu, peut-il nous apprendre quelque chose sur l´état du monde ? La première chose intéressante à relever est que plus l’on se rapproche de vraies négociations, plus les opposants à un accord se montrent virulents. Ceux qui sont en faveur de l’accord se montrent un peu hésitants et manquent généralement de confiance dans leur capacité à entraîner leurs propres soutiens dans l’appui public à un compromis passé avec la partie adverse. De leur côté, les opposants au dit accord ne montrent aucune hésitation : intransigeants et très remontés, ils sont prêts à recourir à n’importe quel levier disponible pour bloquer ou saboter les négociations.

Les négociations sont-elles une bonne chose ? C´est précisément toute la discussion. Le plus fort argument en faveur d´une négociation qui parvient à aboutir à un compromis, c’est qu’elle réduit – mais n’élimine pas – les souffrances qu’un long conflit impose à presque tout le monde. Son deuxième avantage découle du fait qu’elle vient en contrepoint de la rigidité politique des partisans de la poursuite du conflit. Ceux-ci ne cessent en effet d’affirmer que la solution pour gagner réside toujours dans l’augmentation des pressions : plus d’actions militaires, plus de blocus, plus de torture. La violence finit par augmenter insidieusement avec le temps. Or un accord permet d’amorcer l’arrêt de ce type de processus.

Mais il existe aussi un revers de la médaille, et de taille. Le camp intransigeant survit, et parfois même prospère. Un accord le légitime. Et quand ses représentants subissent des attaques politiques, ils peuvent faire valoir, c’est ce qu’ils n’hésitent pas à faire, que leurs détracteurs cherchent à ressusciter le conflit et à faire capoter l’accord. La paix, si c’est ainsi qu’on veut appeler un accord, tend à être conclue aux dépens d’une véritable lutte contre les injustices sous-jacentes qui ont été à l’origine du conflit. C’est ce qui a pu s’observer dans le rôle qu’ont joué des ex-révolutionnaires dans des pays comme El Salvador et le Guatemala.

Quand de telles négociations et de tels accords surviennent-ils ? Un élément crucial à prendre en compte est celui de l’épuisement des forces politiques sur le plan interne, combiné à une impasse militaire. Mais ce facteur n’est généralement pas suffisant. L’autre élément crucial est celui de la pression géopolitique extérieure. Les pays qui ne se trouvent pas directement impliqués dans le conflit, mais qui sont liés à l’une ou l’autre des parties prenantes de la négociation, trouvent un intérêt, en tant que tiers, à ce qu’il prenne fin. Leur intérêt pour le conflit est qu’il cesse. Si les Etats-Unis et Cuba négocient aujourd´hui, la raison en est un mélange de pressions internes dans le cas de Cuba et de pressions extérieures dans le cas des Etats-Unis.

Si l’on s’intéresse maintenant aux deux cas les plus flagrants d’absence de négociations – entre l’Arabie saoudite et l’Iran, et entre le Japon et la Chine – pourquoi observe-t-on une telle escalade verbale et une telle hostilité ? Un anthropologue venu de la planète Mars aurait du mal à en croire ses yeux. L’Arabie saoudite et l’Iran partagent le même profond attachement à la culture islamique et la même pratique sévère de la charia. Le Japon et la Chine partagent le même attachement mutuel à un ensemble entrelacé de valeurs culturelles, voire de structures et de symboles linguistiques

Et pourtant, ils se déchirent allégrement et ont pour objectif d’affaiblir la puissance et l’influence géopolitiques de l’autre. Ces temps-ci, leur jeu consiste à invoquer délibérément les éléments de leur héritage culturel qui les différencient l’un de l’autre plutôt que les éléments qui pourraient en fait les rapprocher.

Mais pourquoi donc ? Une réponse est que les dirigeants de chaque pays estiment dans leur intérêt de maintenir cette image de l’autre comme celle de l’ennemi. Confrontés à de profonds schismes intérieurs qui font courir un risque d’explosion interne, ils font appel au levier de la cohésion nationale face à une menace extérieure présumée. Une autre raison est que des forces extérieures encouragent ces conflits car il en va de l’intérêt de ces pays tiers que ces hostilités existent et prennent une certaine tournure.

Ainsi des négociations entre l’Arabie saoudite et l’Iran affecteraient les intérêts des Etats-Unis, de la Turquie, du Pakistan et de bien d’autres. Des négociations entre la Chine et le Japon contrarieraient non seulement les Etats-Unis, mais aussi l’Inde et peut-être également la Russie. Dans ces deux négociations putatives, on se trouve confrontés à des conditions exactement inverses à celles qui président aux situations où des négociations ont lieu. Dans ces dernières, les pressions intérieures et extérieures ont des effets positifs. Là où n’existe aucun signe de négociations sérieuses, elles sont négatives.

Vers où se dirige-t-on ? Il ne faut jamais oublier que la géopolitique est un jeu fluide, tout particulièrement en ces temps de crise structurelle du système-monde moderne, caractérisée par des oscillations chaotiques et rapides dans tous les domaines, a fortiori dans les configurations géopolitiques. L’atmosphère peut changer, parfois de façon inattendue. N’oublions pas que les phases de pré-négociations tendent à être secrètes, et plus elles le sont, plus elles ont de chances de réussir. Il est bien possible que des pré-négociations secrètes aient actuellement lieu entre l’Arabie saoudite et l’Iran. C’est peut-être seulement quand des fuites se produisent, et que l’on apprend que des négociations ont commencé, que ses ennemis se mobilisent et tentent de les saboter. Et il se trouve qu’assez souvent, les ennemis des négociations l’emportent. Ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour faire échouer un possible accord irano-saoudien. Si un accord est possible, j’espère qu’il sera conclu car ses avantages sont largement supérieurs à ses inconvénients.

 

Traduction : TL

© Immanuel Wallerstein, distribué par Agence Global. Pour tous droits et autorisations, y compris de traduction et de mise en ligne sur des sites non commerciaux, contacter : rights@agenceglobal.com1.336.686.9002 ou 1.336.286.6606. Le téléchargement ou l’envoi électronique ou par courriel à des tiers sont autorisés pourvu que le texte reste intact et que la note relative au copyright soit conservée. Pour contacter l’auteur, écrire à : immanuel.wallerstein@yale.edu.

Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

 

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