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Commentaire n° 348, 1er mars 2013

Les non-catholiques doivent-ils s’intéresser au nouveau pape ?

Par Immanuel Wallerstein  |  5 avril 2013     →    Version imprimable de cet article Imprimer

Oui, bien sûr. Le Vatican est un acteur géopolitique majeur. De même que n’importe qui sur terre peut se sentir concerné par le nom du prochain dirigeant américain, allemand, russe, chinois ou brésilien, chacun peut s’intéresser à l’identité du futur pape. On dit que Staline aurait demandé un jour : « Le pape, combien de divisions ? » Erreur, car la puissance géopolitique est supérieure à la puissance militaire.

Le Pape doit vivre avec des contraintes imposées par les intérêts à long terme de l’Eglise catholique et par la trajectoire historique de celle-ci. Mais ceci est également vrai pour n’importe quel dirigeant d’un grand Etat. La personnalité du dirigeant choisi n’est pas sans incidence sur le cours des choses. A l’intérieur de contraintes données, un dirigeant peut orienter les politiques dans un sens ou dans un autre.

Dans le cas qui nous intéresse, le Vatican, celui-ci a connu cinq papes depuis 1945. Ces choix n’ont dans l’ensemble guère surpris, sauf une fois. Quand Jean XXIII a été élu pape à un âge avancé, il était entendu qu’il ne serait qu’un pape de transition destiné à faire peu, tandis que les cardinaux tairaient leurs divergences d’opinion. Et pourtant, au cours d’un pontificat assez court, Jean XXIII a initié un changement majeur de la politique vaticane (tant sur le plan théologique que mondain), qu’il a qualifié d’« aggiornamento de l’Eglise » au Concile Vatican II. L’impact de son action a été si important que le but de ses successeurs a consisté essentiellement, pourrait-on dire, à défaire ce qu’il avait fait, ou tout du moins à limiter les dommages que selon eux il avait causés.

Une chose est certaine, les débats théologiques au sein de l’Eglise – et ils sont nombreux et importants – ne préoccupent véritablement que les seuls catholiques, ou presque. Mais les dirigeants de l’Eglise, à tous les niveaux – au Vatican, au niveau des conférences nationales des évêques ; localement, dans chaque diocèse et chaque paroisse – tirent les conclusions pratiques de la théologie et, de ce fait, cherche à influer sur les discussions qui ont lieu dans l’arène politique.

Politiquement, il existe un gouffre entre les prêtres et les évêques favorables à la théologie de la libération et les adeptes de l’Opus Dei, voire, encore plus à droite, de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X. Démographiquement, si le nombre de fidèles de l’Eglise varie selon les régions du monde, les catholiques représentent une part importante de la population dans beaucoup d’Etats : dans les Amériques, dans la plupart de l’Europe occidentale et méridionale, dans certaines parties d’Europe orientale, dans plusieurs pays d’Afrique, dans quelques régions de l’est et du sud-est de l’Asie et en Australie. Cette liste est longue. Les catholiques représentent aujourd’hui 16 % de la population mondiale. Seule les musulmans sont plus nombreux (22 % de la population du globe).

Dans ces différents pays, les dirigeants de l’Eglise soutiennent souvent implicitement tel ou tel candidat aux élections. Ils adoptent régulièrement des positions fermes sur les questions de société, notamment sur les lois relatives aux libertés de mœurs. Ils prennent souvent position sur les questions économiques et sociales et, parfois, sur les questions de guerre et de paix. Dans le système-monde dans son ensemble, et plus encore au sein de nombreux pays, nous autres – les non-catholiques – trouvons parmi les responsables de l’Eglise tantôt des alliés, tantôt des adversaires.

Certes, les non-catholiques n’ont pas leur mot à dire sur l’élection du pape. Mais, à vrai dire, l’écrasante majorité des catholiques non plus. Le Vatican est l’une des dernières monarchies absolues. Son système électoral est en outre très particulier : parmi les membres du Collège des cardinaux (tous choisis par les papes précédents), seuls ceux âgés de moins de 80 ans votent, et ce, à bulletin secret et en toute liberté ; l’opération est répétée jusqu’à ce qu’une personne rassemble sur son nom une majorité de voix.

Une majorité des cardinaux de moins de 80 ans de l’actuel Collège a été choisie par le pape Benoît XVI, lequel avait, semble-t-il, pour critère principal de sélection que ces derniers partagent largement la plupart des positions théologiques qu’il jugeait d’importance primordiale. Il n’en reste pas moins qu’il existe aujourd’hui entre eux de nombreuses différences d’opinion et de sensibilité, et certaines pourraient avoir d’importantes conséquences politiques. Il est donc difficile de prédire qui sera élu pape et quelles seront pour le monde les conséquences du choix effectué.

Il est très improbable que nous assistions à l’avènement d’un nouveau Jean XXIII. Mais il faut se souvenir qu’à son époque, très peu de monde aurait parié sur l’arrivée de ce pape. A propos de la Chine, dont le système électoral présente certaines ressemblances de structure avec celui du Vatican, nous avons tous eu beaucoup de mal – et, dans une certaine mesure, c’est toujours le cas – à évaluer les conséquences des désignations récentes à la tête du pays.

Il convient de noter enfin que même les grandes figures catholiques que l’Eglise a durement traitées ou qui sont sans illusions sur l’état de l’institution – je pense ici à Frei Betto au Brésil, Ernesto Cardenal au Nicaragua, Hans Küng en Allemagne ou Garry Wills aux Etats-Unis – ne renient pas leur appartenance à l’Eglise. Ils persistent à vouloir la transformer ou, dans leur esprit, à la faire revenir à sa mission première et authentique.

Nous autres, non-catholiques, ne pouvons « faire l’impasse » sur le Vatican, pas plus que nous ne pouvons faire l’impasse sur la Chine, les Etats-Unis ou tout endroit de la planète où des hommes agissent et concourent éventuellement à transformer le monde.

Immanuel Wallerstein

Traduction : TL

 

 

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

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