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Commentaire N° 380, le 1er juillet 2014

Les perspectives de l’Irak à moyen terme : deux scénarios opposés

Par Immanuel Wallerstein  |  24 août 2014     →    Version imprimable de cet article Imprimer

La montée en puissance de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) a provoqué un vif débat au sein de la communauté internationale. Le regard tourné vers les autres forces irakiennes, celle-ci se demande en effet ce qu’il convient de faire pour contenir une organisation largement perçue comme extrêmement dangereuse. Toutefois, à un moment ou à un autre, l’expansion de ce mouvement atteindra ses limites : à moyen terme, l’Irak et sa région se stabiliseront autour d’un compromis et de frontières informels.

Dans ce contexte, les puissances mondiales doivent nécessairement choisir - et promouvoir - l’un ou l’autre des deux seuls scénarios envisageables à moyenne échéance, aux antipodes l’un de l’autre. Le premier est la partition du pays (de fait ou formelle) en trois Etats ethniques autonomes ; le second, la réunification d’une nation irakienne fédératrice fondée sur le nationalisme. La discussion autour de ces deux options, lorsqu’elle a effectivement lieu, est généralement présentée comme purement analytique. Pourtant, elle est éminemment politique.

L’éventualité d’une partition de l’Irak en trois Etats ethniques - sunnite, chiite et kurde - était déjà évoquée et défendue bien avant que l’EIIL ne lance son offensive. L’argument central en sa faveur est la présence de conflits ethniques intrinsèques sévissant depuis longtemps dans le pays, associés à la concentration géographique des trois principales communautés. Si l’on en croît les partisans d’une telle solution, les différends entre ces communautés seraient irréconciliables et le seul moyen de stabiliser l’Irak consisterait à prendre acte de cette réalité.

Ce raisonnement présente cependant un certain nombre de failles. Premièrement, malgré l’existence de ces soi-disant conflits intrinsèques, les mariages mixtes constituent une pratique bien établie et l’on observe depuis longtemps une cohabitation pacifique dans de nombreuses régions, notamment en milieu urbain. Quant à la concentration ethno-géographique, elle s’est intensifiée et pérennisée ces dix dernières années suite à des opérations d’épuration qui représentent la conséquence, et non la cause, des violents affrontements actuels.

Deuxièmement, le partage du pays ne conduira pas à la création d’entités ethniquement homogènes dans la mesure où des minorités subsisteront au sein des trois nouveaux Etats. A cet égard, je ne fais pas seulement référence aux populations ayant survécu au nettoyage ethnique, mais aussi, bien sûr, à toutes les communautés de plus petite taille - chrétiens, Turkmènes, Shabaks (chiites kurdes) et agnostiques (ne se revendiquant pas comme tels). De fait, une parfaite homogénéité ethnique est un objectif irréalisable, en Irak comme ailleurs.

Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur le cas de la Yougoslavie, où l’idée de découper un Etat unifié en composantes « ethniques » distinctes a réellement été mise en œuvre - avec les conséquences dramatiques et durables que l’on sait. Cet exemple illustre parfaitement le troisième - et plus pertinent - argument contre la partition : avant sa dislocation, la Yougoslavie représentait un acteur géopolitique majeur doté d’une économie solide, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Devra-t-on dire la même chose de l’Irak dans l’hypothèse d’un partage du pays ?

La solution alternative a le mérite d’éviter les écueils du premier scénario. Mais à quelles conditions est-elle réalisable ? De toute évidence, elle ne peut reposer que sur le refus du rôle impérialiste joué par les Etats-Unis (et par le monde occidental en général) dans le pays. C’est la raison pour laquelle certains groupes la défendent bec et ongles, tandis que d’autres y sont farouchement opposés. A ce jour, en Irak, une seule force majeure prône la voie nationaliste : il s’agit du mouvement sadriste, un courant chiite dirigé par Moqtada Al-Sadr. En dépit des persécutions subies sous le régime de Saddam Hussein, et malgré l’importante puissance politique et militaire dont dispose l’organisation, Al-Sadr a toujours affirmé vouloir collaborer tant avec les principales mouvances kurdes qu’avec les groupes sunnites dignes de confiance (qu’il s’agisse de tribus conduites par un cheikh ou d’intellectuels et de militants vivant dans les zones urbaines, y compris des ex-baasistes). A une condition cependant : que tous se dressent ensemble contre une nouvelle ingérence de Washington en Irak.

A très court terme, de nombreuses questions demeurent en suspens. Jusqu’où les Etats-Unis sont-ils prêts à aller pour faire obstacle aux sadristes ? Dans quelle mesure sont-ils capables de maîtriser Moqtada Al-Sadr  ? L’Iran est-il prêt à accepter la disparition d’un gouvernement entièrement chiite à Bagdad au profit d’un régime certes anti-impérialiste, mais multiethnique ? Qui représentera les groupes sunnites extérieurs à l’EIIL en Irak ? Washington semble vouloir endosser cette responsabilité en passant un accord avec Téhéran. Mais l’Arabie saoudite ne va-t-elle pas lui disputer ce rôle afin de rester un acteur géopolitique majeur dans la région ? Et enfin : comment la Turquie peut-elle se tirer des griffes de l’EIIL, dont elle a elle-même favorisé l’expansion ?

Sans oublier que le choix de l’un ou l’autre de ces scénarios aura des conséquences majeures pour la Syrie, le Liban... et la Palestine.

 

Traduction : Frédérique Rey
Édition : Mémoire des luttes

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Ces commentaires, bimensuels, sont des réflexions consacrées à l’analyse de la scène mondiale contemporaine vue dans une perspective de long terme et non de court terme.

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